Un sourire de mon ami le Lion (7)

Ecrit par Luce Caggini le 27 octobre 2010. dans La une, Ecrits

Un sourire de mon ami le Lion (7)

Ma vie se disloque. Mon souvenir des jours heureux est encore régi par une passion venue du monde des paradis new-yorkais.

Il y a une image que je garde collée sur le cœur, celle de ma mère marchant sur Fifth Avenue où nous avons rendez-vous. C'est une  jeune femme de Monbasa qui donne la main à son fils, élégance à la française, légère, moi, je cours, je cours parce que  je n’ai jamais su marcher lentement, parce que je suis le fils bien-aimé. Cette femme là ne doit pas être celle qui m’attend, elle est trop jeune. Je suis un peu essoufflé, je viens de la perdre de vue. Ayant vécu seul si longtemps loin d'elle, mes mots sont ceux  du ramage d'un oiseau qui n’a pas encore tout son plumage.

Bientôt  je serai cendres,  mon  cœur est en pierres de feu, mon corps est en charpie. Je suffoque, vulnérable, transi, aliéné, par une secousse volcanique qui a éjecté  tous mes  amis. Soldé, abandonné sur le pavé, sans trace d’un passé vieux d’un jour. Un  électron discount, sans  positron.

New York était mon île, je viens de découvrir une autre insularité où je refuse maintenant tout abordage à ceux qui  jusqu’à  ce jour étaient  mes partenaires. Je devrais fuir New York.

Mon charme m'aura évité de dormir dans les abris mais il m'a mené à la tombe. New York est un lieu où la sécurité est dans le lit ou dans la tombe. New York, une machine à rêve. New York, un sceau.

Pas un seul instant de mon séjour qui n’ait eu la consistance d'un contentement de vivre en toute conscience, d'être mémoire et présent à la fois.

Même le cul-de-jatte au coin de la soixante-deuxième, à qui pas un seul New yorkais n'ait consenti one buck, me fait penser à ma rage de vivre, perdant le son et la vue de Manhattan entre la terre et la terre.

On loupe ? On  escamote ?

Sur le champ, ça  repart parce que la vie de New York s'enroule autour de soi, prête à servir sans relâche avec cruauté et ravissement et feu et destruction et rêve du chant de la vie et rêve du champ de la mort.

La Cité qui m’a révélé à moi même avec ses noirs, ses avenues, ses vases de vanitas vanitatis, vie et mort, vie et rire, New York.

La City ne fait vivre que les marins de haute mer.

Un astre est entré dans ma course, un clin d’œil piqué entre deux paradis perdus, dévalant du haut des monts de la mer des rires, du haut des monts du bonheur.

Pendant que je tournais le dos au plan diabolique de mes entrailles, entre ma cafetière, mes coussins, mon Mozart, un être caché à moi-même, le plus attaché à ma personne, est venu me demander asile.

Un phénomène de réfraction m’a fait disposer d’une entité de jeune homme au bel avenir, accédant au plus cher désir de sa mère, le rêve rehaussé du mariage d’un métamorphosé m’arrive, déchire mes erratiques conduites de nomade nécrosé ?

Cheanee de l’autre côté de l‘Atlantique, en pleine complétude.

Des barrages vitaux se sont mis en place, m’offrant une autre vision de l’existence. Sans déviance, seulement transporté infailliblement dans ce monde mouvant qui s'infuse en moi, m’ordonne.

Garde ce  précieux royaume vibrant en chacun de nous, la miraculeuse vision de Dieu.

Par quel canal avais-je transité pour entrevoir la  parole de ce mystérieux message ? Que se passait-il?

Un monde.

Au démon d’une vie d’antan se substituerait la  magie d’une douceur qui s' invite ? Mes folles irremplaçables manières se verraient-elles parées d'un avenir qui aurait épousé une réalité d’emprunt, étalée sur un lit de mort, murée, mariée, marginalisée, magnifiée, reniée à la  fois?

Il ne m’était jamais arrivé jusque là de devoir prendre des décisions drastiques.

Quand on reçoit une nouvelle de ce type en travers du corps, c’est avec ce corps qu’il faut user de toutes ses aptitudes pour mener le combat du moment, sans en être dominateur, parce que ce corps résidu, médiateur de la future mémoire d’un homme en route vers un  bonheur arraché est encore un instrument.

Je laisserai mon appartement de Manhattan à Luiz.

Je sais qu’il va prendre soin de toutes mes affaires, notamment de mes livres, de mon vélo.

N’étant ni collectionneur, ni hommes d’affaires, ni médecin, ni juriste, ni musicien, ni comptable, ni scientifique, ni même menuisier, je laisse mes deux vieilles raquettes de tennis sur une étagère du den.

Grand  amateur  de  "salad-bar" à trois heures du matin au coin de la dix- neuvième et la  huitième avenue, je laisserai derrière moi quatre plats et le numéro de téléphone du chinois collé sur la porte du  frigidaire.

Demain je pars.

C’est un tigre usé qui retraversera l'Atlantique pour la dernière fois.

La vision de moi que je ramènerai dans cet avion sera la silhouette nettement découpée d’un adolescent planté haut et droit sur une embarcation légère, qui a décidé de cacher sa nudité derrière un mouchoir de dentelle ouvragé.

Cela aurait dû faire chavirer la nacelle sans hésitation, mais mon habileté en a retardé l’échéance, c’est ainsi que je me suis retrouvé captif de mes manipulations sur un fleuve qui n’a jamais trouvé son embouchure. Les eaux pouvaient changer de régime, les méandres s’accentuer, je changeais avec lui, je filais avec elles. Je développais une se­conde nature où je finis par exceller.

A partir de cette heure, je vivrai une aventure zip,  réversible soie coton selon les cas de la société où le hasard me jettera. Cette condition double face m’a  toujours empêché de voir venir le coup. Je viens de buter sur une saillie et tout se casse la gueule. Il n ‘y avait  pas de manœuvre impossible. Le marasme de ma vie passée, présente futur s’appelle A.I.D.S. Amours inégalables. Données. Surgelées.

À Kennedy airport, je ne sais plus où je suis. Je croise ces silhouettes familières d’aventurier, des hommes en partance pour des ailleurs lointains.

Je me suis accompli avec un grand nombre d’entre eux. Jeunes, homosexuels, beaux, cons, ils n’ont plus de nom, ce sont des transporteurs. Cela n’a plus l’air de me concerner. Tout est différent, je m’apprête à être un autre avec une autre haleine ; dans un monde qui se défait sous mes yeux, comme à l’ intérieur de moi. Les progrès sur lesquels je pourrais compter ne semblent concerner que les autres.

Comment en suis-je arrivé là ? Si j'osais, c’est « chien, fils de chien » qui serait ma nouvelle formule de courtoisie.

Toute l’ingéniosité lentement élaborée pour offrir la devanture d'une vie de somptuosité animale justifiant l’amant de jour comme de nuit, égale à une vie au sommet de l’art, m’a lâché.

De nomade bienheureux qui virevolte de bédouin en bédouin, je vire à l’état de pyramide qui a son cul sur le sommet, offrant sa base à tous les visiteurs.

Je me sais encore jeune dans ce corps fatigué.

Les quartiers Sud de Manhattan, les quais de la onzième avenue, les compagnies de viandes en gros alignées et leurs robustes garçons bouchers se sont effrités au beau milieu de ma vie. Mon passé reste accroché à mon sexe, jusque dans ce souvenir émerveillé d’un garçon semblable à ces fringants et vigoureux animaux dont la queue battait le rythme d’une savane bouillonnante, embrasée, fébrile, jamais assoupie, jamais asservie.

J’ai occupé ma place, je dois émigrer de ce fameux trottoir de la cinquante quatrième, où le démantèlement de mon état s’est mis en marche, comme  un réacteur  nucléaire propulsé en état de décomposition.

Aujourd’hui, Manhattan a besoin de silence.

«  Flying over Africa . » Je vole au-dessus de ma jeunesse incandescente, érotique. La vie sans protection, la vie précaire, c'est encore la vie, non ?

Je survis à mes vagues de dégueulis virant du  porridge à la dorure du  jongleur de flammes de Notre-Dame de Paris, sur des voies qui n’étaient pas prévues.

C’est peut-être là le lieu le plus propice à la spiritualité. M'encorder au charnel espoir, avec la même chair que le Christ, ce sublime, cet  inconnu qui eut avant  de pouvoir nous serrer dans ses bras par vertu divine, un  chemin de méandres magiques pareils à des donneurs de sang avant la vorace maladie.

Je plonge dans l’absurde, deviner  et perdre le sens de l’humeur, pendu, conduit à la maniana du mendiant de la vie, une façon d’échapper à ma pathétique personne.

L'étape suivante m’aiderait au grand chambardement.

A propos de l'auteur

Luce Caggini

Luce Caggini

Peintre. Ecrivain

Histoire  de  Luce  Caggini

Ma  biographie  c’est  l ‘histoire d’ un  pays, l’Algérie  coloniale qui m’a vue naître où j’ai grandi, l’Algérie indépendante qui m’a déconstruite.

Au fil du  temps s’est  édifiée en moi cette force  grandissante, réparatrice , bienfaisante qui me  nourrit d’ un  nouveau  sens de mon histoire.

Toutes ces années passées entre deux  rives, sans jamais accoster.

Dieu  merci, on avait des photos.

Le  moindre détail revenait réveiller la mémoire dont on ne savait plus si on voulait la garder ou l’expulser.

Je vis aujourd’hui dans une maison confortable, entre des murs épais, « Ma terre dans la tête  »  dans un lieu sans nom, peuplé d’ombres.

Un souffle d’air chaud me transporte mieux  que  ne le ferait un « Mystère-Falcon 20 »

Commentaires (3)

  • Titus Jacques Abbatucci

    Titus Jacques Abbatucci

    11 octobre 2018 à 14:51 |
    Luce Caggini,

    Après avoir lu votre histoire, cette dernière me rappelle ma propre histoire africaine.

    Parti trop tôt, j'ai eu le plaisir d'y retourner dans un cadre humanitaire.

    J'en suis ressort grandi et plein de souvenir.

    TA

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  • Martine L

    Martine L

    28 octobre 2010 à 10:02 |
    Comme d'habitude, Luce, je lis et j'adore ; quand allez vous publier tout ça , afin qu'on puisse avoir ce livre dans notre bibliothèque ?

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    • Luce  Caggini

      Luce Caggini

      03 novembre 2010 à 19:50 |
      Martine, Chère Martine
      En soutenant cheanee, vous me comblez
      je vous en remercie

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