Bertrand Cantat ; la fatwa ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 17 mars 2018. dans La une, Actualité, Société

Bertrand Cantat ; la fatwa ?

Montpellier, un récent lundi de mars ;le Rockstore, scène mythique, affiche complet. Bertrand Cantat est à l’affiche. Dehors, une haie bruyante de manifestants siffle les spectateurs entrant, aux cris de – vous allez applaudir un assassin ; quelques fleurs et des photos de Marie Trintignant…

Drôles d’images mélangées ; retour de mémoire sur – 2003 – la mort de l’actrice sous les coups du chanteur à Vilnius, et 15 ans après - la justice, ayant, comme on dit, passé - ce tumulte de censeurs. Chanter après cette mort-là, comment y penser même ! vivre de sa musique (et donc de son métier), devenu une interdiction absolue. Parfum de fatwa, ou pas loin…

Cantat et son groupe Noir Désir ont honoré la qualité de la musique-rock, et au-delà, par les mots et leur engagement sociétal et politique, nos vies, dans les années 80/2000 ; ceci, pour situer le « phénomène » Cantat, autrement que par les pages people et les chroniques judiciaires. Ce garçon demeure musicien de métier, et ne sera rien d’autre, comme vous et moi avons des identités professionnelles et – au-delà – passionnelles. Alors, certes, et sans doute pour le restant de sa vie, sa personnalité c’est aussi Vilnius et – semble-t-il – une haute violence intrinsèque, qui concerne probablement ses séances chez son thérapeute… mais certainement pas le passant de la rue de Verdun à Montpellier, sa pancarte sur le dos…

Ce qui m’interpelle si fortement, dans cette actualité là, moi qui serais bien en peine de siffloter le moindre morceau de Noir et de Cantat, qui appartenaient plus à la génération de mon fils qu’à la mienne, ce qui fait mon malaise intense et résonne si désagréablement, ce sont d’autres images, parfois très anciennes, parfois d’hier ou d’aujourd’hui, ailleurs : Calvin tonnant à Genève, et imposant, au milieu des femmes en noir et sans bijoux, l’interdiction des loisirs et de jouer d’aucun instrument le dimanche, et, plus près de nous, les Talibans d’Afghanistan, fustigeant les musiques décadentes, dont bien entendu, le rock démon de l’Occident. Terrible charia qui recouvre Daech et ses califats, passés et à venir, qu’on découvrait, médusés, souvenez-vous, dans le film Timbuktu, décrivant le Mali privé de musique, la veille du jour noir de Charlie. Terrible et constante pulsion de censure, de rejet, de jugement, on va dire, « populaire », de guillotine symbolique, alimentés inextinguiblement par des réseaux sociaux surfant sur l’impunité.

Ce qui m’interroge et me révulse, finalement, c’est – encore ce côté « justice du peuple » – la façon dont on fait bon marché de la Justice, celle de Vilnius, d’abord, qui avait condamné le chanteur, évidemment,  celle de notre pays, en réponse aux différents appels, qui lui a fait purger sa peine, et, au bout de décisions qu’on peut supposer pesées et démocratiquement menées, a considéré qu’il pouvait retrouver la vie de tous les jours. Comment appelez-vous ça, sinon qu’il était libre. Depuis quand, « libre », chez nous, voudrait-il dire, vivre, mais… vivre, sauf, choisir ses activités, sauf, retrouver son métier, fusse-t-il la scène, sauf, chanter et se produire…

Autrement dit, cette « affaire Cantat » pose d’inquiétantes questions sur le crédit et la confiance qu’on accorde à la Justice, sur la possibilité de censure active de groupes d’opinion, vociférant, pancartes en main, au nom de « leur » interprétation de « leur » justice à eux ; flashs des tricoteuses de la Révolution, versus la plus noire. On saisit en plus, l’importance du contexte de cette année – femme/violences faites aux femmes, balance ton… etc. – on voit la faille, la volonté d’exemplariser, et dans la foulée d’une opinion pensée favorable et perméable, pouvoir balancer par-dessus les moulins la Justice et ses lois. Sus au froid du texte judiciaire, place à la (fausse) chaleur de l’émotionnel.

Après, comme on dit à tout bout de champ maintenant, c’est à Bertrand Cantat d’apprécier ce qu’il peut supporter, vivre, voir de lui-même ; son métier étant public, son image, et ce qu’elle porte étant quelque chose dans l’affaire, et répétons-le, le restera, au titre des représentations, et de ce qu’on est bien obligé de nommer sa propre éthique, ou morale ; ses actes face à soi même ; ce qui est une autre histoire. Quant à céder devant les pressions, c’est autre chose et nous sommes concernés comme citoyens, attachés à la démocratie ; il vient de supprimer plusieurs concerts cet été ; où en est la légitimité ?

La justice – la loi, donc, a joué pleinement son rôle ; la loi prime sur la rue, dans un état de droit, fort heureusement. Aussi, et pour ses spectateurs, ne confondant peut-être pas, qui plus est, l’homme et l’œuvre, place à la liberté d’aller entendre Bertrand Cantat.

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (10)

  • martineL

    martineL

    20 mars 2018 à 10:26 |
    Au lu des commentaires au bas de la chronique, et dont je remercie chaque contributeur, on voit se croiser quelques constantes de notre société, face à un événement, comme celui là. On peut du reste légitimement supposer que les échos sur cette affaire auraient été différents il y a par exemple 20 ans. Une société résonne aux moyens qu'elle a de s'exprimer – diversification et éparpillement des moyens d'information, avalanche du vrai et faux du Net, événement retranscrit à la minute et en boucle. L'affaire Cantat de cette fin d'hiver 18, tient, notamment, aux réseaux sociaux, à la déferlante ultra féministe, mais probablement aussi à l'insécurité ressentie par nos sociétés, et aux représentations profondes de la famille. Ainsi, du besoin compulsif de « dire » avant de « lire » et bien plus de «  réfléchir », autant dire le côté pervers du fonctionnement-type des réseaux sociaux , Moi, moi, moi, je pense que... frontière du coup ténue avec les champs de compétences de l'institutionnel. Si, moi, je peux dire ce que je pense à tout va, et sous pseudo quand ça me gène, je peux prétendre aller jusqu'à dire aussi la loi, et évidemment,la mienne.
    Alignés dans cette phrase du théorème, on ne sera du coup, pas étonné des épanchements de tous les émotionnels dans leur registre vécu comme indépassable ( facette faisant partie de l'affaire en question, mais seulement parmi les autres). Face à eux, les écritures des tenants moins colorés de l'institutionnel, en la matière, de la Justice ; ceux qui disent, dans une société démocratique, la Loi prime, et notamment sur l'opinion, et partant, sur la rue. Seraient-ils ceux-là, sans « cœur », sans émotions, « légistes » de film fantastiques tout en noir vêtus, la férule à la main ? Doit-on trier à la simplette, les supposés « doux » des supposés « durs ? A moins qu'on veuille bien convenir que la chronique et certains commentaires argumentés parlent d'un autre sujet dépassant de loin, la mémoire des faits incriminés puis jugés, leur légitime résonance émotionnelle, par laquelle nous rejoignons évidemment certains commentaires ; un sujet quelque peu important, pourtant : rien moins qu'une société face à la mise en œuvre de son état de droit.

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  • Léon-Marc Levy

    Léon-Marc Levy

    18 mars 2018 à 19:37 |
    je passe vous voir les ami(e)s juste pour vous signaler - si besoin - que la réinsertion de Bertrand Cantat pose un petit problème. Le bonhomme n'est ni charcutier, ni employé de le Poste. Sa "réinsertion", c'est le retour sous les sunlights, au milieu des applaudissements. Or - et bien qu'il ait comme on dit "purgé sa peine" - notre Cantat reste un assassin de femme, tombée sous la violence de ses coups. Qui a encore envie d'applaudir ce type sous prétexte de chansonnette ? Not me, Folks !

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    • Jean-Luc Lamouché

      Jean-Luc Lamouché

      19 mars 2018 à 11:30 |
      En réponse à votre commentaire, je voudrais juste rappeler trois points concernant en fait l'histoire de l'humanité avant la mise en place des lois, lorsqu'il n'y avait que la seule force. D'abord, et cela a été dit dans la chronique, le fait que les "talibans" au féminin qui s'agitent et voudraient faire passer Bertrand Cantat au "supplice de la roue" en "place publique" (au moins symboliquement) ne sont pas, elles non plus, particulièrement respectables. Pourquoi ? Parce qu'elles mettent le pouvoir de la rue devant l'Etat de droit. Ensuite, je vais prendre deux exemples historiques - pour moi éclairants - par rapport à cette affaire. Le premier concerne Athènes dans l'Antiquité lors-qu’enfin Dracon (et l'on sait que souvent - et je ne remets bien évidemment pas cela en cause - "dura lex, sed lex"), puis Solon, permirent enfin l'établissement des lois au sein de la cité, en lieu et place du règne de l'instinct et de la force aveugle des foules déchaînées dans des vendettas sans fin... Le second touche aux Etats-Unis à l'époque de la "Conquête de l'Ouest", avec ces "pré-villes" sans lois, ni Etat de droit, et le comportement des foules qui lynchaient, même parfois en présence d'un shérif et d'un juge - en fait impuissants... Oui, ces "talibans" au féminin ouvrent un gouffre qui ne peut aboutir qu'à de nouvelles pertes des repères, et leurs connexions avec les "Balance ton porc" (quelle formule pour caractériser le scandale du harcèlement !) sont à la fois très claires et extrêmement inquiétantes...

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    • Jean-Francois Vincent

      Jean-Francois Vincent

      18 mars 2018 à 21:58 |
      Alors, que doit-il donc faire? Se reconvertir dans la charcuterie??!!...

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  • Lilou

    Lilou

    17 mars 2018 à 16:07 |
    Parfait, merci Martine de cet éclairage si brillant.

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  • Aussenac

    Aussenac

    17 mars 2018 à 15:29 |
    Mais que lis-je dans mon cher RdT?? Pour une fois, je ne suis pas, mais alors pas du tout d'accord, chère Martine...
    Je pense que tu te fourvoies en citant les dérives calvinistes ou afghanes, et que nous sommes bel et bien sur un autre terrain...Pas question non plus d'hystérie féministe, n'en déplaise à ce cher Jean-François toujours prompts à défendre le mâle:)

    Non, nous sommes bien au-delà de la vengeance et du pardon, au-delà de la rédemption...

    Ici, il est question d'un assassin qui, s'il a bien entendu le droit de continuer à faire de la musique et à la vendre, comme un boulanger de faire du pain après avoir tué Pomponette, n'a pas le droit, à mon sens, de revenir vers la lumière de la scène et de se "mettre en avant".
    La justice des hommes a certes agi et il a purgé sa peine, mais notre Marie ne reviendra jamais, et, au nom des milliers de femmes assassinées sous les coups de leurs compagnons de par le monde chaque année, cette brute ne mérite pas la lumière: juste la nuit, la même que celle à laquelle il a éternellement condamné Marie.

    http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2013/09/30/droit-dans-la-nuit-a-marie-trintignant/

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    • Jean-Francois Vincent

      Jean-Francois Vincent

      17 mars 2018 à 18:15 |
      Pas de vengeance, chère Sabine?
      Mais vous défendez une justice commutative typiquement vétérotestamentaire (cf. Ex 21, 23-25) : aux ténèbres sépulcrales de Marie Trintignant doivent correspondre les ténèbres sociétales de de Cantat.
      Vendetta (et mes 50% de "corsitude" savent de quoi cela retourne!) métaphorique dont le second degré atténue à peine la symétrie punitive. Tel le Dieu terrible du Cur Deus Homo de St Anselme de Cantorbéry, vous exigez "satisfaction" pour l'offense...
      Seulement voilà! Les éventuelles ténèbres où serait plongé Cantat ne ramèneraient pas Marie.

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    • martineL

      martineL

      17 mars 2018 à 16:48 |
      Sabine, notre Sabine ! On t'aime pour tes élans et ta sincérité ; mais, dans cette affaire, on ne défend ni « le mâle », ni même la personne de B Cantat – encore que !! mais et dans le cadre de la République qui nous est chère à tous, , l'état de droit. C'est à mon sens de la censure pure que de lui intimer «  l'ordre » ou même le conseil, de « ne pas se mettre en avant », comme tu dis.

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  • martineL

    martineL

    17 mars 2018 à 13:51 |
    bien évidemment, il y a là, avec Cantat, son passé, son affaire, sa personnalité et n'oublions surtout pas, son métier et le type de musique qu'il produit, il y a le type même du bouc émissaire et la parfaite illustration du harcèlement. soi-disant pourchassé par le féminisme intégriste.

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  • Jean-Francois Vincent

    Jean-Francois Vincent

    17 mars 2018 à 13:11 |
    Une des règles fondamentales de l’état de droit – de l’état civilisé, tout court – est de laisser se ré-agréger au corps social les détenus ayant purgé leur peine. Cantat a été jugé, condamné et a exécuté la peine de prison qui lui avait été infligée.
    L’archarnement dont il est actuellement la victime provient, à mon sens, de deux causes. D’une part, il y a le déchainement du « néo-féminisme », qui ne se contente plus de distiller un ridicule néo-puritanisme, mais dérive désormais vers un maccarthysme des plus abjectes : les ci-devant mâles par trop libidineux doivent être pourchassés, vilipendés et ostracisés, et c’est bien d’ostracisme qu’il s’agit pour Cantat. D’autre part, l’on a assisté au développement d’une pseudo imprescriptiblité qui « fleurit » ici et là au gré du – scandaleux et nauséabond – slogan « ni pardon, ni oubli ». Aberration juridique : c’est aux parents de Marie Trintignant et à eux seuls, de pardonner ou pas, d’oublier ou pas ; la société, quant à elle, se doit – se doit, j’insiste, car tel est son impérieux devoir – de tenir cette malheureuse, mais désormais dépassée, affaire pour définitivement close et de considérer Cantat pour un citoyen totalement ordinaire.

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