Comme en instance d’orage

Ecrit par Sabine Aussenac le 31 mai 2014. dans Ecrits, La une, Actualité

Comme en instance d’orage

L’air, un peu différent. Comme en instance d’orage.

La pluie, cette pluie presque d’été, qui pourrait annoncer un arc-en-ciel.

Qui pourrait, oui. Mais sera-t-elle capable de laver l’affront fait hier, en ce 25 mai 2014, à la Démocratie ?

Prendre le bus, croiser tous ces visages. En apparence, rien n’a changé. Ce sont les mêmes personnes qui rentrent du travail, ce sont les mêmes enfants qui reviennent en chantonnant de l’école. Il y a les SDF fatigués devant la boulangerie, les Roms qui mendient, on se presse, on court dans les couloirs du métro, on prend RV chez le dentiste.

Contemplant cette vie qui gronde, je me demande si, au lendemain du 30 janvier 1933, les Allemands eux aussi ont vaqué à leurs occupations, comme si de rien n’était. Si les visages, comme dans Toulouse ruisselante aujourd’hui, sont demeurés les mêmes, inchangés, n’entendant ni le souffle de l’Histoire, ni les hurlements des enfants juifs et Roms dans les Camps, ni les bombes des bombardements tapis qui bientôt souilleraient, à jamais, le pays des Penseurs et des Philosophes.

Je vous écoute, dans vos radios, vos télés, par écrans interposés. Tout un pays anéanti, ou presque. Presque, car, aussitôt, en lieu et place d’une réelle interrogation sociétale et profonde, voilà que les panem et circenses médiatiques nous servent un nouveau scandale, une de ces affaires tonitruantes qui tombent, vous l’avouerez, à pic. Histoire de ne pas se passer la patate chaude de ce vote dont les autres médias européens et internationaux se repaissent, histoire de plutôt faire de la bouillie sarkoziste, grâce à ces financements occultes étrangement révélés ce jour, que de poser les véritables questions.

Et moi j’ai honte. Honte pour mon propre pays dont le monde se gausse, honte pour cette mémoire outragée. Et surtout, je souhaiterais que « nos » responsables, enfin, se remontent les manches, pour désamorcer la bombe du populisme et de la xénophobie.

Il ne devrait pas être très compliqué de contenter les petites gens, de se rendre compte que personne ne peut, décemment, vivre avec une misérable retraite inférieure au SMIC. Il ne devrait pas être très compliqué d’oser enfin prendre l’argent là où il dort scandaleusement, pour aider les Petits et les Humbles, mais aussi ces classes moyennes engorgées, surendettées, prises entre le marteau et l’enclume, gagnant trop pour recevoir de l’État Providence, mais pas assez pour sortir de la spirale des découverts et des dettes. Il ne devrait pas être très compliqué, que l’on soit gaulliste ou socialiste, voire même centriste, de se retrousser les manches pour sortir de la Crise, pour rassurer ces ouailles électorales qui, ne sachant plus à quel Saint se vouer, ont fini par voter pour le Diable…

Ce qui sera plus difficile, ce sera de lutter contre le racisme, la xénophobie, la peur de l’Autre, de cet « autre » que d’aucuns stigmatisent par un voile ou un minaret tandis, mais parfois aussi en évoquant ce fameux « complot judéo-maçonnique »… Car l’électeur bleu Marine mélange allègrement les phobies et les dérives, idolâtrant la « Quenelle » libre, conspuant d’une main la « Shoah-ananas » et jetant joyeusement de l’autre du sang de porc contre la Mosquée de quartier…

Comme il est fragile, l’équilibre de la Démocratie… Comme elle est fine, cette ligne de crêtes qui slalome au gré de notre Histoire, des pogroms aux ratonnades, de l’Affaire Dreyfus à la gégène… Et comme il est aveugle celui qui croit voter pour la France Libre quand il offre sa voix au démon du protectionnisme et de la Peur.

Ne conviendrait-il pas enfin d’éduquer ce petit peuple de France, qu’il soit dans les cités où l’on n’ose plus se mettre en jupe ou dans les zones pavillonnaires où des milices se créent ? Ne conviendrait-il pas enfin de regarder la vérité en face, de ne plus occulter les véritables problèmes, d’oser prendre les difficultés liées à l’immigration et aux dérives islamistes, qui elles-mêmes engendrent l’islamophobie, à bras le corps, afin de ne pas attiser la flamme du FN ?

Il conviendrait que les médias fassent, par exemple, devoir de mémoire, pour rapidement rappeler, par quelques pages choc, par quelques émissions tonitruantes, comment les populismes ont, toujours, mené les nations à leur perte.

Mais il conviendrait aussi d’éduquer et de canaliser « celui par qui le scandale arrive », à savoir ce bouc émissaire de « l’Étranger », qu’il soit à mendier devant nos grilles ou à brûler les voitures un soir de désœuvrement…

Il est temps, plus que temps, de semer à nouveau la parole démocratique, laïque et pacifique de notre État de droit dans l’anarchie liberticide des banlieues.

Il est temps, plus que temps, de redonner leur liberté à ces filles grillagées derrière leurs voiles d’un autre temps, et de trouver des solutions intelligentes pour faire de nos cités des démocraties participatives, et non plus des zones de non-droits.

Plutôt que de nous lamenter sur la ghettoïsation, permettons par exemple à de grandes enseignes de travailler là où même la police ne se rend plus… Une médiathèque et quelques projets culturels ne suffisent pas à oxygéner des univers devenus coercitifs, où il n’y a plus de brassage social. Il faudrait, dans nos banlieues, des FNAC, des librairies, et pas seulement des échoppes diffusant de la littérature coranique ; il faudrait, dans nos « Quartiers », des Monoprix, des Séphora, et pas simplement des boutiques vendant du thé vert et des babouches ; il faudrait, dans nos cités, faire advenir une normalité qui jamais n’a eu cours, quitte à être un peu dirigiste, quitte à prendre quelques mesures radicales pour évincer les Mohamed Merah en puissance des coursives où ils rêvent d’en découdre en Syrie, alors que notre économie a besoin de leur force, de leur dynamisme, de leur richesse !

Hier, les Français ont dit, ont hurlé, ont craché leurs peurs, leurs phobies, leurs hantises. Mais je refuse de baisser les bras. Il n’y a pas, m’a appris mon père, de problèmes : il n’y a que des solutions.

Alors au-delà de ma colère contre ces électeurs qui n’ont pas vu plus loin que le bout de leur nez, je vous demande, mesdames et messieurs nos dirigeants, et mesdames et messieurs de l’opposition, et mesdames et messieurs les nouveaux élus, de réfléchir à ce qui se cache derrière ce camouflet, et de vous battre.

La France mérite mieux que de vivre la peur au ventre. La France mérite que nous nous engagions pour sa démocratie. La France mérite d’accueillir, mais aussi d’éduquer et d’intégrer ces populations qui ont d’infinies richesses à nous offrir, si nous leur permettons de ne pas rester à la marge, mais de devenir partie intégrante de notre système qui, s’il n’est pas parfait, a le mérite de reposer sur des siècles de tolérance et de diversité.

Le problème, ce soir, ce n’est pas seulement sur ce vote pour un parti populiste et d’extrême-droite, mais c’est la genèse de cette action rétrograde et indigne.

Je compte sur vous, je compte sur nous. La France a besoin de nous tous.

A propos de l'auteur

Sabine Aussenac

Rédactrice

Née en 1961, Sabine Aussenac est un professeur et écrivain français.

Auteur de romans, de nouvelles et de poèmes plusieurs fois primés, elle s'attache aussi à faire connaître et aimer la poésie en dehors des sentiers battus de la modernité, sa langue étant proche de celle des auteurs du dix-neuvième siècle. Elle combat le minimalisme des formes actuelles et l’intelligentsia des revues et des grandes maisons d'édition, les premières n'acceptant qu'une certaine forme de poésie, les secondes ne publiant que des auteurs disparus. Son crédo est que les Français sont de grands lecteurs et auteurs de poésie - on le voit à l'implosion des blogs et forums consacrés à cette forme de littérature - mais que l'édition demeure un terrain réservé. Elle en appelle à une poésie vivante et libérée des diktats littéraires et éditoriaux.

 

(Source Wikipédia)

Commentaires (4)

  • Martine L

    Martine L

    02 juin 2014 à 13:57 |
    très joli, Sabine, comme souvent avec vous, cette façon même quand c'est dramatique d'attraper le moment , mais " il ne devrait pas être trop compliqué de contenter les pauvres gens", dîtes-vous ! c'est pourtant ça qui fait la matière de chaque nuit, et chaque cauchemar de notre gouvernement tout entier !!

    Répondre

  • Sabine Aussenac

    Sabine Aussenac

    01 juin 2014 à 12:16 |
    Il me semble, cher JF, que vous dites pourtant la même chose que moi dans votre billet de la semaine...

    Répondre

    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      01 juin 2014 à 18:39 |
      Oui, nous sommes d'accord sur le fond; c'est juste que, pour moi, ce serait pas l'apocalypse, alors que, pour vous, ça semble l'être...

      Répondre

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    31 mai 2014 à 20:38 |
    Comparaison n’est pas raison. De même que Papon (haut fonctionnaire, serviteur zélé du Reich) n’était pas Touvier (milicien qui assassina lui-même les enfants d’Izieu) ; de même, Marine Le Pen n’est pas Hitler. Que se passerait-il si elle arrivait au pouvoir ? Pas d’Auschwitz ! Mais des Malik Oussekine (l’étudiant tué par les voltigeurs motorisés de Pasqua, en 1987) puissance dix. Ce serait certes terrible, mais ce ne serait pas la fin du monde : on se saurait confondre les crimes tout court avec les crimes contre l’humanité.

    Répondre

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.