« Conte de fées »

Ecrit par Sabine Aussenac le 30 mai 2015. dans Ecrits, La une, Actualité, Société

« Conte de fées »

Une fois, une seule fois peut-être, dirait Desnos dans son « Conte de fées », j’ai vu, sur ma ligne de TER Auch-Toulouse, empruntée quasi quotidiennement durant sept ans, un contrôleur noir.

J’imagine qu’en région parisienne, c’est différent, mais ici, dans le Sud-Ouest, mes propres statistiques sont formelles : cela ne m’est arrivé qu’une fois, j’en avais d’ailleurs parlé avec l’intéressé.

Jamais, en trente et un  ans de carrière, je n’ai eu eu de chef d’établissement noir ou arabe. Je dis « arabe » parce que « d’origine maghrébine », c’est plus long. Et puis les gens qui ont voté FN et qui me liront comprendront plus vite…

Donc jamais de principal ou de proviseur noir ou arabe pour me donner ma note administrative, me rappeler à l’ordre à cause de mes nombreuses absences ou pour me féliciter de mon dynamisme.

Je pourrais presque dire de même en ce qui concerne les collègues…J’en ai eus, des collègues, des centaines, avec mon statut de prof itinérante…Croyez-le ou pas : les profs noirs ou arabes croisés depuis l’obtention de mon CAPES, en 1984, se comptent…sur le doigt de la main ! Je ne peux même pas compter Fabrice, un ancien « pion » de Blaise-Pascal devenu, je crois, prof d’allemand ; il était antillais…Sérieusement, hormis quelques contractuels de math ou de techno, une collègue d’anglais, elle, certifiée –Samira, je t’embrasse !- et un collègue d’allemand très compétent –Rachid, Kuss !-, rien, nada, le désert des tartares…Les salles des profs sont d’une blancheur quasi immaculée…

Jamais mes enfants n’ont eu de pédiatre noir ou arabe. Jamais je n’ai consulté d’ORL, d’ophtalmo, de dermato, de gynéco…noir ou arabe. Jamais je n’ai eu de médecin traitant noir ou arabe. Une fois, mon fils a vu spécialiste iranien dans une clinique, et, une autre fois, j’ai moi-même consulté, à Auch, un rhumato d’origine libanaise. Mais jamais un toubib black ou rebeu n’a croisé ma route.

J’ai eu hélas affaire à de nombreux avocats et juges… Entre les huit longues années de mon divorce et le cauchemar de mon surendettement, sans oublier la longue procédure internationale pour récupérer quatre ans de pension alimentaire, j’en ai croisés, des hommes en robe, des jeunes, des vieux, des beaux, des moches, des sympas, des cons finis, des compétents, des imbéciles… Mais jamais, je vous l’assure, j’ai croisé d’avocat ou de juge arabe. Par contre, un avocat black, oui. - Il y a toujours des exceptions à une règle, n’est-ce pas ? (coucou, Hervé, si tu me lis… )

Je me creuse la tête pour me souvenir si j’ai déjà croisé la route d’un directeur de banque noir ou arabe…Non, j’en suis certaine. Pourtant, j’en ai éclusées, des agences, avec mes multiples déménagements…Ni à la BP, ni au Crédit Agricole, ni à la Banque Postale, ni à la BNP, je n’ai eu de directeur d’agence issu de l’immigration…

J’ai rarement eu l’occasion de fréquenter de grands hôtels, des thalassos, des restaurants très étoilés, mais, là aussi, je ne peux me rappeler d’un seul visage de couleur qui en aurait tenu les rênes…

Même les « petits Casino », que j’ai souvent arpentés à la recherche d’une bricole manquante, ou les néo « Casino Shop », relookés et moins chers, ne m’ont jamais, jamais présenté de « couple de gérants » blacks ou arabes…

Par contre, me revient en mémoire la cohorte fatiguée d’innombrables visages inconnus croisés dans des gares, des métros, des bâtiments publics…Souvent, ils poussaient des chariots ou tenaient des balais de leurs mains gantées non pas de chevreau, mais de latex rose, ilotes sans visages de notre société de pseudo mixité sociale.

Je me souviens aussi des rires et des sourires de mes copines caissières à Casino ou Atac, à Carrefour ou Vival, de nos complicités et papotages.

Dans les hôpitaux ou cliniques où j’ai pu trembler, seule ou avec mes enfants, j’ai souvent été réconfortée par le sourire simple et sincère d’un personnel venu refaire le lit, ou par une aide-soignante, qui, là, oui, étaient bien souvent noirs ou arabes…

Alors sans même évoquer la situation scandaleuse des médias, où Rachid Arhab et Harry Roselmack font mine de représenter leurs communautés, vous voyez, il me semble évident que, dans notre pays si fier de sa « mixité sociale », nul n’est besoin de « statistiques ethniques » pour être en colère quand un gouvernement prétendument socialiste enterre le CV anonyme comme il enterre le latin, l’allemand et les cathédrales.

 

Il est tard, je suis épuisée à cause d’une grève des bus dont aucun média national ne parle et qui pourtant paralyse depuis deux mois une ville de 500 000 habitants, je suis désespérée par le décret venant d’officialiser la réforme du collège, mais je voulais malgré tout pousser ma chansonnette pour dénoncer les scandaleuses inégalités qui règnent dans cette France que d’aucuns voudraient encore blanchir, et qui pourtant n’offre que peu de place à l’ascenseur social quand on est noir, ou arabe.

Et je ne vais même pas parler des femmes, pour une fois. Tiens, j’ai une idée : vous irez plutôt lire « Free d’hommes » de Sabine Aussenac.

A propos de l'auteur

Sabine Aussenac

Rédactrice

Née en 1961, Sabine Aussenac est un professeur et écrivain français.

Auteur de romans, de nouvelles et de poèmes plusieurs fois primés, elle s'attache aussi à faire connaître et aimer la poésie en dehors des sentiers battus de la modernité, sa langue étant proche de celle des auteurs du dix-neuvième siècle. Elle combat le minimalisme des formes actuelles et l’intelligentsia des revues et des grandes maisons d'édition, les premières n'acceptant qu'une certaine forme de poésie, les secondes ne publiant que des auteurs disparus. Son crédo est que les Français sont de grands lecteurs et auteurs de poésie - on le voit à l'implosion des blogs et forums consacrés à cette forme de littérature - mais que l'édition demeure un terrain réservé. Elle en appelle à une poésie vivante et libérée des diktats littéraires et éditoriaux.

 

(Source Wikipédia)

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