Corse : le modèle allemand

Ecrit par Jean-François Vincent le 10 février 2018. dans France, La une, Politique, Actualité

Corse : le modèle allemand

La coalition nationaliste composée des autonomistes d’Inseme per a Corsica (ensemble pour la Corse), sous la houlette de Gilles Simeoni, président du conseil exécutif de Corse, et des indépendantistes de Corsica Libera, dirigée par Jean-Guy Talamoni, président de l’assemblée de Corse, entend entamer des « négociations » avec Paris et Macron sur l’avenir de l’île.

Au-delà des objectifs « identitaires » – reconnaissance de la « spécificité » corse inscrite dans la constitution, institutionnalisation d’un bilinguisme français/corse, instauration d’un statut de « résident corse » (destiné, en réalité, à empêcher les continentaux non résidents d’acheter des biens immobiliers) – c’est toute une philosophie de l’Etat qui se joue ici.

Pasquale Paoli, président au XVIIIème siècle d’une éphémère république corse dont la constitution, ratifiée en 1755, avait été inspirée par Jean-Jacques Rousseau, revint – enthousiaste ! – de son exil en Angleterre, le 14 juillet 1790, jour de la fête de la Fédération, en se félicitant de « l’union de la Corse avec la libre nation française ». D’où l’intérêt – fédéraliste ! – du duo Simeoni/Talamoni pour cette « conférence des territoires », évoquée l’année dernière par Emmanuel Macron, en vue de conclure de « véritables pactes girondins ».

« Girondinisme » contre jacobinisme, tel pourrait se définir l’enjeu des pourparlers à venir. Plus qu’une indépendance renvoyée aux calendes grecques – Simeoni n’en veut pas et Talamoni ne l’envisage pas avant l’horizon 2030 – leur revendication essentielle se focalise sur une fédéralisation de la France, sur le modèle italien, mais surtout allemand. Au grand dam de la figure tutélaire de Napoléon, robespierriste et jacobin, s’il en est !…

En Allemagne, en effet, l’autonomie des Länder va très loin : la Bavière, par exemple, s’affirme « Freistaat Bayern », état libre de Bavière ; un « Statu liberu di Corsica » siérait parfaitement aux identitaires insulaires et satisferait amplement leur amour propre d’ex-« colonisés ». Seulement voilà ! Pareille révolution politico-administrative chamboulerait le socle historique de la France : depuis Philippe le Bel jusqu’aux énarques du XXème siècle, en passant par Colbert, Robespierre et Bonaparte, l’Etat français, à travers ses régimes successifs, s’est construit autoritairement, sous l’impulsion de décisions purement politiques.

De même que la langue française n’est pas « naturelle », comme le soulignait justement Herder, mais développée à partir de celle de l’envahisseur romain, de même, la « nation » française n’a rien d’un « Volk » germanique, mais résulte d’une lente – et artificielle – construction au fil du temps, culminant dans ce « plébiscite de tous les jours » dont parlait Renan. Démembrer la République « une et indivisible » reviendrait à saper ses fondements historiques et idéologiques. Coincé entre les échelons régionaux aux compétences élargies et l’étage bruxellois dont les directives – multiples et variées – édictent une majorité des normes applicables en France, le niveau « national » deviendrait ainsi une peau de chagrin, un « réduit » limité à la diplomatie et à la défense…

Si l’on ajoute à cela, les forces centrifuges des communautarismes en tout genre (religieux, ethniques, sexuels, etc.), l’on comprend les craintes qu’une telle dissolution pourrait susciter bien au-delà des milieux « souverainistes ».

Mais pas d’affolement, Macron, bien conscient de tout cela, n’aura de cesse de « mesmériser » les Corses, comme il l’a fait pour l’ensemble des Français, par un de ces tours de prestidigitation dont il a le secret.

La patrie jacobine a encore de beaux jours devant elle.

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.