De la Rhénanie à Guernica… Déjà le refus des frappes

Ecrit par Martine L. Petauton le 20 avril 2018. dans Monde, La une, Politique, Actualité

De la Rhénanie à Guernica… Déjà le refus des frappes

Que de mots en R dans l’affaire : le r de répondre, celui de riposte et de résister. En face, c’est de celui de recul et non moins de renoncer qu’il s’agit…

Refus des frappes en Syrie, évidemment, à moins que peurs, peut-être indifférence, ou tout bonnement ignorance…

On ne s’étendra pas ici sur ce qui a été martelé partout depuis à présent plusieurs jours : les frappes annoncées puis exécutées par USA, France et Royaume Uni sur des lieux de Syrie contenant ou ayant à voir avec des armes chimiques ; ceci après que la reprise de la Ghouta ait été « parachevée », bouquet du feu d’artifice à sa façon, par des déversements de chlore et de gaz sarin, faisant leur lot de blessés et de morts, toutes populations civiles confondues. Ceci, après les 1300 morts de l’été 2013, sous les mêmes armes chimiques et – déjà – le recul de B. Obama, laissant Hollande seul, face à la « ligne rouge » franchie, sans plus de réactions du monde occidental « démocratique et civilisé », que ce lamentable dos américain qui se tourne.

On résumera ce qui colore l’argumentaire des « anti » (frappes), parce qu’on en a tous, de ces voisins, amis, cousins, autour de nous. Ceux qui admettent ou soutiennent le passage à l’acte occidental seraient d’une espèce – à bon droit honnie – les va-t-en-guerre et les faucons, tenants de la violence, de l’œil pour œil, satisfaisant dans l’affaire une confortable guerre par procuration. Et puis, la peur chantée sous tous les tons, de l’engrenage possible, du terrible jeu de dominos amenant – on l’entend ça et là - la déstabilisation de tout le Moyen Orient, et au bout du bout « la » guerre mondiale de plus. Arguant – incontestable, pour autant – que depuis 2013, sont arrivés dans le théâtre d’opérations rien moins que l’armée russe, le califat de Daesh, et un Iran démultiplié. On entend aussi – plus dans le champ classiquement politique des camps et des alliances – ceux qui « font confiance » à l’ami Russe, Poutine de son prénom, pour calmer le jeu et faire preuve de pragmatisme. Il y a peu, notre Mélenchon hissé sur un balcon de Marseille discourait en ce sens dans une posture d’imperator aux arènes, larguant comme autant de bombes la « honte » que nous aurions à passer sous le joug des américains, le ton de sa voix calée carrément sur celle d’un De Gaulle face au refus de l’OTAN…

Il y a, enfin, le boucan de tous ceux qui ne croient pas au gaz – le mythe du complot en a vu d’autres sur le net et les réseaux sociaux, où toutes les 5 minutes chacun donne son avis sur tout ; et de ceux qui, via les mêmes tuyaux percés, vous disent que ce n’est pas Bachar qui est à l’origine de cet énième massacre, mais d’autres fumeuses engeances, rejoignant en cela l’argumentaire inamovible du dictateur de Damas face à sa troupée de « terroristes » supposés. On entend – c’est curieux – par contre assez peu de tirades autour des participants à l’affaire côté occidental ; l’inexpérience ? d’un Macron, et bien plus, la présence d’un Trump, ses insuffisances, ses foucades, sa loyauté ?? sa détermination (nous ne parlons pas de son côté obsessionnel) et sa cohérence (ici, ne pas entendre de quelconque allusion à l’âne têtu) ???

De l’argumentaire flambe donc ces temps-ci, et pas qu’au comptoir. Et – mis à part les récits romancés fortement colorés fantasmes et imaginaires de ceux qui ne veulent pas, parce qu’il n’y a rien à croire ou à voir (images TV fabriquées, comme tout le temps, risquait quelqu’un dans la queue du Casino de mon coin, il y a une pincée d’heures) – mis à part l’inévitable segment dans l’opinion de ceux-là, il y a à l’évidence du solide à ne pas balayer d’un rapide revers de main, dans ce que disent les autres.

L’acte des frappes n’est pas sans risques, ni dans la déstabilisation de la région, ni dans les relations diplomatiques avec Poutine, ou l’Iran – les alliés de ces jours-ci n’ayant en rien, et en plus sur la question, la même position. Quand on sort les fusils, disait un expert récemment, on ne sait pas ce qui peut changer, advenir. La guerre n’est pas un exercice d’intellectuels, maniant les équations. L’analyse des résultats tangibles en terme de destruction des armes chimiques est en soi minime quant à la réussite (dissimulation des gros stocks par le régime syrien ; l’essentiel ayant déjà été détruit via Poutine justement dès 2015 ; ce fut une condition de son alliance avec Bachar). Mais, ce qui importe est ailleurs, c’est le cœur des arguments des « pro » (frappes), et cela me semble – au final, comme on dit tout le temps – incontournable.

On attend toujours assez, on recule toujours trop face aux dictatures masquées ou franches, quand on prétend au beau nom de démocratie. En diplomatie, il y a certes prudence, mais aussi discernement et courage. Aujourd’hui dans les décisions des trois membres du Conseil de sécurité, on retrouve pour ce qui est de la France l’exact positionnement de la diplomatie de F. Hollande (quand j’entends parler des « atermoiements » de Hollande, que dire alors de ceux d’Obama !), par, il est vrai, le ministre des affaires étrangères, celui, naguère de la défense, le toujours remarquable Jean-Yves Le Driant.

Or, il se trouve que Le Driant est historien… Qu’on veuille bien, avec lui, tirer ce qu’il faut de leçons de notre Avant-guerre, de cette fin des années 30, où campait le théâtre qu’on sait en Europe ; les « jeunes » dictatures fascistes en Italie et en Allemagne, face aux vieux pays démocratiques ; entre les deux, s’en souvient-on, le terrible terrain de toutes les expérimentations, l’Espagne et sa guerre civile. Les fascismes avançaient au pas martial de la seule force – remilitarisation – de la Rhénanie par exemple ; les vieilles diplomaties mégotaient, discutaient (ou discutaillaient), négociaient, pensaient-elles, naïves. On faisait de la diplomatie comme d’antan, on valorisait quasi seulement le verbe. Ainsi, ce vieux Lord Halifax tout en reculades et renoncements empressés face à Hitler. Dans le livre que je lis en ce moment, et que je recommande à tous les « anti » (prix Goncourt 2017, L’ordre du jour,Eric Vuillard), passages d’une rare violence glacée qui ne peuvent que résonner. On renonça alors – certains et pas des moindres décideurs – reculant, fermant les yeux sur les dominos, on pratiqua l’antique verbe dans les jeux déjà tonitruants de la force. Guernica, le village espagnol rasé par les bombes des dictatures ne créa que peu d’effroi dans toutes ces peurs occidentales. Et pourtant ! Les historiens situent bien là, dans ces deux absences de réactions, un nœud, un tournant dans l’avancée des catastrophes. Munich et Daladier au pied de la passerelle de son avion, allait ensuite incarner, pour la suite des temps, cette incapacité, cet apparent non-vouloir des démocraties apeurées. Les molosses sentant la crainte, pouvaient être libres de mordre…

C’est sans doute – nous, et notre histoire, mais c’est identique pour le R. Uni – ce signal politique qui, bien plus que la recherche de faits militaires, est envoyé à Bachar El Assad, mais aussi à la Russie, priés, chacun dans leur rôle, d’en mesurer la portée. Un stop ! qui s’est fait attendre et qui s’affiche, enfin.

Qui oserait encore douter que nous nous devons de soutenir les frappes en Syrie, malgré ceci et tous ces cela, en citoyens du monde responsables et cohérents. Peser pour et contre, pour ensuite décider. Simplement.

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (3)

  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    25 avril 2018 à 19:55 |
    Oui, "Ignorance" historique de certains ! La "ligne rouge" de l'utilisation des armes chimiques d'Assad contre son peuple avait été fixée par Obama. Pourquoi son recul en 2013 ? Ce serait trop long à développer dans le cadre d'un commentaire. De plus, je ne me sens absolument pas comme un "faucon" ; c'est simplement que pacifique et pacifisme, cela n'a rien à voir - le pacifisme étant une forme d'idéologie, qui amena des français à collaborer avec l'Allemagne nazie avant et pendant l'Occupation. J'ajoute que "l'engrenage" est impossible, car tout le monde a intérêt à une solution politique, y compris les Russes et les Iraniens (sauf Assad, bien sûr). "La guerre mondiale", c'est vraiment n'importe quoi ! En effet, la Russie a un PIB qui correspond à celui de l'Italie et la "coalition" représente les 3/4 de la puissance militaire internationale... Le soutien indirect de Mélenchon à Poutine vient avant tout de sa vision des Américains - et plus encore d'Obama que par rapport à Trump - comme un "diable" systématiquement malfaisant ! J'ajoute que ceux qui ne voient que l'intérêt des Etats-Unis dans cette affaire ne connaissent rien à l'histoire du XXe siècle.
    Une démocratie qui n'est pas ferme se met en danger face aux dictatures. Il faut être acculturé sur le plan historique pour ne pas le savoir... Rappelons-nous de la "remilitarisation de la Rhénanie", qui entraîna cette formule incroyable prononcée par certains français : "Qu'y a-t-il de scandaleux ? L'Allemagne occupe l'Allemagne...". Et, lors de l'attaque d'Hitler contre la Pologne, le Premier Ministre du Royaume-Uni Neville Chamberlain déclara : "Décidément, Monsieur Hitler n'est pas un gentleman" ; il avait tout compris, n'est-ce-pas... ?! Oui, la phase des frappes aériennes, que je soutiens à 100%, c'est un signal envoyé à Assad et Poutine, et seulement cela. Enfin ! Ce n'était pas trop tôt... L'exigence du respect de la "ligne rouge" des armes chimiques - à ne pas dépasser. Ces frappes n'étaient pas d'abord une action militaire, mais en fait des actions de type politique, afin que la conférence de Genève puisse reprendre. Même Poutine souhaite sortir de ce qui, pour lui, est devenu une sorte de guêpier - à condition de conserver ses bases en Syrie et qu'un régime politique qui ne lui déplaise pas trop soit mis en place dans ce pays ; Assad, en tant que personne, il s'en moque...

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    • Jean-Francois Vincent

      Jean-Francois Vincent

      26 avril 2018 à 19:16 |
      C’est parce qu’ils connaissaient l’histoire – qu’ils avaient personnellement vécue – que les pacifistes des années 30 craignaient la répétition des horreurs de 14-18. Toutefois, et ils le savaient, ces horreurs ne signifiaient pas la fin du monde. Il était donc possible – quoiqu’audacieux – de prendre le risque de la guerre. C’est ce que fit Churchill, avant comme après 1939 ; en particulier en 1940, au moment où une majorité du cabinet restreint plaidait en faveur de pourparlers avec Hitler. De fait, le horreurs décuplées de 39-45 ne furent pas non plus la fin du monde. Le pari de Churchill était donc gagnant, bien qu’il reconnut lui-même devant l’une de ses secrétaires : « je suis un monstre ; mais il faut être un monstre pour battre Hitler ».
      C’est pourquoi pareille prise de risque paraît désormais inacceptable, car une nouvelle guerre mondiale serait – à la différence des deux précédentes – la fin du monde en acte…certes une telle crainte a un effet paralysant, qui potentiellement permettrait à n’importe qui d’avancer impunément ses pions.
      Là intervient la grandeur et la terrible responsabilité de l’homme d’état : savoir quelle cause justifie quel sacrifice.

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  • Jean-Francois Vincent

    Jean-Francois Vincent

    21 avril 2018 à 13:10 |
    Je ne vous suis pas, chère Martine. Non que l’utilisation de gaz ne soit pas une horreur évoquant les souvenirs de la guerre 14-18, aggravée par ceux de la deuxième guerre mondiale et des chambres à gaz – mais est-ce vraiment pire que l’égorgement ou la décapitation ? – non, le problème, ici comme en toutes choses, se situe dans l’évaluation du rapport entre avantages et inconvénients, examiné à froid et sans émotivité.

    Les occidentaux auraient-ils été des « munichois », s’ils n’étaient pas intervenus ? A l’évidence, non ; car les différences entre jadis et aujourd’hui l’emportent largement sur les ressemblances. En 1938, il y avait clairement un camp du « bien », la démocratie tchèque, avec qui une alliance avait été passée, et un camp du « mal », Hitler. Munich fut une trahison. Aujourd’hui, qui sont nos alliés ? Avons-nous seulement des « alliés » en Syrie ? Il est de notoriété publique que les « rebelles » au gouvernement d’Assad sont des islamistes aussi fanatiques que ceux de Daech, qui prennent la population civile en otage et s’en servent comme des boucliers humains. Cette guerre est donc une guerre de salauds contre d’autres salauds. Les « rebelles » ne valent pas mieux qu’Assad, c’est-à-dire rien du tout.
    Reste l’argument du droit. Argument fragile, car les frappes aériennes constituent en soi une violation du droit international. Emmanuel Macron a beau invoquer ce dernier, il n’existait aucune autorisation de la part de l’ONU, seule instance habilitée à dire le droit international, de recourir à la force. D’ailleurs, une telle résolution belliqueuse, si elle avait jamais existé, aurait été bloquée par un véto russe (ce qui s’est vu a contrario par le blocage – occidental cette fois – de la résolution russe condamnant l’intervention).
    Il ne subsisterait dès lors, en guise de motif d’intervention, que le « droit d’ingérence humanitaire », lequel fut invoqué, en 1999, précisément pour justifier le contournement de l’ONU – et par la même occasion de la légalité internationale - lors la campagne aérienne américaine contre la Serbie.

    En vérité, le droit international a toujours été un jouet entre les mains des Etats-Unis qui ne s’en réclament que pour mieux le subvertir, fussent-ils mus par des motifs apparemment moraux. Rien, en fait, ne s’est passé et ne se passera – tout ayant été fait pour ménager la Russie – mais, dans l’absolu, un risque terrible a été pris qui ne se justifiait pas. Ni sur le plan politique, ni sur le plan juridique. Et sur un plan humanitaire, il y avait certes une certaine raison d’agir ; mais quoi ? Qu’est-ce qu’une cinquantaine de morts dans la Ghouta au regard des millions qu’entrainerait une conflagration généralisée ?

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