Guide du petit djihadiste, Pierre Conesa

Ecrit par Pierre Perrin le 20 février 2016. dans La une, Actualité, Littérature

Avec l’autorisation de la Cause Littéraire

Guide du petit djihadiste, Pierre Conesa

Huitième ouvrage de cet ancien haut fonctionnaire au Ministère de la Défense, cet essai claque comme une détonation. Si l’auteur y « manie le second degré et la dérision » – ce qui conduit hélas à douter que sur cette voie des quasi-illettrés se remettent en cause –, ses démonstrations paraissent à ce point frappées au coin du bon sens que « des jeunes de classes moyennes » en marche vers la radicalisation devraient, eux, pouvoir se ressaisir. Interpellés tout du long, ceux-ci devraient être en mesure d’au moins comprendre ce qui les attend. Ce petit guide, au demeurant, est sous-titré : à l’usage des adolescents, des parents, des enseignants et des gouvernants, c’est dire combien son lectorat devrait être nombreux. Surtout si j’ajoute que la lecture peut en être bouclée en une heure.

D’abord cet essai délivre une définition limpide :

Le salafisme djihadiste est une idéologie réactionnaire, dans tous les sens du terme, qui a arrêté les horloges au VIIème siècle et qui légitime sa violence par l’ambition d’édifier une société pure et juste.

L’auteur établit un parallèle avec le totalitarisme des Khmers rouges et des Gardes rouges de Mao.

Pour qui n’aurait pas une préhension claire du problème, Pierre Conesa met en lumière quelques évidences. La société occidentale est « bouffie de bonne conscience […] et baigne dans la luxure, l’usure, l’inceste, la sodomie et le culte des idoles ». Tout au contraire, la société proposée par l’Arabie Saoudite, Al-Qaïda ou Daech, instaure le « paradis chariatique sur terre », pour peu qu’elle soit terre d’islam. Contre le désordre occidental, cette société islamique fixe en effet « des normes, des règles régissant tous les actes de la vie quotidienne, une limite claire et tranchée entre le Bien et le Mal, entre le licite et l’illicite, des interdits stricts. Quelques-unes de ces règles limpides, que Voltaire eût aimé brocarder, s’exposent ainsi : « il est recommandé de pisser “halal”, c’est-à-dire à l’opposé de la direction de La Mecque » ; le pantalon, pour l’homme « doit s’arrêter au-dessus de la cheville pour ne pas ramasser d’impuretés – en revanche, le voile de la femme doit traîner par terre ». L’adultère exige une lapidation de la femme. « Décapiter est important pour priver l’ennemi musulman de la possibilité d’aller au paradis, puisqu’il doit y entrer la tête la première ».

On aimerait rire ; restons sérieux. En occident, par le divorce, un père abandonne ses enfants. Voilà le pire reproche ressassé par les recruteurs. Mais la polygamie fait-elle des pères une panacée ? Combien laissent leur femme en terres d’allocations pour retourner, eux, au pays ? Tel était le cas, par exemple, du père de Mohamed Merah, le tueur de Toulouse. Il en est d’autres.

Par ailleurs, qui part, ou revient sur ses pas, pour combattre l’infâme, c’est-à-dire près de 5,6 milliards de non-salafistes, n’a pas besoin d’étudier le Coran, et encore moins ses exégètes de toute époque. Qui part, dit Pierre Conesa, est essentiellement frappé de déréliction et, de ce fait, approché et souvent recruté sur un réseau social ou au détour d’un lieu de prêche. L’auteur renvoie à d’autres ouvrages, notamment ceux de Dounia Bouzar, Gilles Kepel, David Thomson, sur lesquels il appuie sa démonstration. Il fait comprendre comment on installe, dans un esprit qui déraille, à feu doux la certitude de détenir une vérité universelle, et comment cet esprit enrégimenté devient inepte : « Le djihad va te permettre de prendre ta revanche sur la vie, écrit-il, de tuer, de violer et voler en toute bonne conscience ».

L’essai va plus loin et accuse nos dirigeants de courte vue, pire souvent, et ceci depuis 30 ans. En 1984 : durant la guerre contre les Soviétiques en Afghanistan, le président Reagan qualifia les moudjahidines de « combattants de la liberté », une appellation largement reprise par les intellectuels français, d’alors. La guerre finie, ceux-ci ont obtenu le statut de réfugiés politiques en Grande-Bretagne. Ils ont pu prêcher : le djihad anti-occidental, l’antisémitisme et le racisme au coin de Hyde Park en toute impunité. Les attentats du 11 septembre 2001 ont conduit G. W. Bush a décréter que : les pays de l’axe du Mal étaient l’Irak, l’Iran et la Corée du Nord, et non l’Arabie Saoudite, dont étaient pourtant originaires deux tiers des auteurs. Ce ne sont là que deux erreurs parmi les plus aveugles. Il faut lire et noter encore que : le silence des chancelleries est une indignité morale qui renforce l’argumentaire et le recrutement djihadistes.

Un essai fort clair, agréable à dévorer, tout aigre que soit son message. À mettre entre toutes les mains, d’urgence.

 

 


Guide du petit djihadiste, Pierre Conesa, Fayard, janvier 2016, 140 pages, 15 €

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Commentaires (2)

  • Martine L

    Martine L

    02 mars 2016 à 14:18 |
    Pierre Conesa fait suffisamment autorité pour que d'éventuelles fausses pistes lui soient épargnées. N'oublions pas les destinataires de ce petit livre-coup de poing : le grand public, et les jeunes. A ce titre, et comme il se doit pour un écrivain-communiquant, on privilégie l’essentiel ; ce qui peut faire mouche. C'est un livre militant. Par ailleurs, mais vous le savez, je diffère de vous, en ce qui concerne l' humiliation de la colonisation, validée quasi comme seule cause du Djihadisme

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    20 février 2016 à 14:10 |
    Je n’ai pas lu le livre. Mais, pour autant qu’on puisse en juger, il s’y trouve à la fois de bonnes et de fausses pistes. Et également des pistes douteuses…ainsi la thèse d’Olivier Roy, grand islamologue, à laquelle je m’étais, un temps, rallié : « il s’agit non d’une radicalisation de l’Islam, mais d’une islamisation de la radicalité » ; ce qui est sous entendu dans la phrase « l’auteur établit un parallèle avec le totalitarisme des Khmers rouges et des Gardes rouges de Mao».

    Or il apparaît (cf. le livre de Gilles Keppel dont j’ai fait la recension, ainsi que ma chronique sur le « Ressac revanchard ») que le mobile de la vengeance d’affronts subis sur plusieurs générations est un ingrédient essentiel de la « djihadisation" . Pas de tous, bien sûr, ce critère est inapplicable aux convertis ; mais ceux-ci ne constituent qu’environ 20% des djihadistes…

    Passons maintenant à une piste carrément fausse : « cette société islamique fixe en effet « des normes, des règles régissant tous les actes de la vie quotidienne, une limite claire et tranchée entre le Bien et le Mal, entre le licite et l’illicite, des interdits stricts. » Il est notoire que l’un des aspects les plus attractifs du départ des jeunes vers la Syrie, consiste précisément dans le stupre officiellement dénoncé : esclaves sexuels, argent facile et reconnaissance sociale facilement acquise (notamment par les ingénieurs en informatique, très recherchés par Daech).

    Reste LA bonne piste : « Le djihad va te permettre de prendre ta revanche sur la vie, de tuer, de violer et voler en toute bonne conscience ». Retour au thème de vengeance – à la fois personnelle et familiale : en découdre - enfin! - avec une société autrefois colonialiste et toujours perçue comme raciste et oppressive…

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