Inventaire (3)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 06 octobre 2012. dans Ecrits, La une, Actualité

Inventaire (3)

Un chalutier rentre dans le port, suivi d’un autre que Daphné n’avait pas vu, puis de trois autres petits bateaux à moteur. Ils attendaient que le pont à bascule les laisse passer. Maintenant le lourd contrepoids du pont se relève tandis que le tablier descend pour rétablir la circulation des voitures et des piétons. Daphné a, de façon fugitive, presque subliminale, l’impression qu’il se joue quelque chose d’important pour elle dans ce mouvement comme au ralenti du pont qui s’abaisse et des bateaux qui glissent sur le court chenal qui débouche sur le vaste bassin du port. Les bateaux vont se ranger le long de leur quai. Les deux chalutiers devant le bâtiment de la criée.

– Si j’avais du courage, dit Daphné, je traverserais pour aller acheter du poisson frais. Ça ne te tente pas de venir manger une sole meunière ? Avec un petit Chablis pas trop frais.

– Mais si Daphné, ça me tente, répond Véronique en souriant. Mais Laurent m’attend. Il mettra des fleurs et des bougies sur la table. Il va aller acheter une pizza et une bouteille de Chianti.

– Oh Lord ! Mais je ne te plains pas. D’ailleurs rien ne dit qu’il y a des soles à la criée. Je te dirais bien d’amener ton Laurent mais je crois qu’il ne m’aime pas beaucoup…

– Mais non, Daphné, ce n’est pas du tout ça mais il est timide et c’est déjà tellement dur pour lui de ne pas trouver de boulot et d’avoir l’impression de vivre à mes crochets…

– Crochets, je ne connaissais pas. Ça veut dire une sorte de gigolo ?

– Si tu veux. Si je ne lui laisse pas l’illusion de me préparer des bons petits dîners…

– Ah, je comprends très bien. Pauvre Laurent, si charmant garçon !

La pluie a cessé de tomber. Un pâle rayon de soleil filtre même entre deux nuages gris. Il éclaire d’une lumière surnaturelle le premier chalutier qui est peint en bleu et vert et ressemble à un gros scarabée ou à un bijou de saphir et d’émeraude posé sur l’eau noire. Daphné le trouve magnifique et elle pense que cette vision sera ce qu’il y aura eu de plus précieux dans sa journée. Elle n’a pas conscience d’avoir prévu cet enthousiasme en pensant quelques minutes plus tôt que quelque chose d’important pour elle était en train de se produire. Si elle l’analysait posément, elle penserait qu’elle avait simplement été sensible à cette éclaircie entre les nuages après l’averse. De même qu’elle penserait sans doute qu’il ne s’agit que d’une émotion esthétique. Elle croit souvent n’être sensible qu’à la beauté. Mais elle n’est pas en mesure de s’interroger sur les causes de son émotion et encore moins sur son éventuelle prémonition car elle se reproche aussitôt d’avoir classé cette vision du bateau bleu et vert comme l’évènement du jour et non sa rencontre avec Véronique à la banque et l’opportune averse qui les a obligées à se poser un instant dans un bistrot. Et puis tant pis pour le café avec Véronique ! Elle n’avait qu’à pas lui préférer son Laurent. Mais elle a tellement raison de le faire ! Hier, dans son sermon du Jeudi Saint, le curé a parlé de la nécessité pour les hommes de communiquer, d’avoir des relations amicales, amoureuses ou simplement de bon voisinage. Le besoin de se réunir, de ne pas vivre seul. Dès que deux ou trois amis sont réunis, Dieu est parmi eux. Ce n’est pas littéralement l’Ecriture mais ça veut bien dire que Dieu n’est pas souvent avec elle. Car elle est presque toujours seule. Véronique a raison de s’accrocher à ce garçon, même s’il n’est pas exactement le compagnon idéal ; à bientôt quarante ans, une femme divorcée ne doit pas s’enfoncer dans la solitude. Elle en sait quelque chose. Véronique a beau être jolie et mince, si elle ne fait pas quelques concessions et quelques efforts, la solitude ne l’épargnera pas plus qu’une autre. Dieu aurait-il vraiment pensé à ça ?

Daphné ne sait plus très bien si elle croit encore en Dieu mais elle continue à aller à l’église. Pour y rencontrer des gens justement. Pour ne pas vivre uniquement seule au milieu de ses objets mais sans Dieu ? Quoiqu’il doit bien y avoir des raisons pour Dieu de s’intéresser aux âmes solitaires. Ses relations avec Dieu et la religion sont difficiles. En Angleterre, jadis, elle était anglicane. Ici elle est devenue catholique. Enfin, elle a arrangé ça à sa manière. Sans rien ne dire à personne. Personne ne lui demande de comptes. C’est l’avantage d’être étrangère, vieille et très grosse.

Véronique s’est levée.

– Il faut que je te laisse Daphné. Je dois encore passer au cabinet. J’ai des consultations au moins jusqu’à huit heures.

– Vous ne faites rien pour le week-end de Pâques ?

– Non, repos ! Il va pleuvoir, ce sera une bonne excuse pour ne pas bouger.

– Ecoute, Véro, venez dîner demain soir. Je voudrais que Laurent me conseille pour acheter un ordinateur et pour m’apprendre à m’en servir. Je voudrais avoir Internet comme tout le monde. Je lui payerai ses heures de formation.

– Il ne voudra jamais.

– Si, si, je compte sur toi pour le convaincre. Sinon, je serai obligée de vous offrir un de mes services en cristal.

– Ah, non ! Tout mais pas ça !

– Alors, c’est le chèque emploi service. Son tarif sera le mien.

– Vous en parlerez ensemble. En tout cas c’est une triple bonne idée. Pour toi d’avoir Internet, pour lui, une occupation pendant quelques jours et pour moi, un bon dîner demain soir. Je me sauve ma Daphné. Demain vers huit heures, ça te va ?

– Parfait. Je vais tout de suite à la criée. S’il n’y a pas de soles, vous aurez des harengs ! »

 

Bernard PECHON-PIGNERO

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

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