Inventaire (6)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 27 octobre 2012. dans Ecrits, La une, Actualité

Inventaire (6)

Mais Véronique n’était pas d’un tempérament à ruminer longtemps ces sombres pensées. Elle cherchait à voir de préférence le bon côté des choses. Son ami avait un petit boulot pas trop fatigant, honorablement rétribué et qui lui permettait de découvrir un monde sur lequel il n’avait jusqu’alors que des préjugés. Si dépenser une partie de son salaire dans l’épicerie fine de la ville ou chez le caviste lui permettait de panser les blessures de son amour-propre, il n’y avait qu’à s’en réjouir. En ce qui la concernait, elle aurait été malvenue de se plaindre que d’excellents repas en amicale compagnie, ou d’autres d’un niveau gastronomique encore perfectible mais en amoureux, lui fussent régulièrement servis après ses rudes journées de médecin. Eût-elle été parfaitement honnête avec elle-même, quelque plaisir qu’elle éprouvât à être seule avec ce compagnon dont elle ne se lassait jamais de constater combien il correspondait physiquement à son idéal masculin, elle aurait dû admettre qu’en matière de conversation, les dîners chez Daphné rompaient opportunément la monotonie des soirées en tête-à-tête avec son amant attentionné mais taciturne.

Elle aurait peut-être dû s’inquiéter d’un autre risque auquel elle contribuait involontairement à exposer son ami. Bien évidemment, lorsque Laurent et Daphné avaient travaillé trois heures durant sur l’évaluation de la collection de culs noirs « au panier » ou sur la cote des gravures d’Hubert Robert, la conversation venait tôt ou tard sur ces thèmes. Daphné ne manquait pas de mettre en valeur la perspicacité avec laquelle son professeur d’informatique avait établi des corrélations pertinentes entre les objets à évaluer et les différentes sources de données qu’il avait pu consulter à leur sujet. Véronique entrait dans le jeu en affectant de croire que ces recherches étaient du plus haut intérêt, donnant ainsi à penser qu’elle attachait un prix bien supérieur aux valeurs culturelles et en particulier artistiques qu’au banal quotidien. C’était d’ailleurs sans doute vrai dans l’absolu mais cette préférence était largement relativisée par les préoccupations réelles, médicales, sociales, en un mot humaines de ses journées. Au lieu de ces conversations sur les « belles choses » qui laissaient le plus souvent Laurent silencieux, moins par un effet de son caractère réservé qu’à cause du sentiment justifié qu’il avait de son incompétence en la matière, Véronique aurait peut-être été bien inspirée de ramener les deux internautes sur terre en leur racontant les joies et les peines de son métier. Mais le strict respect du secret médical se conjuguait à sa volonté de ne pas rappeler à ses deux interlocuteurs qu’ils étaient aussi ses patients. Aussi, évitait-elle justement des sujets qui continuaient à la préoccuper malgré son désir de faire une coupure franche avec son activité professionnelle, sujets qui eussent sans doute permis à Laurent d’émettre des opinions et de faire état d’expériences personnelles. En s’enthousiasmant pour son travail de recherches sur les objets d’art, elle l’obligeait sans le vouloir à se sentir distancé par le savoir de ces deux femmes qui, bien que d’âge, d’origine et même de nationalité différentes, émettaient des jugements unanimes sur la supériorité de tel artiste sur tel autre, de telle manufacture sur sa rivale, sous-entendant ipso facto que ceux qui ne partageaient pas leurs goûts et leur science étaient de vulgaires Béotiens. Or Laurent, qui n’avait d’ailleurs aucune prévention établie contre les anciens habitants de la Béotie, faute de les situer géographiquement aussi bien qu’historiquement, ignorait également le plus souvent le nom de ces artistes ou l’existence de ces manufactures à moins de les avoir justement découverts le jour même, ce qui ne l’autorisait évidemment pas à s’associer aux jugements de valeur portés par ses deux commensales. Laurent avait cette supériorité sur nombre de gens de tout âge de ne pas prétendre faire état de connaissances trop récemment acquises pour pouvoir être mobilisées dans une conversation sinon dans le but de briller d’un éclat suspect. Ici sa modestie lui tenait lieu de sagesse et dénotait plus d’intelligence qu’il ne s’en accordait à lui-même.

Daphné, pour sa part, vivait une des périodes les plus heureuses de sa longue vie. Disposer de l’attention suivie d’un être auquel elle pouvait transmettre sa propre expérience du monde, partager enfin avec quelqu’un sa dilection pour les objets, pas seulement les objets d’art mais tout ce qui participe de la volonté humaine de laisser une trace, fût-elle malhabile, dans la gigantesque, l’infinie production esthétique qui s’accumule depuis l’origine des temps sur cette terre et dont son médiocre musée n’était qu’une goutte d’eau dans l’océan, faire avec lui l’inventaire chiffré de cette goutte d’eau, dépassaient tous les plaisirs que sa condition de femme riche et solitaire lui avaient fait connaître. Que de surcroît, cet homme fût séduisant (comme l’étaient à ses yeux à peu près tous les jeunes gens), qu’il fût foncièrement désintéressé, respectueux sans obséquiosité, curieux sans indiscrétion, modeste sans fausse humilité, la ravissait au point qu’elle se sentait presque amoureuse de Laurent. Elle ne pouvait l’aimer comme un fils faute de posséder la moindre fibre maternelle, mais elle avait passé l’âge de se payer d’illusions moins chastes. Elle aimait simplement sa compagnie, sa douceur de ton, sa voix grave et ses regards profonds. Elle aimait sa simplicité, son visage pensif et la précision aérienne de ses mains sur le clavier de l’ordinateur. Elle aimait jusqu’à son odeur d’homme adoucie du parfum d’une bonne eau de Cologne dont elle enviait à Véronique le privilège de la lui offrir. Quand Laurent la quittait à dix-huit heures, sur une poignée de main protocolaire, elle restait longtemps à rêver dans la pièce qui leur servait de bureau et où ils avaient installé l’ordinateur. C’était comme si les ondes bénéfiques de sa présence rayonnaient encore dans le petit salon d’où elle contemplait le parc paisible de sa villa que la silhouette précise du jeune homme venait de traverser comme dans un rêve. Elle se demandait ce qu’il pouvait y avoir de plus délicieux dans la vie que de partager ses centres d’intérêt avec un compagnon aussi charmant. Le toucher, le caresser, le posséder physiquement ? Elle ne se faisait pas une idée précise du plaisir qu’elle en eût tiré mais imaginait fort bien la monstruosité qu’aurait représenté l’union de sa vieille carcasse pesante et difforme avec le beau corps jeune de ce garçon qu’elle créditait des perfections des apollons dont la publicité des magazines expose généreusement la nudité quasi intégrale. Non, vraiment, cela n’avait aucun sens et son bonheur n’aurait certainement rien à y gagner. Bénéficier de cette présence gratuitement ? Il ne s’agissait évidemment pas d’économie mais de se demander si le fait d’acheter ce qui aurait pu lui être offert par pure amitié ne constituait pas un obstacle à sa complète félicité. Là encore, elle se rassurait en pensant que Laurent eût-il été aussi riche et oisif qu’elle, il n’aurait pas forcément consacré tout son temps à épouser la passion d’une vieille amie pour les objets. D’ailleurs le déficit de plaisir qu’elle pouvait déplorer dans le fait que Laurent fût son employé plus que son ami était largement compensé par la satisfaction qu’elle éprouvait à aider financièrement et moralement le conjoint de sa meilleure amie. Aussi, cherchait-elle une idée pour faire durer plus longtemps le contrat qui lui assurait le retour quotidien de son beau professeur.


Bernard PECHON-PIGNERO

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

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