Inventaire (8)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 10 novembre 2012. dans Ecrits, La une, Actualité

Inventaire (8)

Le premier symptôme durable fut que progressivement Laurent perdit l’appétit. Seul, il mangeait un morceau de pain et buvait un verre d’eau. En déplacement, lorsqu’il accompagnait Daphné au restaurant, il choisissait un seul plat léger : une salade, ou une simple entrée. Daphné se trouva plusieurs fois dans la situation humiliante de passer pour une voyageuse avare qui accepte son chauffeur à sa table à condition qu’il choisisse un menu économique. Quand elle invitait Véronique à les rejoindre pour dîner à la villa, il ne participait plus à l’élaboration du repas, préférant avancer dans son travail. Il ne s’intéressait plus qu’à son inventaire, s’y acharnant encore tandis que Véronique et Daphné finissaient de dîner ou se retiraient au fumoir. Elles s’en amusèrent et s’en réjouirent d’abord, croyant que cette passion dévorante lui avait enfin constitué une raison de vivre. Puis elles s’en inquiétèrent à juste titre. Laurent n’était plus mince, il était maigre. Son beau visage songeur était rongé par une fièvre intérieure qui le rendait de plus en plus intéressant d’un strict point de vue esthétique, mais Véronique n’aimait pas son compagnon pour les seules évolutions potentielles de sa beauté physique.

Il se soumit sans trop de réticences à tous les examens, analyses, ponctions, radiographies, échographies dont elle avait besoin pour affiner un diagnostic qu’elle ne pouvait plus se contenter de fonder sur de simples considérations psychologiques. Elle appela en consultation ses plus éminents confrères spécialistes qui restèrent évasifs. Laurent ne ressentait aucune douleur, aucune fatigue ; il ne se plaignait de rien. Il n’avait jamais beaucoup parlé ; il n’allait pas devenir bavard pour commenter son manque d’appétit. Il accepta tous les médicaments, fortifiants et autres reconstituants qu’on voulut lui faire ingurgiter. Et il continua de s’affaiblir.

Véronique prit réellement peur quand, ayant voulu le faire hospitaliser pour des examens plus poussés, elle entendit Laurent lui répondre : Non, tout ce que tu veux, mais pas l’hôpital. Si tu me mets à l’hôpital, je mourrais encore plus vite.

– Mais, mon amour, je t’en supplie, ne dis pas de bêtises, tu ne vas pas mourir.

– Si. Pas tout de suite. Mais je sais bien que je vais mourir.

– Nous allons tous mourir, bien sûr, mais nous avons le temps, corrigea-t-elle en forçant son optimisme naturel.

– Chacun son heure, conclut-il de sa voix calme, signifiant ainsi que le sujet était épuisé et l’incident clos.

Bien qu’il affirmât n’être pas fatigué, au bout de quelques semaines de travail intensif et de malnutrition, Laurent parvint à un état de faiblesse alarmant.

Daphné était éplorée.

– Que pouvons-nous faire pour lui, Véro ? demandait-elle. Est-ce ma faute ? C’est tout mon bazar qui lui donne tant de peine. Pauvre cher Laurent tellement adorable et fragile !

– Tu n’y peux rien, Daphné. Personne n’y peut rien. Mon ami, le psy dont je t’ai parlé, l’a vu la semaine dernière. Il en a tiré quatre mots. Pas un de plus. Sa conclusion est que Laurent règle un vieux compte avec la société et qu’il faut le laisser aller jusqu’au bout de son combat.

Il ne faisait pas de doute pour Véronique, dont le tempérament était aussi énergique qu’optimiste, que son ami finirait par vaincre ses chimères. En attendant, il n’était plus question de repas fins, de tournées des salles des ventes, de chinages chez les brocanteurs. Plus question non plus de prouesses sexuelles. Laurent dépérissait. Maintenant il ne dormait plus que quelques heures par nuit. Véronique était épuisée de fatigue et d’anxiété.

Prétextant ses insomnies qu’il voulait mettre à profit pour terminer son inventaire, il demanda alors à disposer d’un divan dans le bureau de la villa de Daphné où il passerait les quelques prochaines nuits. Il estimait à deux semaines au plus le temps qu’il lui faudrait pour achever son travail. Les recherches sur Internet étaient, disait-il, beaucoup plus rapides aux heures creuses de la nuit. Daphné, trop heureuse de satisfaire son caprice, l’accueillit en mettant à sa disposition une chambre attenante au bureau et un cabinet de toilette. Véronique espérait que cette solution le débarrasserait plus rapidement d’une corvée qui accaparait toutes ses forces et sur laquelle il faisait à l’évidence une fixation maniaque. Elle se résigna d’autant plus volontiers à dormir seule qu’elle avait d’innombrables heures de sommeil en retard. Il fut convenu que tous les matins, elle allait embrasser son amant à la villa. Elle le trouvait souvent enfin endormi après une nuit de travail.

Laurent avait gardé pour la fin l’inventaire, la photographie et le chiffrage définitif des soixante-seize plats ovales « culs noirs » au motif dit du panier fleuri. Ils l’occupèrent trois journées et deux nuits entières. La dernière photo de l’inventaire était celle d’un des rares culs noirs dont l’attribution à un célèbre faïencier rouennais du dix-huitième siècle était incontestée et dont la valeur importante pouvait donc être établie avec la plus grande certitude. Après cette ultime rubrique, Laurent avait signé son travail comme s’il était lui-même une des références répertoriées, un des objets de ce que Daphné appelait son bazar. Il n’avait pas manqué d’accoler à sa désignation par ses prénoms et patronyme, la photo de son visage hâve et livide, moins bien cadrée que celle du cul noir au panier. Ces deux photos, celles du plat de faïence et celle de Laurent, devaient être aussi les dernières que l’on possèderait d’eux. Au matin, Véronique et Daphné trouvèrent le jeune homme mort sur le sol et le plat brisé, sans doute dans sa chute.

Quand Véronique fut en mesure de demander ce que signifiait l’abréviation OSV dans la colonne « prix » de l’inventaire, en face du nom et de la photo de son compagnon défunt, Daphné lui expliqua que c’était une convention entre eux pour se dispenser de fixer un prix, qui ne pouvait être que dérisoire, aux objets sans valeur.


Bernard PECHON-PIGNERO

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

Commentaires (1)

  • Martine L

    Martine L

    15 novembre 2012 à 11:18 |
    nous voilà donc, cher Bernard, à la fin du feuilleton ; parfum d'Agatha (sans le sang, évidemment), mais cette vieille dame, ce climat d'Ouest et de vents ! avouez que... l'univers de la brocante ajoute encore ses mystères et son charme ! il ne vous reste plus qu'à enfoncer le clou, et à continuer le récit : 3 meurtres aux petits oignons ??

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