Ivan Fandiño, mort dans l’après midi…

Ecrit par Lilou le 24 juin 2017. dans La une, Actualité, Société

Ivan Fandiño, mort dans l’après midi…

Samedi 17 juin 2017, peu après 20h, Ivan Fandiño est mort dans l’ambulance du Samu quelque part sur la longue ligne droite accrochant pour toujours Aire-sur-l’Adour et Mont-de-Marsan. Son cœur plein de générosité et de supplément d’âme a lâché prise quelques poignées de minutes après avoir été salement blessé par un toro de Baltazar Iban prénommé Provechito. Né au cœur de prairies interminables nichées à l’ombre del valle de los caidos, il y a 4 ans, ce toro noir comme la mort a laissé le corps gracieux d’Ivan Fandiño ouvert comme un livre en plein milieu de la semana grande. Né à Orduña dans le pays basque espagnol il y a 37 ans, Ivan Fandiño était ce que l’on peut appeler un torero singulier vivant aussi souvent que possible comme un bienheureux sa passion pour cet art arrivé presque intact du fond des âges et dépêchant à chaque fois ses cohortes d’espoirs enlevant à la mort ce que la joie conjugue à de vrais moments de magie.

Finalement, Provechito et Fandiño étaient nés pour se rencontrer au bout de leurs vies incomplètes par une aussi brûlante que triste après-midi de Juin 2017. Nés pour ne plus jamais avoir à se quitter… Oui mais aussi et surtout parce que le dit le sempiternel pour le meilleur et pour le pire. Oui, sauf que venu du fin fond de cet art si baroque, le pire fut servi bille en tête et en guise d’apéritif.

A Aire-sur-l’Adour, tout près de Nogaro qu’en ces lignes il n’est plus utile de présenter, l’apéritif est un art de vivre. Il y est davantage qu’ailleurs une certitude de se savoir arrivé quelque part. Les arènes, dressées le long du fleuve, servent l’été à faire danser les 6000 et quelques Aturines et Aturins, afin que toute cette tribu rassemblée magnifie le bout du printemps. C’est comme ça depuis la nuit des temps et ce le sera encore dans 40 générations. On y vide des barriques entières de Floc de Gascogne et d’Armagnac, on y parle de la rudesse du métier d’agriculteur qui chaque année va de mal en pis, on s’y dispute sur les résultats parfois chaotiques des équipes de rugby (toutes, féminines compris), on s’y déprime de l’abatage massif des canards qui a conduit au bord du gouffre des dizaines de cousins gersois dans un silence médiatique de cathédrale. Mais au-delà de ces incontournables qui ont tout de la discussion de préchauffage chaque Juin de chaque année, Aire-sur-l’Adour retrouve ensuite le sourire qu’il communique à toutes ses borderies avec la générosité du mélange gasco/landais en plus. Cette année, maudite parce que ses arènes sont passées de pittoresques à plaza de mala muerte, ce sourire qui dit tant de choses aura la forme du deuil d’un homme que rien ne prédisposait à venir mourir ici empalé par un toro noir armé de cornes aussi larges qu’un tombeau et animé par l’envie de se battre comme un héros déjà mort. C’est ainsi et dans cet art qui touche aux frontières de la raison, il n’y a pas de quoi fouetter un chat me dites-vous déjà. Ce en quoi vous pourriez en bout de course avoir raison.

Ivan Fandiño était un torero laborieux dans le sens plus qu’enviable de travailleur acharné, qui aimait plus que tout son épouse, ses parents, ses amis ainsi que le combat à mort avec des toros durs que pas grand monde ne voulait. Lui, dans ces cornes du diable, ne voyait que le moyen d’accéder plus directement à l’état de grâce que procure celui de matador de toros devant Dieu et les Hommes. C’est ainsi et il ne servira à rien que de nourrir en y répondant les désolants commentaires qui se réjouissent de la mort d’un homme parce qu’un toro a su enfin comprendre la Corrida de Francis Cabrel et qu’il convient de danser ensemble sur la dépouille tiède de Fandiño. C’est ainsi et il ne servirait à rien que d’expliquer que certains hommes et femmes trouvent dans toutes les tauromachies des plaisirs immenses qui n’ont rien de la barbarie mais qui au contraire ont tout de la poésie. A rien !!! La mort d’un homme ne mérite que la réflexion d’avoir participé de près ou de loin, parce que son art nous parle tant et que l’on aime aller chercher le souffle des arènes comme celui de la mort, à ce que sur le coup de 19h30 ce samedi 17 juin 2017, un toro lourd de Baltazar Iban au sourire de veuve ne lui coupe définitivement son cordon ombilical.

L’âme d’Ivan Fandiño se consolidait au fil des corridas dures auxquelles il participait depuis son alternative en 2005 (son diplôme de matador) le long de 3 grands axes professionnels.

Il était d’abord un torero basque, ce qui dans un mundillo archi dominé par les sachants d’Andalousie ferait presque à penser qu’un pape eût pu être noir. Basque de naissance, il devait en donner toujours davantage pour faire exister cette tauromachie-là, régionaliste et pleine de ce héros qui cherchait la vérité pour reprendre le titre du quotidien madrilène ABC.

Fandiño était ensuite un torero habitué à aller se frotter aux corridas compliquées. Le mundillo est un monde plein des réflexes médiévaux méprisants des barons endiamantés contre des suzerains crottés. La vie comme la mort de Fandiño nous le rappelle amèrement. En haut de l’affiche exercent une petite dizaine de « confrères » qui dans les années 50 auraient préféré les larges voitures américaines aux estafettes à peine sorties de la guerre civile. Et il est quasiment acquis que ce n’est pas à ses côtés qu’auraient préféré s’asseoir Lauren Bacall ou Ernest Hemingway… Ces toreros ne se déplaçant que pour des contrats mirifiques, ne toréent que des corridas dans lesquelles les toros de prestigieuses ganaderias chargent noblement comme des locomotives en ne se retournant presque jamais. Ces grands-messes taurines sont célébrées à Madrid, à Séville, à Nîmes, à Valence… Ces arènes sont des temples de la tauromachie mais elles restent au service de matadors pouvant choisir des toros n’ayant pas forcément en eux l’âme de ceux qui se battent comme des hommes. Pour les autres matadors, les exclus de ce mundillo ou les sans grades, il reste les autres toros, plus durs, parfois plus vieux et surtout ayant tous fait vœu de meurtre avec préméditation. Des élevages entiers portent leur marque noire du danger permanent : Miura, Baltasar Iban, Palha, Dolores Aguire… Ces toros remplissent des arènes moins prestigieuses comme Vic Fezensac, Béziers, Bayonne, Dax… Aire-sur-l’Adour. Dans toutes, Fandiño y était adoré, nulle doute que ces plazas françaises pleurent aujourd’hui de se dire qu’elles ne verront plus jamais celui qui contrairement aux stars préférait leurs paysages à ceux plus embrumés des hautes sphères. Fandiño était un trait d’union entre ceux qui aiment les toros et les autres qui aiment les toreros. Sûr qu’il aurait préféré des toros simples au nom prestigieux. Sûr… Pas certain toutefois que par confort et par appât les empressas (1) lui aient laissé si souvent que cela sa chance de les vivre.

Fandiño était ensuite un Homme bon qu’il était si agréable de croiser au hasard de ses voyages en terres taurines. Les secondes qui précèdent sa mort en sont probablement les ultimes témoignages. Invité à dessiner quelques passes à un toro qui n’était pas le sien, Fandiño l’a enveloppé dans une Chicuelina. Cette passe particulière et inoubliable quand elle est parfaitement réalisée conduit le matador à être enroulé de sa cape à la seule force de la charge du toro. Cité (appelé) par Fandiño, le toro a chargé et l’a enveloppé dans cette cape, laquelle, prise trop bas comme pour cueillir tout un parterre de fleurs, l’a fait trébucher. Provechito s’est ensuite chargé de transformer la cape en un linceul… Au premier secours qui arriva sur le sable, Fandiño trouva la force de lui dire « dis au médecin de se dépêcher, je crois que je pars ». Dans ces gestes taurins au service de la recherche de la juste esthétique au milieu de cet étrange mariage entre un homme en escarpins et un toro de 600 kg capable de déraciner un arbre, Fandiño a trébuché et le toro l’a cueilli. Il ne cherchait pourtant, tous ses amis le pleurent en ce sens aujourd’hui, que l’intégrité, la justice et la loyauté dans le cadre qu’il souhaitait vrai d’une tauromachie épurée et sincère faite de labeurs et de croyances irrationnelles.

Fandiño cherchait la vérité de sa propre vie en tutoyant la mort. Il les a trouvées toutes les deux et en une seule fois. Stupide me direz-vous ? Pourquoi pas vous répondrai-je négligemment tout en pianotant avec enthousiasme sur mon clavier pour construire ma géographie des corridas à venir. Il est en effet des moments où nous, les aficionados, préférons la compagnie des toros et des hommes de bien à celles des choses trop modernes et trop parfaitement pensées.

 

(1) Les organisateurs de corridas. Ont la particularité de fumer des cigares plus gros que des cornes de Sepulvedas.

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A propos de l'auteur

Lilou

grand voyageur, arpenteur du monde, donc découvreur.

 

Professeur d'histoire géographie, donc, passeur.

Commentaires (4)

  • Lilou

    Lilou

    25 juin 2017 à 20:51 |
    Merci...
    Oui, recouvre le de lumière... Son achat devrait être remboursé par la sécu... Il est un ouvrage majeur d'amour d'un frère pour son autre. Magnifique lecture qui donne davantage à penser qu'à voir.
    Jean François... Merci de votre commentaire plein d'envie d'en savoir davantage. Si rdt me le permet, je reviendrai à ce lien curieux qui me lie à ce qui est rond l'été et où l'on se joue autant de la vie que de la mort. Attention toutefois, ce qui est taurin et qui vient d'Espagne ne sent pas forcément le franquisme même s'il est absolument exact que dans les arènes se jouèrent de véritables réquisitoires "pour" ou "contre.

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  • Aussenac

    Aussenac

    25 juin 2017 à 17:58 |
    Superbe.
    Et tu sais que je lui ai dédié ceci...
    http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2017/06/19/torero-et-juliette-dedie-a-ivan-fandino/
    ...
    "Mais l’heure n’est pas à la tristesse, au contraire. Le jeune homme salue le public en souriant, il va lui offrir la plus belle des corridas, la corrida de l’amour et du cœur, la corrida qui lie les hommes aux taureaux comme Éros est lié à Thanatos, car c’est ainsi que va la vie, magnifique et cruelle, atroce et sublime, aussi sublime que le soleil qui envahit Arles comme un homme aime une femme, aussi sublime que cette femme et cet homme qui se sont aimés envers et contre tous, sublime comme ce taureau qui est un bravo, comme son matador.

    Roméo meurt, les yeux tournés vers ce soleil aussi doré que les cheveux clairs de sa Juliette, encorné par la puissance de l’onyx taurin qu’il a appelée de ses vœux pour rejoindre son âme sœur.

    Debout, le public pleurera son nouveau Manolete, tandis que le Rhône impassible chantera, longtemps encore, l’histoire merveilleuse et terrible du toréro et de sa Juliette."

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  • bernard pechon pignero

    bernard pechon pignero

    24 juin 2017 à 19:15 |
    Votre très beau texte m’en a rappelé un autre à la mémoire d’un autre torero. Je ne suis pas davantage un aficionado et je pourrais reprendre à mon compte tout le commentaire de Jean-François Vincent. Ce que je peux y ajouter est ceci : en 1998, j’étais nîmois à l’époque, les hasards des signatures m’ont fait rencontrer Alain Montcouquiol qui faisait la promotion de son livre « Recouvre-le de lumière » publié chez Verdier. L’auteur qui avait été sous le nom de Nimeňo un des grands toreros de l’époque était d’une simplicité et d’une humilité rares. Mais son livre de souvenirs sur son jeune frère Christian qui, sous le nom de Nimeňo II a été considéré comme le plus grand torero français de l’histoire de la tauromachie, est tout simplement un petit chef d’œuvre, un livre magnifique et bouleversant d’humanité et d’amour fraternel. Christian Montcouquiol, Nimeňo II, n’est pas mort dans l’arène. En 1989, pour sa quatre cent vingt-huitième corrida depuis son alternative, il est gravement blessé par un toro de Miura. Il reste plusieurs jours entre la vie et la mort puis se remet lentement mais privé de l’usage d’un bras. Deux ans après on le retrouvera pendu dans le garage de sa maison du Gard. Si le livre de son frère est toujours disponible chez Verdier, lisez-le. C’est une merveille qui ne convaincra sans doute pas les détracteurs de la tauromachie mais ce n’est pas son ambition : seulement, comme la vôtre Lilou, de saluer la mémoire d’un homme qui a vécu sa passion jusqu’à la mort.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    24 juin 2017 à 13:16 |
    Je ne suis pas, n’ai jamais été et ne serai jamais un aficionado. Le spectacle d’une corrida ne me tente pas. Pour autant, à la différence de bien d’autres, je ne condamne pas la tauromachie, lointaine héritière des jeux du cirque, panem et circenses…ce combat entre l’homme et l’animal, au contraire de la chasse (que je ne condamne pas non plus d’ailleurs), est – presque – à armes égales : le toréro risque sa peau, alors qu’un chasseur ne peut mourir qu’en raison d’une erreur de tir d’un compère.
    Alors il y a cette hispanité - pour moi incompréhensible, mais respectable - une hispanité très barrèsienne (cf. De volupté, du sang et de la mort), voire phalangiste, « viva la muerte ! » - ne vous méprenez pas : je ne tiens pas tous les aficionados pour des franquistes ! – simplement, c’est un univers auquel je suis totalement étranger. Inquiétante étrangeté, comme dirait Freud…

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