Je t’interdis d’aller faire la guerre…

Ecrit par Sabine Aussenac le 14 novembre 2015. dans Ecrits, La une, Actualité, Histoire

Je t’interdis d’aller faire la guerre…

Chaque fois que je descends du 16, je jette un coup d’œil au Monument aux Morts de l’avenue Camille Pujol, dont les discrètes mosaïques ornent la façade de l’école primaire…

Souvent, je ne vois rien, un peu courbée par une journée ordinaire, ou pressée de rentrer vers le calme de notre écrin de verdure de la Place Pinel. Mais parfois je prends le temps de conscientiser ce lieu de mémoire et de lire quelques noms, qui, soudain, quittent le marbre éternel et l’anonymat de l’Histoire… Une lecture silencieuse qui, entre un caddy chargé de cours ou de courses, un repas à préparer, des copies à corriger, un texte à écrire, des parents à appeler, se fait mémorielle, comme si cette seconde de lettres assemblées permettait la corporéité fugace d’un nom oublié depuis des lustres…

Hier, j’ai prêté une attention particulière à Pierre Montels, disparu le 20 août 1918, à Arthur Bourgail, tombé le 5 novembre, et aux huit autres noms dont les propriétaires ont été fauchés par la Grande Guerre dans les toutes dernières semaines de barbarie… Ces dix pauvres garçons, qui, par un clair matin d’été ou par une soirée embrumée d’octobre, si près de cette journée où un wagon devint symbole de paix retrouvée après l’armistice, ont succombé à quelques encablures de la délivrance, comme, bien des années plus tard, ma petite Anne disparut peu avant la libération du camp de Bergen-Belsen.

En Allemagne, justement, en cette année 1918, de tout jeunes gens tombèrent, eux aussi ; au hasard du net je trouve ce Philipp Süglein ou ce August Schmäling, âgés de 19 ans à peine… Et je ne doute pas que des centaines de tirailleurs sénégalais et de combattants nord-africains soient tombés, de la même façon, dans les dernières heures des combats, puisque 63000 hommes avaient encore été recrutés en Afrique Occidentale pour la seule année 1918, malgré l’hécatombe du Chemin des Dames où certains « bataillons noirs » avaient pourtant perdu plus de trois-quarts de leurs effectifs…

Hier, me figeant un moment devant le Monument aux Morts de mon quartier, avant les commémorations officielles, je me la suis imaginée, la jeune fiancée de Pierre Montels, qui habitait peut-être une petite « Toulousaine » dans quelque village aux briques roses, effondrée de douleur en ce 11 novembre 1918, quand les cloches de l’église sonneront d’allégresse alors qu’elle hurlera sa douleur non tarie depuis l’été, quand le glas avait résonné pour Pierre… S’appelait-elle Augustine ? Ou Victorine, ou Marie-Louise ? Elle se souviendra longtemps de l’unique baiser échangé sous le pommier du verger de son père, quand le beau Pierre lui avait juré qu’il resterait en vie, avant que la boue ne recouvre son cadavre mutilé en quelque baie de Somme…

Aujourd’hui je pense aussi à la mère de August Schmäling, à cette Allemande qui, si loin de notre Garonne, vivait dans cette jolie petite ville de cure de Bavière, à Brückenau, sans doute dans une maisonnette nichée dans un vallon, ou non loin du parc thermal…

Y avait-il joué, le petit August, dans ce magnifique parc, poussant un cerceau ou chevauchant un cheval de bois sous les tilleuls, quelques années à peine avant de mourir déchiqueté, le visage encore poupon et imberbe, par une baïonnette, dans les dernières semaines de la der des ders ?

Et le père de ce dernier tirailleur sénégalais mort avant l’armistice, je le vois, lui aussi, assis devant une case sous l’implacable soleil africain, fumant et palabrant et attendant en vain le retour de son grand gaillard aux yeux d’ébène, qui courait plus vite que les gazelles et qui avait la force du lion, ce grand et beau jeune homme dont il ne pourra jamais enterrer le corps selon les coutumes de son village et que sa mère pleurera en silence quand elle voudrait hurler sa colère contre « la France, mère patrie » qui a volé son fils…

Oui, chaque fois que je descends du bus, je lève les yeux vers tous ces noms gravés dans un hommage de pierre et je tente, par ma modeste imagination de conteuse, de leur redonner une existence, au-delà des livres d’histoire et des hommages officiels, à ces jeunes gens fauchés par les folies des hommes. Et quand j’entends parler de tombes de Poilus menacées de disparition, ou que discutent sur les ondes des pseudos spécialistes qui, pour d’obscures raisons économiques ou politiques, voudraient que ce 11 novembre ne soit plus un jour férié, je frémis.

Je frémis pour tous ces inconnus tombés avec deux trous rouges au côté droit, je frémis pour Barbara qui marche dans Brest souriante épanouie ravie ruisselante quand un jour tonnera cette pluie de fer de feu d’acier de sang, je frémis et maladroitement comme le Déserteur j’écris ce texte à défaut d’une lettre à un président, parce que comme tous les poètes j’ai envie de crier « quelle connerie la guerre », toutes les guerres, les guerres bleu horizon, les guerres de clan, les guerres qui ont transformé des enfants juifs en savon, les guerres puniques, les guerres de Cent ans, les guerres d’Indépendance, les guerres de Sécession, les guerres où tout récemment dans notre belle Europe de jeunes Ukrainiens ont été massacrés, les guerres où l’on éventre les femmes enceintes à la machette, les guerres où l’on décapite les moines et les enfants, les guerres où l’on fait exploser des Tours Jumelles et les guerres où l’on tue des dessinateurs et des touristes…

Je mélange tout ? Oui, sans doute, mais c’est bien d’enfants, de femmes et d’hommes dont il s’agit, et non pas de livres d’histoire. Toi, le jeune homme qui peut-être liras ce texte et qui, du fin fond de ton village d’Ardèche ou de ta cité grise et glauque, toi qui meurs d’envie d’aller en découdre avec de prétendus Infidèles et peut-être même d’aller égorger quelque soldat français dans une caserne, voire même de faire exploser un train où de belles jeunes filles partiraient en gloussant vers leurs vacances, demande-toi si tu n’as pas mieux à faire de ta vie que d’obéir à des ordres prétendument divins et d’aller servir de chair à canon, demande-toi si ta vie ne vaut pas mieux que d’être offerte en pâture à la barbarie… Pense à ces Pierre, à ces August dont je viens de te narrer la courte vie, pense à ces pommes qu’ils aimaient croquer, aux hirondelles qu’ils aimaient voir tournoyer sur leurs villages, aux bouches vermeilles des filles qu’ils aimaient embrasser, et pense à ta mère qui, lorsqu’elle t’a tenu dans ses bras au bout de longs mois d’impatience, quand ton premier souffle de vie a été comme un premier matin du monde, a caressé ta peau douce de nouveau-né en t’offrant tendrement à l’univers. Pense que les hommes, comme dit le poète, sont faits pour s’entendre, pour se comprendre et pour s’aimer…

En ce 11 novembre, moi, je pense à toi, et je t’interdis d’aller faire la guerre.

 

Sonnet du Poilu

Oh rendez-moi nos Armistices,

Mes tombes blanches et mes flambeaux,

J’y écrirai nouveaux solstices

En champs de fleurs sous ces corbeaux.

 

Bien sûr il y eut Chemin des Dames,

Verdun Tranchées et lance-flammes.

Mais en ce jour combien d’enfants

S’égorgent sous cent métaux hurlants ?

 

C’est cette femme au beau sourire

Offerte aux chiens en leurs délires,

C’est ce Syrien encore imberbe,

 

Criant Jihad, mort au désert…

Sans paradis. Juste en enfer :

Dormeurs du val sans même une herbe.

A propos de l'auteur

Sabine Aussenac

Rédactrice

Née en 1961, Sabine Aussenac est un professeur et écrivain français.

Auteur de romans, de nouvelles et de poèmes plusieurs fois primés, elle s'attache aussi à faire connaître et aimer la poésie en dehors des sentiers battus de la modernité, sa langue étant proche de celle des auteurs du dix-neuvième siècle. Elle combat le minimalisme des formes actuelles et l’intelligentsia des revues et des grandes maisons d'édition, les premières n'acceptant qu'une certaine forme de poésie, les secondes ne publiant que des auteurs disparus. Son crédo est que les Français sont de grands lecteurs et auteurs de poésie - on le voit à l'implosion des blogs et forums consacrés à cette forme de littérature - mais que l'édition demeure un terrain réservé. Elle en appelle à une poésie vivante et libérée des diktats littéraires et éditoriaux.

 

(Source Wikipédia)

Commentaires (3)

  • Sabine Vaillant

    Sabine Vaillant

    16 novembre 2015 à 15:04 |
    Toutes mes pensées rejoignent les vôtres et celles de tous ceux qui les formulent.

    Nommer les victimes est un acte important.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    14 novembre 2015 à 18:41 |
    Bien sûr, Sabine, je comprends votre colère, votre révolte. Mais précisément, pour vraiment comprendre ce qui s’est passé, il faut rendre intelligible ce qui est devenu, pour notre génération, inintelligible. C’est pourquoi j’ai eu l’idée de republier une petit texte que j’avais commis sur la guerre 14-18. Vous m’en donnez ici l’occasion. Merci.

    14-18 : la guerre maudite






    Oui ! Maudite parce qu’absurde, scélérate, voire suspecte d’un nationalisme pré- fasciste. On admet de mourir pour une « bonne » cause : la démocratie, les droits de l’homme, l’égalité du genre humain. Mais ici la cause était mauvaise.

    Or quelle était la « cause » de tous ceux participèrent à la grande guerre ? Une et une seule : la patrie, avec, en plus, dans les monarchies, le souverain. La patrie n’est pas la « nation », au sens moderne du terme, mais plutôt la natio médiévale : là d’où l’on est né, la terre des pères, patri-a, Vater-land. L’endroit qui renferme leurs corps, où, à leur mort, ils sont retournés après en être sortis. Vieux mythe de l’autochtonie : la terre est la matrice produisant les êtres vivants et les réabsorbant ensuite dans un cycle sans fin.

    Le souverain, d’ailleurs, n’étant lui-même qu’une personnification de cette terre : en 1914, les soldats britanniques se battaient « for King and country », les deux se confondant. Tel est, au demeurant, le fameux secret du Graal dans la légende arthurienne : le roi et la terre ne font qu’un ; le roi dépérit, suite à l’infidélité de Guenièvre ? Donc la terre devient stérile !

    A la différence du nationalisme, le patriotisme n’est pas une idéologie : il s’accommode de toutes les idéologies ; beaucoup d’Allemands, pas particulièrement nazis, combattirent pour l’Allemagne, même nazie. En Russie, la seconde guerre mondiale se nomme « la grande guerre patriotique ». Staline avait bien compris qu’il était plus facile de se sacrifier pour « Matoucka Rossia » que pour le communisme…

    La mentalité contemporaine raisonne en termes manichéens : il y a les bons et les mauvais, les salauds (comme dirait Sartre) et les justes. Le patriotisme, lui, repose sur la tripe : on défend sa terre comme on défend sa mère, sans se préoccuper des mérites ou des démérites de ceux qui la gouvernent. La « justice » de la guerre est un plus, mais un plus à valeur cosmétique, rationalisation d’un attachement irrationnel à sa glèbe natale.

    Si l’on ne comprend pas cet instinct territorial, très animal dans son essence, la première guerre mondiale reste une énigme, un scandale, une infamie. Pire, on projette, de manière anachronique, les théories racistes du XIXème siècle sur les combattants des tranchées. Et c’est vrai qu’il y eut, dans chaque camp, une propagande jouant sur l’infériorité – voire la monstruosité – intrinsèque de l’ennemi. Mais psychologiquement, un tel ressort n’a jamais prédominé. Et nous touchons ici au cœur de ce qui sépare les anciens des modernes, en matière de polémologie : aujourd’hui on se bat contre ; contre le djihadisme, le fascisme, le racisme, l’intolérance, etc., etc.….hier on se battait pour, pour son pays, au sens au moins autant local que national du terme.

    Nous vivons une ère post patriotique de déracinés. La disparition de ce lien tellurique – que je suis le premier à ressentir, étant parisien de naissance ! – discrédite à jamais l’héroïsme pourtant réel de ceux que célèbre le 11 novembre. Ce conflit, dans mémoires, se voit alors frappé de malédiction : damnatio memoriae.

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  • Sabine Aussenac

    Sabine Aussenac

    14 novembre 2015 à 13:31 |
    Barbarie j'écris ton nom. En état de sidération. Toutes mes pensées vont aux victimes et à leurs proches. Ce texte en hommage à ces dizaines de vies fauchées...
    13 novembre 2015.

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