L’anesthésie : une nouvelle stratégie politique

Ecrit par Jean-François Vincent le 17 juin 2017. dans France, La une, Politique, Actualité

L’anesthésie : une nouvelle stratégie politique

An-esthésie, ne plus sentir, ne plus ressentir. Insensibilité garantissant l’immobilité indispensable à toute intervention chirurgicale.

Immobilité, c’est en effet LA grande leçon de ce scrutin de premier tour : les électeurs n’ont pas bougé ! 51,3% d’abstention… L’on ne peut que sourire – ironiquement ! – aux déclarations, pour le moins hâtives, de Pierre Rosanvallon, comparant, en terme de changement de donne politique, 2017 à 1958… Tout professeur au collège de France qu’il est, il commet l’erreur – élémentaire – de ne pas comparer les taux de participation : 48,7 aujourd’hui contre 77,2 en 1958 !!!

A l’époque, les votants, bien éveillés par la rhétorique gaulliste, se pressaient aux urnes ; dimanche dernier, la sédation macroniste – tout est plié, « En Marche » a marché – a fait ne pas marcher les gens, tout en les faisant « marcher » : inutile de vous déplacer, restez donc chez vous, « Jupiter » s’occupe du reste…

Alors, évidemment, des facteurs objectifs concouraient à favoriser cet endormissement collectif : la précédence des présidentielles devançant les législatives, accentuant encore la prééminence des premières (décision conjointe de Jospin et de Chirac, gravée dans le marbre par la loi constitutionnelle de 2000, instituant dans le cadre du quinquennat l’antéposition de l’élection du président par rapport à celle des députés, histoire de prévenir toute cohabitation). Le premier magistrat désigné, il ne reste plus qu’à confirmer. L’on pouvait se demander si ce mécanisme de levier – pourtant traditionnel – jouerait encore cette fois-ci. Moi-même, j’en doutais. Eh bien non ! Les Français, tels le lieutenant-colonel Custer de la bataille – perdue – de Little Bighorn, ne discutent pas une décision des Français…

Autre élément décisif : la fluidité, la ductilité d’En Marche ; l’on n’attrape pas l’attrape-tout, l’on n’arrive même pas s’y opposer : divers et varié, au risque de la contradiction, il décourage toute opposition.

« Je suis oiseau : voyez mes ailes

Vive la gent qui fend les airs ! »

disait déjà la chauve-souris de la fable pour anesthésier les belettes. Beaucoup de LR, en particulier Thierry Solère, se proclament « constructifs », par conséquent « Macron-compatibles » ; ils voteront la confiance. Quant au PS, ou plutôt, les débris qui en surnagent après un naufrage historique, il déclare par la bouche de Julien Dray : « Nous ne serons pas dans une opposition systématique ». Bien sûr, le centrisme ne met personne vent debout. Prudemment, Macron s’abstient d’évoquer les sujets susceptibles de fâcher : casse du Code du Travail, hausse de la CSG. Le visage lisse de la modération qu’il affiche n’irrite que les extrêmes, néo-fascistes ou néo-léninistes. Vox clamantis in deserto, ils essayent – mais sans succès – de réveiller les dormeurs.

L’hypnotique – efficace – qu’utilise l’anesthésiste Emmanuel Macron se nomme « changement » : bien plus que le « changement dans la continuité » giscardien de 1974, il s’agit désormais de tout renouveler : les partis – ou mieux d’organiser leur effacement devant des hommes sans parti (la fameuse « société civile ») –, les pratiques (morale et vertu installées comme autant de piliers éthiques du nouveau régime) ; enfin le mode de gouverner (les ordonnances, en guise de Blitzkrieg garante de la célérité réformatrice…).

Et si derrière ce « changement » tonitruant et martelé à grand renfort de tambours et trompettes, il n’y avait, au fond, que la bonne vieille astuce, susurrée à l’oreille du prince Salina, dans le Guépard, par le prince – « révolutionnaire » et garibaldien – Tancrède Falconeri : « Il faut que tout change pour que rien ne change ».

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (5)

  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    25 juin 2017 à 20:35 |
    JFV, vous oubliez un point plus que fondamental à propos de l'abstention : c'est le fait qu'en allant jusqu'au second tour des élections législatives, les français ont été potentiellement invités aux urnes huit fois ! Oui, huit fois : deux fois pour les primaires ouvertes de la droite et du centre, deux fois pour les primaires de la gauche de gouvernement (je connais de nombreuses personnes qui ont voté dans ces deux cadres !), deux fois pour les présidentielles, et deux fois pour les législatives... Jamais cela ne se produisit et sans doute que les primaires ouvertes - qui ont vu les partis du "système" se "suicider" quasiment - n'auront plus lieu du tout ou d'ici longtemps... Le chiffre le plus intéressant, ce fut en réalité celui du premier tour des présidentielles, le 23 avril. Les médias nous annonçaient des % catastrophiques de participation, avec certainement nettement moins de 70% ; et encore ! Eh bien non, puisque l'on dépassa les 78%, soit un chiffre comparable à peu de chose près à celui de 2012... J'ajoute enfin à tout cela qu'en 1958 (que vous citez), avec le contexte de la Guerre d'Algérie, nous changions de régime (en passant de la IVème République à la Vème), ce qui - vous me l'accorderez - n'est... pas tout à fait le cas avec l'arrivée d'Emmanuel Macron à la présidence... En somme, la mobilisation citoyenne des français fut, cette fois-ci, plus que bonne, et s'il y avait eu des doutes à propos de ce qui suivit le 23 avril, les % n'auraient pas baissé, notamment en rapport avec les législatives...

    Répondre

  • bernard pechon pignero

    bernard pechon pignero

    17 juin 2017 à 18:54 |
    Cher JFV, ayant les mêmes références viscontiennes et lampédusiennes que vous, j’ai également les mêmes suspicions à l’égard du changement annoncé. Mais je crains bien qu’à l’instar de bien des bourgeois septuagénaires de mon espèce, ce doute se teinte chez moi d’un peu de résignation comme, révérence gardée, chez le vieux prince Don Fabrice Salina. Il est vrai qu’il y a quelque chose de princier, à tout le moins de conservateur, de nos jours en France, à remplir son devoir électoral.
    Donc le jeune et séduisant président peut compter sur le fait que je ne serai pas non plus dans l’opposition systématique. Le voilà rassuré, je suppose.

    Répondre

    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      17 juin 2017 à 20:48 |
      Il essaye - et réussit pour l'instant - à esquiver toute opposition; mais cela ne durera pas...

      Répondre

  • Martine L

    Martine L

    17 juin 2017 à 17:29 |
    Ce que vous nommez « anesthésie », d'autres, certes plus Macroniens déclarés que vous, le nommeront : « sous le charme », ou «  fascination devant le zéro faute ». certains analystes vont parler d'état de grâce ( moins fugace que celui des prédécesseurs). En ces temps, cela ne vous aura pas échappé, Jupiter est top au box office... Votre comparaison médicale ( mais est-on dans une anesthésie générale ou plus simplement locale?) mérite exégèse : le patient – nous, donc, était-il en si mauvais état que seule la chirurgie soit réponse ? Est-ce pour supprimer un ou plusieurs organes ou bouts d'organe malades ? Cancer or not cancer ? Hypnose peut-être ( très en vogue justement en termes d'anesthésie). Plus sérieusement, tellement traumatisés par les peurs de tous ordres qui ont jalonné les perspectives de la Campagne, on peut supposer un repos – un verre, une cigarette, un joint pour les plus audacieux, une pause du corps électoral – peut-être pas dupe – une envie de croire un peu à une société apaisée donc possiblement avançante. Au bord de la route, quelques vagues vigies en sont au : - oh là ! Oh là ! C'est par là la terre ferme. Quelque part, j'en suis.

    Répondre

    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      17 juin 2017 à 21:01 |
      Hypnose, mesmérisme, ou - d'un point de vue plus médical - sédation consciente par inhalation d'un mélange d'oxygène et de protixide d'azote : le sujet reste "vigile", comme on dit; mais ses réactions sont diminuées, il est "dans le potage"...mais le "réveil" est toujours rapide...

      Répondre

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.