L’effet de billard de Syriza

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 07 février 2015. dans Monde, La une, Politique, Actualité

L’effet de billard de Syriza

Depuis la victoire du groupement de partis et de mouvements politiques de la gauche radicale en Grèce, avec Syriza, un certain nombre d’observateurs, de journalistes et de politologues ont insisté sur la possibilité d’un « effet de dominos » en Europe, contribuant à faire bouger les lignes par rapport à la conception actuelle de la politique économique et sociale menée sur notre continent (au niveau des 28 pays membres de l’Union Européenne).

Parmi ces spécialistes, il y en avait qui prophétisaient une « contagion » en Europe du sud, notamment pour l’Espagne avec Podemos, et pourquoi pas en France autour du Front de Gauche qui pourrait se rapprocher d’une partie des « frondeurs » du Parti Socialiste et des tendances les plus dures parmi les écologistes (avec surtout Cécile Duflot).

Eh bien, je ne vais pas me situer ici sur ce seul terrain, car « l’effet de billard » concerne au moins autant la social-démocratie européenne – notamment en France – que ce que nous appelons dans notre pays « la gauche de la gauche ».

Commençons donc par le plus entendu ou lu (ce qui fut le plus relevé, notamment par l’univers journalistique). Syriza peut-il avoir « un effet » en Europe du sud ? Et dans quels pays ? On sait qu’en dehors même de la Grèce, des pays tels que l’Espagne et le Portugal sont touchés par les conséquences de la politique déflationniste et d’austérité imposée par l’Allemagne d’Angela Merkel, les autres gouvernements conservateurs et libéraux (largement majoritaires parmi les 28 pays membres de l’Union Européenne), et la troïka (Fonds Monétaire International, Banque Centrale Européenne et Commission de Bruxelles) ; tout ceci ayant déjà provoqué de très fortes réactions politiques et sociales – surtout en Espagne ! Insistons du coup sur le cas espagnol. On sait, après ce qu’avait été l’essor de la construction immobilière, l’effondrement que provoqua l’équivalent de la crise des subprimes américaines il y a quelques années ! La gauche classique espagnole étant laminée (l’ancien Parti Socialiste Ouvrier Espagnol), et la droite étant revenue au pouvoir depuis 2011 (avec le gouvernement de Mariano Rajoy, de type libéral-conservateur), quel est actuellement le niveau de la montée de Podemos et en quoi consiste cette force ? Ce parti politique, qui a le vent en poupe (au moins par le biais de grandes manifestations), né en janvier 2014, et qui signifie « Nous pouvons », a comme leader Pablo Iglesias Turrion. Il se caractérise essentiellement par deux axes au niveau de son programme : la remise en cause assez large du Traité de Lisbonne (au niveau européen) et une vision économique et sociale de type néo-keynésienne (sur le plan national) ; soit des rapports assez évidents avec ce qui caractérise Syriza en Grèce. Cela dit, il est certain que pour que les lignes bougent en Europe, grâce à ces deux gauches de la gauche – Syriza et Podemos –, il faudrait d’abord que ce dernier gagne les élections et qu’ensuite des débuts très nets de réussites apparaissent, particulièrement au niveau social, grâce à une évolution de la politique européenne (et, ceci, tant en Espagne, qu’en Grèce – effet évaluateur alors possible).

Et c’est justement là que pourrait intervenir la social-démocratie européenne. En effet, les socialistes et les sociaux-démocrates vont avoir beau jeu de faire valoir, auprès de l’Allemagne d’Angela Merkel et de la troïka, l’impérieuse nécessité d’infléchir la politique économique actuelle nous emmenant dans la déflation. Les forces de gauche gouvernementale (qualifiée de modérée) auraient ainsi la possibilité de faire valoir les dangers de la double montée (en fait classique pendant les périodes de crise) de l’extrême-droite (comme on l’a vu lors des dernières élections européennes) et de la gauche de la gauche… La social-démocratie se trouverait de facto dans une sorte de position centrale, pour ne pas dire « axiale », face aux gouvernements conservateurs et libéraux en place. Rappelons au passage que ce qui reste actuellement au pouvoir en Europe, pour la social-démocratie, ce sont : les pays scandinaves (qui en furent comme le berceau), l’Italie de Matteo Renzi (avec son Parti Démocrate, correspondant à la plus grande part de l’ancien Parti Communiste Italien et à des éléments progressistes de l’ancienne Démocratie Chrétienne), et enfin la France de François Hollande. Pour des raisons avant tout politiques (peur de la montée des mouvements politiques « protestataires »), les socialistes et sociaux-démocrates européens au pouvoir pourraient enfin faire pression – grâce à « l’effet de billard » – à la fois sur l’Allemagne merkelisée (peut-être même avec un certain appui du Parti Social-Démocrate Allemand, qui a récemment réussi à imposer un salaire minimum à la Chancelière dans le cadre de la Grande coalition), et sur la troïka (?) Dans ce cas de figure, l’Union Européenne orienterait sa politique économique (et donc sociale) dans une direction au moins partiellement opposée à celle suivie depuis des décennies ! Il s’agirait bien sûr d’une relance des activités au niveau du continent pris dans son ensemble… On peut d’ailleurs déjà constater que les mesures récentes annoncées par la Banque Centrale Européenne, avec les injections de liquidités – de l’ordre de 1.100 milliards d’euros ! –, devrait servir à la fois de moyen de lutte face aux tentatives de spéculation à la baisse vis-à-vis des dettes souveraines des États européens et d’outils pour une véritable relance européenne, qui permettrait d’échapper en partie au mur de la déflation… Pour la relance, les pays européens emprunteraient en fonction d’une inflation de l’ordre de 2% – ce qui leur donnerait de l’oxygène en ce qui concerne les exportations (avec des prix un peu plus compétitifs). Mais les investisseurs suivront-ils le mouvement, lorsque l’on sait que l’économie reste largement fondée sur la « confiance »… ?! Il y a tout de même une « fenêtre d’espoir » qui semble s’ouvrir en Europe sur le plan économique (et social), d’autant plus que la baisse du prix du pétrole et de la valeur de l’Euro par rapport au Dollar vont également dans le même sens (pour la France, la somme correspondant à ces baisses a été évaluée à l’équivalent d’une mini-relance supplémentaire de l’ordre de 25 milliards d’euros).

Tout cela pourrait aussi avoir des conséquences politiques stricto sensu. Deux points importants : il est bien évident que, par un effet mécanique, la social-démocratie européenne – et en tout premier lieu François Hollande et Matteo Renzi – peut retrouver dans ce cadre comme une sorte de nouvel élan-représentation positive, et de fait, validation. Ceci d’autant plus que ces dirigeants devraient pouvoir démontrer, auprès de l’Allemagne, des autres gouvernements conservateurs et libéraux, et de la troïka, la « bonne volonté » de Tsipras (dans l’immédiat), puisque Syriza – contrairement aux populistes d’extrême-droite tel que le Front National en France – n’envisage absolument pas la sortie de la zone-euro, ni le non remboursement unilatéral de la dette (mais uniquement la suppression d’une partie de celle-ci, à négocier, et un rééchelonnement du montant restant, à déterminer)…

J’en connais certains qui feraient une drôle de tête s’ils voyaient que ce sont les dirigeants de la social-démocratie européenne qui pourraient devenir les « avocats » du nouveau gouvernement grec auprès de l’Allemagne merkélienne et de la troïka… ! une sorte de chalenge ; un coup de billard gagnant, par trajectoire successive de boules en cas de réussite ! Et Podemos, me direz-vous ? Je rappelle que, pour l’instant, à la différence de Syriza, ils ne sont pas (encore) à la tête du gouvernement…

A propos de l'auteur

Jean-Luc Lamouché

Jean-Luc Lamouché

Rédacteur

 

Professeur d'Histoire

Auteur d'ouvrages sur Tulle et la Corrèze

Rédacteur à "Tutti-magazine - La musique à voir et à entendre"

 

Commentaires (5)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    07 février 2015 à 14:03 |
    Je souscris entièrement à votre souhait de voir infléchir la politique économique des états européens dans le sens de davantage d’économie de la demande et de moins d’économie de l’offre : la contraction de la consommation des ménages mène tout droit à une déflation comparable à celle des années trente. Contrairement aux propos lénifiants d’une majorité - de moins en moins nombreuse - d’experts, le gros de la crise n’est pas derrière nous mais bien devant.
    Cela dit, la politique de Syriza va se heurter non seulement à la « troïka » , BCE, Commission de Bruxelles et FMI (avec qui on peut toujours discuter), mais aussi et surtout aux marchés financiers (incontrôlables parce que sans visage). La pression sur l’euro risque de devenir très vite intenable. Certes, Tsipras n’a pas l’intention de quitter la zone euro; mais acculé entre l’abandon de sa politique et l’abandon de l’euro, il choisira à coup sûr cette dernière option. De là un scénario catastrophe tant pour les Grecs que pour la devise commune : le drachme une fois rétabli ne serait qu’une monnaie de singe, à l’instar du rouble, dont la récente chute a pris des proportions abyssales; les marchandises importées (c’est-à-dire, pour la Grèce, la quasi-totalité des produits manufacturés) deviendraient hors de prix et la paupérisation du pays s’accentuerait encore un peu plus. Les marchés après avoir eu « la peau » de la Grèce s’attaqueraient au ventre mou de la zone euro, dans l’ordre : le Portugal, l’Espagne, l’Italie, puis…la France! Avec, en ligne de mire, une réduction de la zone euro à l’espace germanique (Hollande, Belgique, Allemagne, Autriche, Slovénie).
    Autre point capital : les politiques keynésiennes, telles que pratiquées avant guerre par des régimes politiques aussi différents que l’Amérique de Roosevelt, l’Allemagne nazie ou la Russie stalinienne, ont toutes inclus une part inégale mais incontournable de protectionnisme. Ce ne serait sans doute pas une mauvaise chose en soi; cependant elle n’est réalisable qu’à un niveau continental, pas à celui des « petits » pays qui composent l’union. Et pareille perspective semble d’autant plus éloignée qu’un traité de libre-échange est en train d’être négocié entre l’Europe et les Etats-Unis. Bref l’économie de l’offre a encore - hélas! - de beaux jours devant elle…

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    • Jean-Luc Lamouché

      Jean-Luc Lamouché

      07 février 2015 à 19:47 |
      Il est évident que la politique déflationniste menée par les gouvernements libéraux et conservateurs européens est grave, à la fois sur le plan économique et social. Il est également évident que le nouveau gouvernement grec va subir des pressions considérables de la part des milieux financiers. Mais, je ne partage aucunement votre vision quasi apocalyptique de la situation nouvelle qui vient de se créer en Europe et je maintiens que des hommes d'Etat tels que François Hollande et Matteo Renzi se trouvent maintenant, indirectement, dans une position "axiale", donc renforcée, par rapport à la droite continentale. Croyez-vous par ailleurs que ce soit par hasard que la BCE ait enfin décidé d'injecter une somme très importante - 1.100 milliards d'euros - pour (notamment) contribuer à une relance européenne ?! La peur liée à la montée de l'extrême droite n'y serait-elle pas pour quelque chose - en fonction des intérêts de ces mêmes milieux financiers auxquels vous avez fait allusion... ?!

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      • Jean-François Vincent

        Jean-François Vincent

        07 février 2015 à 20:55 |
        Nous verrons bien si Tsipras a les moyens de mener à bien sa politique; je le souhaite sincèrement, mais je n'y crois guère...
        Quant aux marchés financiers, ils se fichent comme d'une guigne de la montée de l'extrême droite!! Contrairement à ce qu'enseignait Adam Smith, et à sa suite tant d'autres, le capitalisme s'accommode de TOUS les régimes politiques : il prospère aujoud'hui sur l'archéocommunisme chinois, comme il avait propéré hier sur le nazisme allemand...

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        • Jean-Luc Lamouché

          Jean-Luc Lamouché

          10 février 2015 à 10:25 |
          Vous vous trompez, cher Monsieur ! En effet, avec les interdépendances liées à la "mondialisation", les "marchés financiers" seraient très ennuyés, mais alors vraiment très ennuyés, si des frontières - voir des "murs" ! - étaient élevées sur le plan économique (par certains pays, comme le nôtre) ! De plus, celles-là n'existaient pas au niveau que nous connaissons actuellement à l'époque du "nazisme allemand". Quant à "l'archéocommunisme chinois", il joue entièrement le jeu économique de la "mondialisation"... !!

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          • Jean-François Vincent

            Jean-François Vincent

            10 février 2015 à 13:06 |
            Je voulais simplement dire que, contrairement au credo "libéral" qui fit figure de dogme tant au XIXème qu'au XXème siècles, libéralisme économique et libéralisme politique ne vont pas forcément de pair. Le capitalisme s'accommode, au contraire, fort bien de régimes autoritaires de droite comme de gauche (en dehors de la Chine, Cuba en est un autre exemple). La venue au pouvoir de Marine le Pen ne dérangeraient en rien les marchés financiers; pas plus que le Mitterrand (protectionniste) des années 81/82 ne les a dérangés. Désolé, je persiste et je signe!

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