Le migrant et les deux Europe

Ecrit par Martine L. Petauton le 08 octobre 2016. dans Monde, La une, Politique, Actualité

Le migrant et les deux Europe

L’autre ne fait décidément plus recette en Europe… et cela, même si, quelques centimètres avant le précipice, le projet de Victor Orban, le Hongrois, a butté hier sur l’abstention massive (près d’1 Hongrois sur 2 n’a pas voté) avec pour conséquences la non-validation juridique de la consultation. Mais on sent bien que c’est reculer pour mieux sauter, demain n’est plus sûr. La falaise d’Etretat est pilonnée patiemment à sa base…

Ce 2 octobre, en Hongrie, à l’abri de murs hérissés de barbelés, gardés par des chiens et des milices, Victor Orban voulait consolider un pouvoir largement populiste, si ce n’est fascisant, en faisant voter non à la question simpliste de son référendum :« Voulez-vous que la Hongrie accepte des réfugiés venus de Syrie ? »(on aura compris que la phrase est modulable à toutes autres origines de migrants). Sur le total exprimé, pas moins de 95% se sont prononcés pour ce « non ! » Le pays, à ce titre, peut devenir un modèle générique que d’autres déclineront à l’envie : ceux qui s’opposent aux « hordes » venues d’ailleurs, aux « invasions barbares », à ceux qui ne sont pas comme nous, en ça ou en ça, à l’ailleurs simplement. Ceux qui « en ont » ! Ceux que l’étrange étranger transit. Prototype de gens, de pays qui prônent la fermeture, le mur, la frontière de fer, comme seuls viatiques et programmes… Hongrie des grandes plaines où passèrent les Huns, où mugissait Gengis Khan en son temps. Unique ?? ou, malheureusement, première de cordée dans une foule de semblables ?

Cohérent, en tous cas, le petit pays nageant avec les autres de l’Est en dehors du communisme, partageant avec certains voisins cette signalétique, hors du système soviétique, dont il a souffert, hésitations multiples sur les voies « démocratiques » à choisir, adhésion à l’UE, moitié pour avoir une identité, moitié pour les mannes diverses et trébuchantes. Comme ailleurs – plus qu’ailleurs – un penchant pour des pouvoirs forts en gueule, une fabrication sur le tard et à la va-vite d’un type-hongrois mitonné à l’ombre d’un récit national (lisez donc les livres d’histoire des petits), insistant sur une identité, y compris chrétienne, dont les façons de vivre ne sauraient cohabiter avec d’autres, et surtout pas des musulmans. Ce qui correspond aussi au « sentiment national » des frères polonais, actuellement. Résumons : racisme, nationalisme, lecture pour le moins originale des valeurs des Lumières droits-de-l’hommiste et du christianisme, vision lointaine et fantasmée de l’UE à laquelle ce dimanche un défi – signe d’un pouvoir dangereusement hargneux – avait été lancé ; a été bel et bien lancé. Comme un autre Brexit qui aurait sonné au soir du 2 octobre… voilà ce qui se cuisine à l’Est. Un Est dans les 28, pourtant, car, chaque pays de l’union n’a-t-il pas accepté l’obligation de recevoir et de traiter au mieux des Droits de l’homme son quota de migrants ? La Hongrie européenne, de facto, également, mais la Hongrie de Orban s’autorise autre chose – schizophrénie curieuse. Au nom du pouvoir souverain de son peuple aux opinions évidemment mouvantes, comme c’est le cas de tous les peuples, ce peuple tout d’un coup idolâtré, en capacité de s’affranchir du Droit de la collectivité à laquelle il appartient. Référendum bonapartiste à la clé, qui ficherait à la poubelle des engagements du vivre ensemble, à plusieurs. Colocation à la hongroise, particulière. Modèle futur de vie dans une Europe à plusieurs vitesses et cercles, image de moins en moins floue de ce choc à venir entre le projet collectif et les valeurs et le repli sur un souverainisme encore frétillant. Pour lors, UE dont les « diktats » passant au-dessus de la tête des peuples serait devenue insupportable – ce que dit le vote de Budapest du jour – pour ces pays nouveaux adhérents, dont on analyse sans fin chez nous la faible maturité politique, la difficulté d’accepter la dose de collectif que porte l’UE, ceci au nom de leur récente histoire et de leur besoin inextinguible de libertés. C’est d’une autre Europe que la nôtre, dont parlent – même – certains intellectuels de ces pays d’Europe Centrale – laissons de côté la prétendue « populace » propre à tous les fascismes. On y dessine une Europe ferme, arc-boutée sur sa « civilisation » chrétienne, sur des frontières moins poreuses, militairement défendues. A l’intérieur, nous tous, à l’extérieur, les autres. On se croirait revenu au fameux choc de civilisations et à ses bulles, au siège de Vienne, au XVIème siècle, face à Soliman ; un monde en morceaux bien délimités. Un univers, des mentalités qui disent bruyamment : tout sauf cette globalisation, des marchandises – passe encore – mais des hommes ! Halte là. J’entendais dans un sujet TV, un responsable hongrois, tout sourire, présenter son pays comme le fer de lance de la défense de l’Europe, façon / poussez-vous de là, on s’en occupe…

Faudrait-il pour autant, nous, Européens de l’Ouest, l’autre Europe, la vieille, grandie depuis des lustres dans l’UE, considérer que nous fonctionnons à l’inverse. Se voiler la face devant « cette honte » des murs de l’Est ? S’exonérer avec la bonne conscience qui va avec ? Portrait utopique (vous ririez en le lisant) d’une Europe ouverte et bienveillante, dont la longue habitude de Schengen aurait tissé des usages propres à supporter l’importance des migrations actuelles ? Pas aussi simple, on le voit, et la litanie de Brexit en FN et autres rugissements populistes en gloire annoncés partout par ici, s’ils ne sont pas le sujet de la chronique, l’habitent et l’habillent. Nous ne faisons pas de référendum pour ou contre les migrants, mais combien en rêvent, combien piétinent d’impatience, combien murmurent que bien sûr… mais quand même ?? dans nos Droites (l’évidence des extrêmes droites, n’en parlons pas), et dans les recoins de nos extrêmes gauches, parfois – lire de récents et indécents propos de JL Mélenchon. Les pulsions de rejet et de peur traversent nos sociétés et nos moi, fracassant nos restes de morale et d’accueil aux autres. Pas un jour, il faut dire, sans les images de ces bateaux en Méditerranée, ces migrants épuisés cognant aux portes. Ça défile tellement aux infos ; on sombre dans le contre productif : on les regarde, mais comment se fait-il que nous ne réagissions pas comme devant l’arrivée des Espagnols d’avant guerre, dont c’est l’exact pendant ? Trop d’images tueraient nos émotions, nos capacités d’empathie ? Le martyr d’Alep tourne en boucle à la TV ; les statistiques nous bombardent de ces médecins, professeurs (pas vraiment radicaux religieux) qui demandent merci. Désolés, mais ces « étrangers » nous ressemblent terriblement… On reste pourtant de marbre ou pas loin, là, où, justement, le Moyen-Age réputé si sauvage savait ce qu’asile voulait dire ! L’opinion fantasme sur les moyens qu’on n’aurait pas, le prix exorbitant du migrant qu’on devrait loger, nourrir, que sais-je (au « détriment de nos SDF » s’énervait ce type en micro trottoir, lequel, jamais probablement n’avait regardé les sans abri de sa rue). En France, 30.000 personnes sur plusieurs années. Insupportable, vraiment ? Quelques centaines de « Calaisiens » dispersés sur tout le territoire et Vauquier, Sarkosyste patenté, d’agiter des pétitions de refus des maires sur le Net. On tient presque un Orban, là ; encore un petit effort ! Ambivalente, l’opinion européenne peut certes – les images, les infos, leur vitesse-lumière – s’émouvoir à grands sanglots ; un film type Welcome, une photo du petit noyé de L’Égée, quelques jours, quelques heures, en repassant presque dans le même instant dans les guenilles peureuses et indifférentes des petits Hongrois sauce française ou allemande… Du coup, quand on entend le bruit de bottes du référendum hongrois – quel que soit son résultat hic et nunc – peut-on, tête haute, se penser intègres à l’Ouest face à l’Est dérivant, ou, il faut le craindre, sentir partout en Europe ce froid des refus, des rejets, des peurs.

Alors, même si la résistance au pire bouge encore, dans l’abstention d’hier en Hongrie, l’arrêt au bord du gouffre des présidentielles autrichiennes, hier, ce « à un cheveu » ne peut nous rassurer. Il semble bien, en effet, que l’autre ne soit plus du tout de saison… il faut espérer qu’on en grelotte tous… « Quand ils sont venus… je n’ai rien dit… je n’étais pas… » a pourtant dit un certain.

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (5)

  • bernard péchon pignero

    bernard péchon pignero

    08 octobre 2016 à 17:55 |
    Chère Martine, j’ai un peu de mal avec votre titre. Les deux Europe ? La bonne et la mauvaise ? Je vous connais et vous estime trop pour soupçonner ce genre de manichéisme chez vous mais votre chronique me semble répondre trop vite au même sentiment de colère que j’ai éprouvé à l’annonce de ces résultats. En fait, cette colère, je l’avais déjà éprouvée à l’annonce de ce référendum dont le score ne m’a étonné que par son ampleur. Une fois de plus, l’arme du référendum a frappé. C’est bien un des pires ennemis de la démocratie. Aussi gardons nous de juger des supposés états d’âme d’un peuple à la façon dont il se prononce sur un référendum. En l’occurrence la majorité des Hongrois, en ne votant pas, plus les quelques pourcents qui ont voté oui, se sont prononcés contre le refus d’accueillir des réfugiés. Ferions-nous beaucoup mieux en France si on nous posait la même question ? Pour ce qui est des généralisations hâtives qui pourraient nous conduire à penser que les Polonais ou les Hongrois sont majoritairement, voire unanimement dans l’erreur, lisons la chronique de Léon-Marc Lévy sur Onfray dans la Cause Littéraire. Elle est très éclairante sur la façon dont on peut rapidement dériver vers des raisonnements fascistes. La question intéressante que pose l’arrivée de réfugiés musulmans dans des pays de culture chrétienne réformée par les Lumières, question que la généreuse Mme Merkel a sans doute sous-estimée et que le redoutable Orban exploite pour ne pas se faire déborder par son extrême droite, est de savoir comment vont cohabiter et se respecter mutuellement des cultures aussi différentes. Je parle de la laïcité (lois religieuses et lois civiles), du rôle de la femme dans la famille et dans la société, du respect des orientations sexuelles, accessoirement des traditions vestimentaires ou alimentaires… L’assimilation gauloise préconisée par Sarko est évidemment une violence caricaturalement simpliste. Mais à l’opposé, on voit en Grande Bretagne, des tribunaux coraniques régler à leur façon des différents entre immigrés musulmans, particulièrement concernant les violences conjugales, au mépris du droit britannique. Rien n’est simple comme le faisait observer Sempé en titre d’un de ses albums. Et même tout se complique ajoutait-il dans l’album suivant.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      08 octobre 2016 à 21:28 |
      Il y a un air du temps, un "Zeitgeist", comme on dit en allemand. Et cet air est un air xénophobe. Alors, bien sûr, là (en Hongrie), l'on se souvient des invasion passées, ici (en France) l'on parle d'un "grand remplacement". Partout, il s'agit de rester entre soi (l'identité) et de se protéger. L'erreur - malheureusement très commune - serait de croire que les peuples s'égarent du fait de la démagogie des leaders populistes; c'est tout le contraire : les leaders populistes ne font que surfer sur une vague qui vient du tréfonds de la conscience populaire. Les populismes flattent une xénophobie préexistente, ils ne la suscitent pas...

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      • Martine L

        Martine L

        09 octobre 2016 à 11:04 |
        Je crois, JF, que c'est – comme on dit en cuisine, un savant mélange aboutissant à une émulsion, et pour les plus chanceux, «  montant en mayonnaise ». Ce qui est plus que probable, c'est que le terrible courant xénophobe qui boue au fond de la gamelle des peuples et des pays, actuellement, est préexistant aux populismes, en ce sens qu'il est le produit de l'Histoire et de la sociologie du pays, et que pour continuer la métaphore, la sauce prendra mieux ici qu'ailleurs. Pour autant, et c'est par exemple ce que voulait souligner BPP dans son commentaire, aucun peuple n'est un bloc, mais, bien au contraire, cousu de fines et subtiles couches – par ailleurs, mouvantes, constituées d'x individus, cultures, dont – encore, il faudrait dire que l'amalgame se fait différemment ici ou là. Bref, quelque chose de toujours vivant. Mais, ce qui fait bilan de nos commentaires et de ma chronique, c'est une certitude : la xénophobie gagne, le populisme s'engraisse, et cette agencement conjoncture / structure, c'est l'Histoire.

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    • Martine L

      Martine L

      08 octobre 2016 à 21:03 |
      Si vous avez lu attentivement le texte, il est bien clair qu'il n'y est pas question de la bonne et la mauvaise Europe, mais peut-être davantage de deux Europe ( il y en a deux en notre matière) hostiles à celui qui vient de l'extérieur pour des raisons différentes historiquement, sociologiquement, sous le masque ou plus ouvertement. Après, qu'il faille ajouter que les contextes sont très différents ces heures-ci, dans l'une ou l'autre de ces Europe, que l'explication arabo-musulmane, par exemple, soit elle aussi agencée non pareillement en Hongrie ou en France, c'est encore là, des éléments que bien d'autres chroniques à venir pourraient aborder ; celle-ci n'était qu'une petite fenêtre sur l’écho ici, dans notre mental, du référendum de dimanche dernier.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    08 octobre 2016 à 13:04 |
    Il faut comprendre la Mitteleuropa, la Hongrie en particulier : envahie et occupée 150 ans par les Turcs et 50 ans par les soviétiques, elle se méfit de tout ce qui vient de l’est…il reste qu’Orbàn et la bunkérisation de son pays qu’il cherche à instaurer, s’inscrivent dans l’air du temps : Trump, aux Etats-Unis, ne propose-t-il pas d’édifier un mur le long de la frontière mexicaine ? Et le Brexit anglais n’est-il pas – entre autres – une fermeture aux migrants de Calais ? Il faut se rendre à l’évidence : la fermeture domine partout. Chômage et terrorisme bouclent les esprits et cadenassent les cœurs. La détresse des autres peut attendre…

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