Mouloud Aounit : la lutte contre le racisme dans toutes ses formes...

Ecrit par Nadia Agsous le 15 septembre 2012. dans Racisme, xénophobie, La une, France, Politique, Actualité, Société

Mouloud Aounit : la lutte contre le racisme dans toutes ses formes...

Défenseur acharné des droits de l’Homme, militant contre les différentes formes de discrimination, fervent adepte de l’égalité des droits et de l’amitié entre les peuples, homme de convictions, Mouloud Aounit est décédé le 1er août dernier à l’hôpital de la Salpêtrière à Paris.

Depuis 1979, il a milité au sein du Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples (MRAP) où il a occupé le poste de secrétaire général (1989 -2004) puis celui de président (2004-2008). En 2000, il a été décoré chevalier de la Légion d’honneur et de l’ordre national du Mérite.

A travers l’entretien qui suit, Jean-Michel Riera, réalisateur d’un documentaire qui retrace la trajectoire biographique et militante de M. Aounit (1) raconte l’homme, ses luttes, sa maladie et l’état d’avancement du film.

N. Agsous : Vous avez côtoyé Mouloud Aounit pendant plusieurs mois dans le cadre de la réalisation du documentaire. Quelle est l’image que  vous gardez de cet homme qui a été reconnu comme celui qui a mis en exergue de nouvelles formes de racisme qui prévalent au sein de la société française ?

J.M. Riera : Mouloud Aounit n’était pas un homme de pouvoir. Il était un « animal politique » comme malheureusement on n’en « fabrique » plus. C’était une personnalité d’une autre époque. Il avait des convictions et des principes qu’il a défendus jusqu’au bout. Je l’ai vu à plusieurs reprises se mettre en colère pour défendre les autres : pour ce fils de, qui a été exclu de l’école, pour cet enfant qui a été privé de soins car le dentiste ne voulait pas le soigner ou encore pour telle ou telle cause. Il menait des luttes pour l’accès aux droits et à la dignité pour tous les citoyens sans distinction aucune. Mouloud n’a jamais cherché à bénéficier d’un avantage ou d’un privilège quelconque. Bien au contraire, il n’œuvrait que pour autrui. Il avait le souci des autres et le sens de l’intérêt général.

Il était un homme de terrain. Il était en prise directe avec la réalité. Son engagement revêtait une dimension spontanée et sincère.

Mouloud a passé toute sa vie à Aubervilliers. Il n’y est pas né. Il s’y est installé avec ses parents à l’âge de trois ans. Il a fait toute sa carrière personnelle, politique et familiale dans cette ville. C’est assez extraordinaire ! Même l’univers spatial dans lequel il a vécu est à l’image de son engagement. Il a été sincère et fidèle à l’égard des personnes et des causes qu’il défendait. Y compris à l’égard du lieu où il a élu domicile dès son arrivée en France, où il a vécu jusqu’à son décès et où il est enterré.

 

Que disait-il de son enfance ? De son père ?

La question fondamentale qui revenait sans cesse est celle de l’engagement. Pendant le tournage, ce point a été abordé de façon détournée. J’ai demandé à Mouloud de s’exprimer sur ses projets d’avenir lorsqu’il était enfant. Je crois bien que ma question l’a pris au dépourvu et l’a plongé dans un désarroi. J’ai le sentiment qu’il ne s’était jamais posé la question. Et spontanément, il s’est mis à évoquer son enfance, son père et les fameuses réunions que le Front de Libération National (FLN) organisait à Aubervilliers pendant la guerre d’Algérie.

Enfant, il accompagnait son père aux réunions qui se déroulaient dans une salle enfumée, où des hommes passaient le plus clair de leur temps à parler. Mouloud racontait qu’il ne comprenait strictement rien aux discussions mais il sentait l’existence de tensions et d’enjeux qui le dépassaient.

Sur le chemin, aux côtés de son père, Mouloud racontait qu’il avait en quelque sorte le rôle de bouclier humain. Son père pensait que grâce à la présence d’un enfant, il échapperait aux contrôles des policiers. Sur le chemin, lorsqu’ils rencontraient des silhouettes noires (les policiers), il expliquait qu’il sentait la main de son père serrer très fort la sienne. C’est par cette relation tactile et non verbale avec son père, dès l’enfance, que la notion de dignité a pris du sens pour Mouloud.

L’autre événement de haute importance qu’il a vécu durant son enfance concerne l’indépendance de l’Algérie. Dans le film, il raconte en détails les souvenirs de la célébration de cette journée qui avait pris l’allure d’une immense fête.

Peu à peu, il a pris conscience de sa différence de par son statut d’enfant d’immigrés algériens dans la société d’accueil. Il se demandait pourquoi il n’était pas invité à l’anniversaire du fils du dentiste qui habitait juste en face de leur maison, et pourquoi il ne jouait pas dans les mêmes parcs que ses petits voisins français « de souche ».

 

A-t-il évoqué les structures et les personnages qui ont influencé sa trajectoire militante ?

Lorsqu’il était enfant, Mouloud fréquentait des structures qui l’ont initié à l’Education populaire : la Maison des Jeunes et de la Culture (MJC), les centres de vacances où, en compagnie de ses camarades, il jouait aux cow-boys et aux Indiens. Il racontait que durant ces jeux, il se positionnait plutôt du côté des Indiens. Plus tard, il a travaillé dans les mêmes structures où il a fait son apprentissage du militantisme. Les organisations communistes de l’époque étaient très puissantes. Elles ont joué un rôle déterminant dans la structure de sa pensée et de son action militantes.

Durant ces années, des figures tutélaires telles que son instituteur communiste et bien d’autres ont joué un rôle considérable dans son orientation vers la lutte pour l’égalité et contre le racisme. En réalité, il existe toute une continuité tout au long de sa trajectoire militante.

 

Quand a-t-il commencé à militer ?

Les débuts de l’engagement et du militantisme de Mouloud remontent aux années universitaires. Après ses cours, il enseignait la langue française aux ouvriers algériens analphabètes qui vivaient dans les foyers SONACOTRA (actuellement ADOMA).

Cette activité avait un lien avec son père. Ce dernier était très attaché à l’école de la République. Il souhaitait que tous ses enfants poursuivent des études car il pensait que l’école avait une fonction de promotion sociale. Mouloud a été profondément imprégné de cette mentalité.

Il avait intériorisé cette exigence paternelle à l’égard de l’école. Et en dispensant des cours à ces ouvriers, Mouloud cherchait par cet acte à rendre hommage à son père. C’était sa manière de lui exprimer sa reconnaissance.

 

Comment s’est-il orienté vers le Mouvement contre le Racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP) ?

Des personnages comme Albert Lévy, que Mouloud considérait comme son maître à penser, ont joué un rôle déterminant. Ce dernier était militant des droits de l’homme et secrétaire général du MRAP de 1971 à 1989. Il a d’ailleurs très vite reconnu en Mouloud un successeur digne de prendre sa relève dans la direction du mouvement. Mouloud a assuré cette fonction pendant plus de trente années.

Tout au long de sa trajectoire militante, il a rencontré des individus qui lui ont permis de structurer sa pensée, son action, ses stratégies, ses combats. Et d’ailleurs, le mot « structure » revenait sans cesse comme un leitmotiv dans son discours.

 

Outre l’antisémitisme, quelles sont les causes que Mouloud Aounit a défendues au MRAP ?

Mouloud Aounit pensait que le racisme était multiforme et que toutes les communautés pouvaient en faire l’objet. C’est pourquoi il était très attentif aux nouvelles formes de racisme, susceptibles de porter préjudice à telle ou telle communauté dans la société française. Il a eu le mérite de pointer l’existence de l’islamophobie, un racisme sur la base de l’appartenance à la religion musulmane et bien d’autres formes de discrimination à l’égard des populations maghrébines.

En sus de la lutte antiraciste au niveau national, il à mené des combats pour des causes internationales.

Mouloud était très impliqué dans le combat anti-Apartheid et soutenait les militants Sud-Africains. Il s’est rendu en Afrique du Sud à plusieurs reprises. Il avait des liens d’amitié avec la militante Sud-Africaine Dulcie September, assassinée à Paris en 1988. Il a également soutenu la cause palestinienne, et des organisations iraniennes et turques. Et d’ailleurs, le jour de l’enterrement, les militants turcs sont venus en masse assister à ses obsèques. Ils voulaient lui rendre hommage et manifester leur reconnaissance à son égard.

 

Les dernières années de Mouloud Aounit au sein du MRAP ont été plutôt difficiles. Quelles sont les causes qui ont contribué à sa mise en minorité au sein de son mouvement ?

La Palestine et l’Islamophobie sont les deux principales causes qui ont engendré la mise à l’écart de Mouloud du MRAP. Ses détracteurs lui reprochaient d’accorder trop d’importance à la question palestinienne qui de leur point de vue n’était pas une orientation franco-française. Le phénomène de l’islamophobie était remis en question et totalement nié.

Cette attitude qui consiste à mettre en lumière les nouvelles formes de racisme qui se font jour dans la société pour les combattre a porté préjudice à Mouloud car il a été accusé de s’être éloigné du combat principal du MRAP, en l’occurrence l’antisémitisme. A l’origine, le mouvement dont il était président avait été créé pour lutter contre l’antisémitisme qui était le racisme de l’époque.

Mouloud Aounit a eu le mérite d’avoir été à l’origine de l’élargissement du combat du MRAP à de nouvelles formes de racisme, notamment celles liées aux vagues d’immigration nord-Africaine, et plus spécifiquement algérienne.

 

Comment a-t-il vécu cette mise à l’écart du MRAP ?

Mouloud Aounit était un battant. Il était malade et paradoxalement, on ne l’a jamais vu aussi combattif que durant cette période. Malgré ses problèmes, il a continué à défendre ses positions et à convaincre ses détracteurs. Il faisait tout ce qu’il pensait être juste. Il a toujours veillé à n’accorder de l’importance qu’à l’essentiel. Son objectif premier : faire avancer les causes qu’il pensait légitimes et indispensables à défendre.

Mais il est important de souligner que malgré son courage et sa détermination à poursuivre ses combats, sa mise à l’écart du mouvement l’a profondément blessé. Il en a souffert car il ne comprenait pas pourquoi ses camarades de lutte qu’il connaissait depuis plus de trente années s’étaient positionnés contre lui.

Il avait du mal à accepter la mesquinerie des uns et des autres. Il pensait sincèrement que les causes qu’il défendait étaient justes et nobles. Mouloud vivait un décalage sur le fond et la forme avec le reste des membres du MRAP. Il a pris conscience que le mouvement n’était pas en phase avec l’époque actuelle mais il ne savait pas comment rétablir l’équilibre.

 

Comment a-t-il accueilli l’idée du film ?

J’ai rencontré Mouloud, pour la première fois, grâce à une amie journaliste qui m’avait convié à assister à une réunion consacrée aux sans-papiers. Et puis je ne l’ai plus revu jusqu’au jour où Vincent Geisser m’a informé qu’il projetait d’écrire un livre sur la trajectoire de cet enfant issu de l’immigration. Il comptait l’intituler Fils de bougnoules. Vincent venait d’apprendre la maladie de Mouloud. Lorsqu’il lui suggéra l’idée du livre, j’ai alors proposé de le filmer au lieu de l’enregistrer. Mouloud a accepté en nous disant la chose suivante : « j’ai toujours refusé mais là, je crois que c’est le moment ».

Lors de nos premiers entretiens, j’ai réalisé qu’il était important de réaliser un film. Car le témoignage de Mouloud était si intéressant et passionnant qu’il méritait qu’on lui consacre un documentaire. Durant ces entretiens préliminaires, il s’est entretenu du racisme anti-maghrébin, des réunions du FLN à Aubervilliers, de la marche des « Beurs », du Train d’enfer de Roger Hanin, ce film qui retrace l’histoire d’un Algérien qui a été jeté par la fenêtre d’un train par des militants fascistes.

En réalité, j’étais loin d’imaginer que j’allais être dépositaire d’un pan d’une mémoire personnelle et collective.

 

La maladie a joué le rôle d’un personnage pendant le tournage du film ?

Oui ! La maladie était omniprésente. Elle a tout influencé. Elle a tout imposé jusqu’au bout : du planning des rencontres et du tournage jusqu’à la réalisation du film. Les impératifs liés à la maladie ont énormément retardé le processus de la réalisation du documentaire. Les conditions de travail étaient particulièrement difficiles. Nous étions tributaires de son état de santé et étions contraints d’attendre le moment où il se sentait mieux et donc disponible pour consacrer du temps au tournage du film. Nous nous retrouvions dans la configuration d’une situation qui nécessitait une écoute et une attention quasi quotidiennes.

Nous avons passé dix-huit mois en compagnie d’une personne qui était malade et inévitablement nous avons vécu sa maladie. Cependant, ce film ne restituera jamais dans ses moindres détails la relation que nous avons entretenue avec lui. Malgré la gravité de son état de santé, Mouloud a continué à se battre. A chaque fois qu’il le pouvait, il poursuivait sa lutte.

Nous souhaitions que Mouloud voie le film mais la maladie en a décidé autrement.

 

Quel est l’état d’avancement du film ?

Le tournage est achevé. Mais il y a certainement quelques petits raccords à effectuer. En raison de l’avancement de sa maladie, j’ai arrêté de tourner avec Mouloud depuis plusieurs mois déjà. Je l’ai plutôt enregistré. A l’heure actuelle, nous entamons le montage du film. Cette phase va durer de six à huit semaines. Avant le décès de Mouloud, nous nous étions fixé un objectif : lui permettre de voir le film pendant qu’il était encore vivant. Mais sa disparition soudaine nous a contraints à en fixer d’autres. L’un des objectifs concerne la période de sortie de ce documentaire. Nous avons choisi une date hautement symbolique pour Mouloud, en l’occurrence celle du 17 octobre 2012 qui commémore les événements du 17 octobre 1961 à Paris. De son vivant, il a réussi à convaincre Bertrand Delanoë, le Maire de la ville de Paris, d’apposer une plaque commémorative sur le Pont Saint-Michel en hommage aux hommes morts ce jour-là. Il a également fait en sorte que cet événement soit célébré tous les ans.

L’année dernière, nous l’avons filmé lors de la manifestation consacrée à cet événement. Il y avait beaucoup de manifestants et je crois que je ne l’ai jamais vu aussi heureux. Lorsque le caméraman m’a rendu la caméra le soir, il m’a dit « vous êtes sûr qu’il est malade ? Il m’a fait courir dans tous les sens ». Quelques jours après, Mouloud sombrait dans le coma.

Le second événement concerne la commémoration du 40ème anniversaire de la promulgation de la loi du 1er juillet 1972 contre le racisme. L’idée est de proposer le film afin qu’il soit utilisé comme support de travail.

 

Quelles sont les difficultés rencontrées tout au long de la réalisation du film documentaire ?

La maladie a créé de l’imprévisibilité. Nous avons accumulé du retard. Très souvent, nous avons été contraints d’annuler les tournages en raison de l’état de santé de Mouloud. Il était très souvent hospitalisé, et bien évidemment cela a occasionné des dépenses. Il fallait bien payer les équipes que nous avions mobilisées.

La relation que j’ai tissée avec Mouloud tout au long du tournage du film était caractérisée par une très forte complicité. Celle-ci a été longue à instaurer. J’ai été très touché par Aline, son épouse, lorsqu’en janvier 2012, à Strasbourg, lors de la remise d’un prix à Mouloud Aounit par l’association turque la « Cojep », elle m’a dit : « au début, je n’étais pas favorable à ce film. Mais j’ai constaté que votre relation était très forte et je suis contente que ce film se fasse ». Ces paroles m’ont énormément touché.

Mouloud Aounit était un homme honnête. Il inspirait le respect par la sincérité de son action politique et le courage dont j’ai été témoin.

Le jour de son enterrement il y avait beaucoup de monde. Et je crois que là, beaucoup de personnes ont pris conscience qu’un être important venait de disparaître. Les gens ont pleuré. Et ils étaient vraiment sincères.

 

1) Mouloud Aounit, une marche pour l’égalité, documentaire réalisé par Jean-Michel Riera et Vincent Geisser.

 

Nadia Agsous

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Nadia Agsous

Nadia Agsous

Rédactrice

Journaliste

Commentaires (3)

  • Martine L

    Martine L

    18 septembre 2012 à 15:52 |
    Permettez moi, cher lecteur de constater ( on ne refait pas un vieux professeur !) qu'il est préférable, quand on veut corriger les copies, de relever les vraies erreurs : Annie, au lieu d'Aline ; soit ! mais, cela changera-t-il notre perception sur ce grand monsieur qu'était Mouloud Aounit, et faut-il que cela nous empêche d'aller saluer le documentaire qui semble abriter bien des richesses ? merci à N Agsous de nous y inviter et d'avoir honoré la mémoire de Mouloud !

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  • Amine

    Amine

    17 septembre 2012 à 14:50 |
    Vous devriez vérifier vos sources, car écrire autant d'erreurs factuelles est incroyable :
    http://archives.mrap.fr

    Et la femme de Mouloud s'appelle « Annie », et non « Aline », comme l'affirme ce réalisateur qui ne semble pas connaître grand chose au MRAP. Mouloud méritait mieux que ces approximations, erreurs, ou mensonges. Il va être beau ce documentaire...

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  • BENARROSH ELIANE

    BENARROSH ELIANE

    16 septembre 2012 à 12:38 |
    Militante au Mrap chargée de la question palestinienne notre relation de militant est devenue rapidement une forte amitié
    j'ai accompagné Mouloud avec d'autres amies dans ces derniers
    moments qui ont été durs pour lui et pour nous car nous savions que nous allions perdre un etre exceptionnel d'une grande combativité pour ses idées mais aussi qui savait montré son amitié et sa fragilité face à cette maladie les derniers temps il me disait 'cest fini ma belle' L'héritage
    que nous laisse Mouloud c'est ne baisse pas les bras quand tu sais qu'une cause eest juste Merçi pour votre témoignage ELIANE

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