Mouloud Aounit, Une marche pour l'égalité autour du film de Jean Michel Riera

Ecrit par Nadia Agsous le 22 septembre 2012. dans Racisme, xénophobie, La une, Actualité, Culture, Cinéma, Société

Mouloud Aounit, Une marche pour l'égalité autour du film de Jean Michel Riera

Natif d’Algérie, fils de « Bougoules », enfant d’Aubervilliers, Homme politique français, défenseur acharné des droits de la personne humaine, Mouloud Aounit a milité au sein du Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples (MRAP) où il a occupé le poste de secrétaire général (1989-2004), puis celui de président (2004-2008). Dix-neuf années de lutte au service de la justice et de la liberté, pour le respect et la reconnaissance des uns et des autres. Un homme. Une mémoire. Un combat. Une parole. Une lutte. Un parcours. Le tout révélé à travers un film documentaire, réalisé par le réalisateur Jean-Michel Riera en collaboration avec le politologue Vincent Geisser.

À travers l’entretien (1) qui suit, Jean-Michel Riera nous révèle la genèse et l’avancée du film.

Qui est Jean-Michel Riera ? Quelles sont vos réalisations documentaires ?

J’ai commencé à travailler comme journaliste de presse pour des magazines et quotidiens français. Les thèmes de mes photographies étaient d’ordre social : drogue, prostitution, immigration… J’ai été formé à la photographie en Irlande du Nord où j’ai vécu environ deux années. J’ai par la suite travaillé pour la télévision.

C’est au moment où j’ai réalisé mon premier film intitulé Les Mosquées de Paris (2) que j’ai créé ma société de production, L5A3 PROD. Ce film documentaire a été soutenu par la ville de Paris dans le cadre de la création de l’Institut des cultures d’Islam. Hamou Bouakkaz, Adjoint au maire de Paris chargé de la démocratie locale et de la vie associative, était un soutien important du film. Ce dernier met en lumière des aspects inédits car la question des mosquées n’a jusque là jamais été traitée sous l’angle préconisé dans le cadre de ce documentaire. Nous souhaitions avoir un regard juste et bienveillant sur les lieux de culte parisiens.

Nous avons circonscrit le champ d’action du film aux mosquées parisiennes en raison du soutien de la ville de Paris. Ce documentaire a eu un véritable succès. Il a été diffusé par France Ô et France 3. Vincent Geisser a été consulté à titre amical.

Ce film a été réalisé dans la mosquée Omar, située rue Jean-Pierre Timbaud dans le onzième arrondissement de Paris et celle du dix-huitième arrondissement. Notre approche nous a permis d’acquérir de la crédibilité. Et de travailler avec des personnes réputées entretenir des relations détestables avec les médias. Car à cette époque, il était difficile voire impossible de travailler avec les représentants des mosquées.

Le travail d’approche a été long. Il a fallu au moins deux années pour instaurer une relation de confiance. Nous sommes les premiers à avoir filmé ces lieux de culte sans nous cacher et sans voler les images de la prière dans les rues.

 

Vous réalisez un film autour de la trajectoire biographique et militante de Mouloud Aounit. Quelles sont les raisons qui ont présidé au choix de ce militant des droits de l’homme comme personnage principal de votre second film documentaire ?

M. Aounit est représentatif d’une époque, d’une culture et d’un savoir-faire. Il est le produit de l’immigration algérienne en France qui date des années 1950. Son parcours retrace l’histoire de cette immigration, de son intégration dans le pays d’accueil et de son imprégnation de la culture populaire ouvrière de la banlieue rouge. Son parcours est une illustration du succès et du déclin de cette culture ouvrière. Car, alors que nous assistons à la mise à l’écart de M. Aounit par la direction du MRAP, nous constatons le déclin de la culture qui l’a façonné.

A travers ce film, nous présentons l’homme dans sa dimension militante tout en le replaçant dans le mouvement qui l’a porté.

M. Aounit a fait sa carrière au sein du MRAP, l’un des principaux mouvements antiracistes français. Et en retraçant l’histoire de ce personnage, nous nous sommes très vite rendu compte qu’il était nécessaire d’élargir le cadre de notre intervention et d’évoquer l’historique du paysage antiracisme français depuis son origine. C’est ainsi que nous avons consacré une partie à cette organisation fondée durant la période de la Résistance par des individus qui ont fait l’expérience des camps à Auschwitz. Nous avons interviewé Charles Palant, l’une des figures emblématiques du MRAP. Outre le fait qu’il soit l’un des premiers fondateurs du MRAP en 1949, C. Palant a connu M. Aounit lorsqu’il était enfant. Il nous semblait donc important qu’il figure dans le film en raison du lien direct avec Mouloud.

 

V. Geisser définit M. Aounit comme « un fils de Bougnoules ». Que recouvre cette appellation ? A quelle réalité historique et sociologique renvoie-t-elle ?

Cette expression désigne les enfants d’immigrés algériens. M. Aounit est arrivé en France à l’âge de trois ans. Comme toutes les personnes de sa génération, il était constamment renvoyé à ses origines alors qu’il considère la France comme sa terre natale.

« Fils de Bougnoules » renvoie, d’une part, au combat en faveur de la reconnaissance des droits pour les enfants d’immigrés par le pays d’accueil. Et d’autre part, à la lutte que ces derniers ont mené au sein de leur propre famille alors que les parents vivaient avec le mythe du retour. Il nous avait semblé intéressant de mettre en lumière cet aspect qui relève de la vie familiale de Mouloud Aounit.

Ces enfants avaient manifesté une forte volonté de s’intégrer dans la société française. Mais lorsqu’ils rentraient chez eux, le père ne leur adressait pas la parole du fait qu’ils avaient obtenu la nationalité française dont ils étaient très fiers. Ces enfants se retrouvaient dans une position très ambivalente car ils devaient constamment se justifier à double titre : chez eux et à l’extérieur. Cette mémoire personnelle et intime est partagée par un grand nombre d’enfants de familles immigrées. Elle fait partie de la mémoire collective.

 

M. Aounit est le premier à avoir utilisé le terme « islamophobie ». Quel a été son rôle dans la lutte contre cette  nouvelle forme de racisme ?

M. Aounit était attentif au racisme, aux discriminations et à leurs formes émergentes. D’une manière générale, on constate qu’une lutte s’engage à chaque fois qu’une catégorie de population fait l’objet de stigmatisation. Lorsque tout se passe bien, ce marqueur stigmatisant aura tendance à diminuer voire à disparaître. Mais le groupe social en trouve toujours d’autres : la couleur de la peau, les origines, l’appartenance à un sexe, à une classe, à une catégorie sociale, les croyances religieuses…

Tout au long de sa trajectoire militante, M. Aounit a manifesté une vigilance particulière aux formes que pouvait prendre l’exclusion. Il a veillé à mettre en lumière les différentes formes de racisme qui ont tendance à se manifester dans le corps social et à lutter contre leur propagation. L’islamophobie est l’un des racismes qui semble avoir été le plus contesté. Selon le point de vue de ceux qui réfutent l’existence de ce phénomène, l’islamophobie n’est pas un racisme. C’est une construction des islamistes pour légitimer leurs revendications. Caroline Fourest est l’une des principales tenantes de cette thèse.

 

Quelle est la démarche de votre film ?

Le film documentaire est un média qui oblige à la concision. J’ai utilisé à peine 10% des témoignages recueillis. Le reste de la matière sera exploité par V. Geisser pour son livre. Pour réaliser le film, nous avons défini des thématiques en lien avec le parcours personnel et militant du personnage principal. Le film met en scène la grande et la petite histoire.

Puis nous avons défini des axes spécifiques : le racisme anti-maghrébin qui était courant dans les années 1970 ; les marches des Beurs pour l’égalité des droits ; l’évolution des mouvements antiracistes… L’idée consiste à voir comment les grands appareils ont été « ringardisés » dans leur façon de faire par d’autres mouvements tel que SOS racisme qui a inventé le « testing » et introduit des méthodes de marketing et de communication pour promouvoir leur organisation. Nous voulions mettre l’accent sur l’évolution des mouvements antiracistes sur le plan de la forme. Car nous nous sommes rendu compte que les grands appareils de masse créés après-guerre qui avaient des attitudes réactives ont été écartés du jeu par des mouvements pro-actifs qui utilisent les moyens de communication de leur époque. Nous avons également interviewé Rokhaya Diallo qui n’a pas une énorme structure derrière elle mais qui utilise Internet et les nouvelles technologies pour promouvoir ses idées et avoir un impact dans la société.

Il semblait important de mettre en lumière les nouveaux modes de lutte et de montrer comment des militants comme M. Aounit en tant que produits d’une époque ont été débordés et n’ont pas vu venir le marketing de SOS racisme qui organise des concerts de rock dans le cadre de campagnes antiracistes plutôt que de produire de la théorie.

L’autre thématique du film concerne les grands combats-clés menés par Mouloud Aounit au sein de son organisation comme la question des sans-papiers et des causes internationales qui à l’époque faisaient la Une de médias alors que de nos jours elles sont complètement oubliées. Je pense particulièrement à l’engagement de Mouloud pour l’abolition de l’Apartheid en Afrique du Sud et pour la défense de la cause palestinienne.

 

A quel stade est la réalisation du film ?

Pour l’instant, nous terminons les entretiens. Nous avons rencontré plusieurs personnes qui ont accepté de témoigner, dont le criminologue Xavier Raufer qui avait été assigné par le MRAP pour propos racistes dans l’émission C dans l’air.

Notre démarche repose essentiellement sur une approche critique à l’égard des idées de M. Aounit et de sa trajectoire militante. C’est pourquoi nous tenons à intégrer dans le film des témoignages contradictoires. Caroline Fourest n’a pas encore donné suite à notre demande. Le second personnage qui n’a toujours pas donné son accord concerne Eric Zemmour. Sa participation au documentaire s’inscrit dans le cadre de sa contestation des lois mémorielles.

Il reste quelques entretiens à réaliser avec notamment George Pau-Langevin, avocate députée et ancienne présidente du MRAP, et Houria Bouteldja, porte-parole du parti Les Indigènes de la République. L’intervention de cette dernière s’inscrit dans le cadre du thème relatif à l’évolution du mouvement antiraciste et son fractionnement en niche. Car nous assistons de plus en plus ces dernières années à l’émergence de mouvements communautaires.

 

De quel ordre sont les difficultés que vous rencontrez sur le terrain ?

La réalisation du film se passe plutôt dans de bonnes conditions. Les difficultés que nous rencontrons concernent la difficulté de faire participer au film des personnages tels que Caroline Fourest qui est la mieux placée pour expliquer pourquoi l’islamophobie n’est pas un racisme, et Eric Zemmour dont le discours se situe à l’opposé de celui de M. Aounit. Nous avons également été éconduits par des personnes du Conseil régional d’Ile de France et je pense particulièrement à Julien Dray. Ces témoignages sont importants car ils sont censés étayer la partie qui met l’accent sur M. Aounit en tant qu’élu du Conseil régional d’Ile de France.

Le second problème important est lié à la maladie de M. Aounit. De ce fait, notre organisation reste tributaire de son état de santé.

 

Vous avez lancé une campagne de soutien pour ce film documentaire. Quel est l’intérêt de cette démarche ?

Cette campagne de soutien a pour objectif d’obtenir des fonds privés. Mais elle ne fonctionne pas pour l’instant. Bien que nous bénéficions de fonds publics pour financer le documentaire, nous devons trouver de l’argent pour équilibrer les comptes. Les fonds privés émanent de nos diffuseurs, de la maison de production mais cela ne suffit pas. C’est pourquoi nous avons fait appel aux bonnes volontés et au public naturel de notre film afin de boucler notre budget.

Nous avons eu beaucoup de déclarations d’intention de la part de responsables associatifs et de personnalités politiques, mais en fait, nous avons très peu de retours. Cela semble très compliqué d’obtenir des financements pour ce film. D’autant plus que M. Aounit est un personnage controversé. En trente ans de carrière, il n’a pas eu que des amis. Il nous manque une trentaine de milliers d’euros pour boucler notre budget qui globalement s’élève à une centaine de milliers d’euros.

 

Que signifie le titre ?

Il est provisoire. C’est une métaphore du parcours de M. Aounit qui tout au long de son itinéraire militant veillait à réaliser l’« en-commun ». C’est-à-dire la mise en lien des êtres humains autour de valeurs communes. M. Aounit était animé par le souci constant de valoriser ce qui rassemble et non ce qui divise.

 

1) Entretien réalisé en septembre 2011.

2) Film documentaire de 52 mn réalisé par Jean Michel Riera, Franck Hirsch et Pierre Guenoun.

 

Pour en savoir plus :

www.mouloudaounit-lefilm.com

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Nadia Agsous

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