Racines d’actu : le Premier Mai ?

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 30 avril 2016. dans La une, Actualité, Histoire

Racines d’actu : le Premier Mai ?

Lorsqu’on pense « 1er mai » aujourd’hui, cela évoque bien sûr pour nous au moins deux choses. D’abord, les débuts potentiels de l’affirmation (plus ou moins nette) du printemps, avec ses marchands de muguet souvent à la sauvette. Ajoutons à ce niveau que le 1er mai était célébré par les coutumes de l’arbre de mai (un rite de fécondité lié au retour de la frondaison et jadis répandu dans toute l’Europe occidentale). Ensuite, la « Fête du Travail », débouchant à la fois vers un jour de congé (et même souvent à la possibilité de « faire le pont » grâce à l’arrivée d’un week-end ou à la prise d’un ou plusieurs jours de RTT) et le maintien d’une « tradition », avec les défilés des syndicats. Et puis, il y a aussi ce Front National, qui célèbre, lui aussi, et ceci depuis les années 1980, son « 1er mai », en l’honneur de « Jeanne d’Arc », comme « protectrice » de la « patrie », et – en fait – en tant qu’affirmation (récupérée) du patriotisme, voire du nationalisme. Par rapport à tout ce que je viens d’écrire, quel serait le % de jeunes (notamment) qui connaîtrait vraiment les origines du 1er mai en rapport avec l’histoire du mouvement ouvrier  français et surtout sur le plan international ?

C’est aux États-Unis qu’apparut pour la première fois l’idée d’une journée de lutte des ouvriers, et ceci n’avait rien d’une fête chômée. Il s’agissait prioritairement d’une exigence de la réduction du temps de travail par jour. C’est à la fin du XIXe siècle que les syndicats américains, dans le cadre de leur congrès de l’année 1884, se donnèrent pour objectif d’imposer au patronat une journée de travail à huit heures. Et ils choisirent justement de lancer leur lutte pour cette revendication un 1er mai… En effet, la première grande action de ce type eut lieu le 1er mai 1886, sous l’influence des courants syndicalistes anarchistes ; et elle fut d’ailleurs assez largement suivie. Des morts étant tombés le 3 mai parmi les travailleurs, à Chicago, une marche de protestation se produisit à Haymarket Square, suivie de graves troubles entre manifestants et forces de l’ordre, aboutissant à un massacre. Puis, cinq syndicalistes anarchistes furent condamnés à mort et trois à l’emprisonnement à perpétuité.

En France, trois hommes furent à l’origine du 1er mai conçu comme journée de lutte, en hommage aux terribles événements de Haymarket Square. Il y eut d’abord le rôle de Jean Dormoy, socialiste et syndicaliste (qui devint maire de la ville de Montluçon dans l’Allier, l’une des premières municipalités socialistes de l’Histoire). Jean Dormoy, ami de Paul Lafargue (gendre de Karl Marx) et de Jules Guesde, fut d’ailleurs surnommé « Le forgeron du premier mai ». C’est en effet durant l’année 1888 qu’il lança – au niveau syndical – le projet d’organiser une grande manifestation populaire des travailleurs sur le plan international. Il y eut aussi l’action de Raymond Lavigne, un autre militant socialiste et syndicaliste, d’origine bordelaise, également ami de Jules Guesde, qui proposa à la IIème Internationale socialiste, en 1889 (dans le contexte du centenaire de la Révolution française et de l’exposition universelle), de faire désormais de chaque 1er mai une grande journée de manifestation destinée à obtenir les 48 heures hebdomadaires, le dimanche seul étant chômé. Il y eut enfin le rôle d’impulsion que joua le leader du POF (Parti Ouvrier Français), Jules Guesde, marxiste orthodoxe, qui poussa la IIème Internationale à entériner cette proposition, le 20 juillet 1889 ; c’est par ailleurs Jules Guesde qui, le premier, inventa le terme de « fêtes du travail », en 1890. Le 1er mai 1890 fut ainsi célébré pour la première fois internationalement, mais avec des niveaux de participation très divers. Comment ne pas signaler au passage les terribles événements qui se déroulèrent le 1er mai 1891 lorsqu’à Fourmies (commune du département du Nord) la manifestation aboutit à un drame, avec une fusillade, la troupe ayant tiré sur la foule, ce qui occasionna la mort de dix personnes.

A partir de cette journée d’action de lutte sociale, voyons rapidement, pour la France, quelle fut l’histoire de ce 1er mai, jusqu’à ce qu’il devienne ce que nous connaissons. Elle dépendit de l’évolution du syndicalisme, qui prit son essor entre la fin du XIXe siècle et les débuts du XXe. La revendication concentrée sur « Les Trois 8 » (8 heures de travail, 8 heures de loisir, 8 heures de sommeil) eut une ampleur de plus en plus grande avant la Guerre de 14, notamment au moment des grandes grèves des premières années du XXe siècle. Sous la pression syndicale on assista à la ratification officielle de la journée de 8 heures en 1919, le 1er mai de l’année en question devenant une journée chômée.

Une instrumentalisation politique se produisit à l’époque du régime de Vichy, dans la mesure où ce fut en avril 1941 que – par la loi Belin – le maréchal Pétain instaura le 1er mai comme étant « la fête du travail et de la concorde sociale » au lieu de « la fête des travailleurs », qui évoquait trop, à ses yeux, la « lutte des classes ». Le 1er mai devint alors à la fois férié, chômé et payé. Au niveau des symboles, l’églantine rouge, associée à une image de gauche, fut remplacée par le muguet. Le maréchal Pétain profita également de ce que le 1er mai coïncidait avec la saint Philippe (son propre prénom) pour en faire une sorte de fête nationale. A la Libération, pendant la période du tripartisme, ce dernier aspect fut bien sûr supprimé. En 1947, on en revint au jour chômé et payé (avec inscription dans le code du travail), et ce n’est qu’en avril 1948 que la IVème République officialisa la désormais célèbre dénomination de « Fête du travail ». Depuis lors, et comme après la création de la CGT (à l’époque unifiée) en 1895 – sauf pendant la période du régime de Vichy –, le 1er mai fut l’occasion de manifestations syndicales plus ou moins fournies, parfois unitaires et souvent en ordre dispersé, étant donné le pluralisme extrême et, somme toute, la faiblesse du syndicalisme français en % d’adhérents.

 

Histoire du Premier Mai, Maurice Dommanget, Éditions Le Mot et le reste, réédition 2006, 520 pages

Le 1er mai, Miguel Rodriguez, Éditions Folio, réédition revue et augmentée 2013, 368 pages

A propos de l'auteur

Jean-Luc Lamouché

Jean-Luc Lamouché

Rédacteur

 

Professeur d'Histoire

Auteur d'ouvrages sur Tulle et la Corrèze

Rédacteur à "Tutti-magazine - La musique à voir et à entendre"

 

Commentaires (4)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    30 avril 2016 à 19:23 |
    Brillante évocation. Il est toutefois une question que je me pose, et que je vous pose : pourquoi donc le 1er mai n'a-t-il jamais "pris" aux Etats-Unis, qui en sont pourtant le berceau ? Est-ce à cause d'une méfiance à l'égard de tout ce qui se rapprocherait, de près ou de loin, à du socialisme et/ou du marxisme ? Ou bien - mais cette deuxième hypothèse n'exclut pas la première - serait-ce en raison de l'individualisme forcené (rugged individualism) qui hante l'imaginaire américain ? On s'en sort d'abord tout seul et non collectivement, par une solidarité de classe...

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  • Danielle Alloix

    Danielle Alloix

    30 avril 2016 à 18:37 |
    Et c'est le moment – en ces temps si dangereux, où plus une seule référence historique ne nage, où, le mic-mac des mélanges, ni Droite, ni Gauche, vaut oriflamme – de rappeler ce 1er Mai, son sens, ses itinéraires, ses cortèges... La politique, est – aussi – symbolique. Il faut y veiller.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    30 avril 2016 à 13:08 |
    Brillante évocation. Il est toutefois une question que je me pose, et que je vous pose : pourquoi donc le 1er mai n'a-t-il jamais "pris" aux Etats-Unis, qui en sont pourtant le berceau ? Est-ce à cause d'une méfiance à tout ce qui se rapprocherait, de près ou de loin, à du socialisme et/ou du marxisme ? Ou bien - mais cette deuxième hypothèse n'exclue pas la première - serait-ce en raison de l'individualisme forcené (rugged individualism) qui hante l'imaginaire américain ? On s'en sort d'abord tout seul et non collectivement, par une solidarité de classe...

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    • Jean-Luc Lamouché

      Jean-Luc Lamouché

      30 avril 2016 à 23:49 |
      En fait, vous avez apporté par votre commentaire deux éléments fondamentaux, JFV. Mais, il y en a un autre - qui recoupe d'ailleurs nettement ceux que vous pointez. C'est le fait que, pour l'immense majorité des "Américains", ayant commencé à venir d'Europe du nord-ouest dès les débuts du XVIIe siècle, le poids du protestantisme et ses liens avec la réussite financière (pensons au célèbre livre de Max Weber portant sur les liens entre capitalisme et protestantisme), le syndicalisme et le socialisme étaient vus comme des corps étrangers. En somme, le "collectif" vint plus tard, essentiellement des pays d'Europe du sud et de l'est ; d'où un rapport avec la peur de ces "rouges", 'immigrés arrivant en dernier - pour ce qui concerne les plus grandes vagues de peuplement...

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