Sa majesté l’abstention

Ecrit par Martine L. Petauton le 17 juin 2017. dans France, La une, Politique, Actualité

Sa majesté l’abstention

Pas inconnu du tout, le phénomène, récurrent depuis quand même 20 ans, ayant monté en graine depuis 2002, l’année du tournant de l’inversion des calendriers électoraux, l’abstention faisait partie du paysage de nos soirées TV, plutôt costaude dans les « petites » élections, locales ou européennes, plus discrète dans les grandes – législatives –, presque négligeable dans les présidentielles, l’élection préférée des français, tous amateurs de Bonaparte à cheval. On la nommait joliment « aller à la pêche », avec un rien d’indulgence. Ça, c’était avant.

Déjà en 2012, derrière la Bastille gonflée de ses folles espérances, elle guettait : 42,7 au 1er tour des Législatives ; on l’aurait presque oublié. Sous les ponts du quinquennat Hollande, elle n’a cessé d’augmenter, telle une rivière sous épisode cévenol ; les arches étaient menacées, seulement menacées. Depuis hier, on n’entend plus que le sinistre craquement de leurs brisures et effondrements. Raffut d’enfer : 51,29 d’abstention au 1er tour de ces législatives 2017 ! record historique ; plus d’1 français sur 2 n’a pas jugé bon de s’exprimer comme citoyen ; c’est là le sujet majeur de fait, de ce scrutin, son véritable effet en creux, le devenir interrogé.

Car qu’est-ce qu’être un abstentionniste ? Une minorité qui en est à quasi ne rien savoir (ou ne vouloir savoir) du mécanisme institutionnel qui construit notre démocratie représentative – « c’est quoi madame un député ? c’est pour quoi faire ? » me demandaient au bout du doigt levé mes petits élèves de 11 ans à peine passés. Mais 11 ans ! Le genre encoléré qui veut être signifiant, dire quelques menues choses sur sa vie, et qu’on l’entende ! semble être devenu le genre premier de l’espèce, à ranger dans l’armoire aux pas contents du tout avec les copains actifs, qui, eux, votent pour les partis protestataires qui à présent prolifèrent. Abstention ne rime pas avec enthousiasme participatif, ni constructivisme politique, chacun le sait ; dans la colo, c’est le gamin qui ne veut être d’aucune activité, qui ne s’intéresse à rien (ou qui dit n’avoir rien trouvé pour lui dans le panel). Le pas motivé. D’accord, mais hier, c’est d’autre chose qu’il s’est agi. D’où le regard inquiet des politiques, les « En marche » compris ; oui, eux, d’abord, et ce serait bien qu’ils l’appréhendent, pour la suite de leur trajectoire pour le moment triomphale.

Qui s’est déplacé, pour ces élections, pour choisir « son » député ? Ceux qui, au tour d’avant, avaient plébiscité E. Macron pour « rester cohérent », pour « donner au président les outils législatifs pour mettre en place son programme » (mécanisme connu de la Vème, que rappelle ici même Jean-François Vincent dans son texte) ? Pas aussi net, loin s’en faut. L’élection présidentielle 2017 a été, faut-il le rappeler, un faux plébiscite, comme une réussite en creux ; Macron a été « trié » autant par défaut que par adhésion (et à mon avis, davantage par défaut) ; ce mariage n’est pas d’amour ou d’engouement, mais de raison quasi balzacienne. L’avenir dira ce qu’il deviendra ; ne tuons certes pas l’or des possibles, mais soyons lucides et pragmatiques. « Je ne vais pas refaire Macron, ce coup-ci » disait cette copine. Combien d’entre nous tous ont tenté hier de fabriquer un peuple parlementaire de vigies, souhaitaient des voix utiles (évidemment quand il le faudrait, intelligemment constructives), bref, ont voulu bricoler, sans trop y croire, des contre-feux de nature à faire vivre le fait parlementaire, à installer une démocratie vivante et dynamique… combien ont raté la marche ? La carte des Bérézina des LR et bien plus du PS parle d’elle même. Celle, beaucoup plus grinçante, des FN privés de représentation, risque de faire très mal. Nous entrons probablement dans Bonaparte, qui ne l’oublions pas fut « la Révolution à cheval », et bétonna ses « masses de granite », qu’on a portées ou subies presque jusqu’à nos jours. Mais faut-il convoquer l’Histoire, pour se souvenir que : pas, que !! Après ces déconvenues et longues amertumes en bouche, qu’il faudra forcément analyser au soir du 18 juin, c’est vers cet immense peuple « ensilencé », qui n’a pas voulu parler hier, que devront se tourner d’urgence les bannières de la République en Marche, du haut de leur victoire, avec la bienveillance et l’écoute, l’élégance aussi, qui s’imposent. Je veux croire qu’ils en ont conscience.

 

Lundi 12 Juin 2017

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (4)

  • Martine L

    Martine L

    19 juin 2017 à 09:20 |
    second tour ; 57 % d'abstentions ; la vraie vague est bien là et - fait rare, les éléments de la chronique écrite au soir du 1er tour demeurent valides une semaine après. Que fait-on de cette foule ??

    Répondre

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    17 juin 2017 à 13:11 |
    Abstention, certes, mais quoi ? Imposer le vote obligatoire, comme ici, en Belgique ? Il y aurait beaucoup d’histoires belges à raconter sur les sujets de sa majesté du plat pays, contraints, sous peine d’amende, de déposer leur bulletin dans l’urne et jouant à une étonnante roulette russe, au moment de choisir leur candidat : « am stram gram, pic et pic et colégram… ». Est-ce mieux ? Le civisme – comme tous les sentiments – procède d’une envie et non d’un devoir…

    Répondre

    • Martine L

      Martine L

      17 juin 2017 à 17:13 |
      Ce que j'essayais de dire, ce n'était pas « le phénomène abstentionniste » en général et ce par quoi on peut – toujours en général, le contrer, mais plutôt cette abstention, là, en l'année politique 2017, ce qu'elle porte et raconte pour la suite du film...

      Répondre

      • Jean-François Vincent

        Jean-François Vincent

        17 juin 2017 à 21:18 |
        L'abstention du second tour sera encore plus massive, on parle de 53% - car, en plus des facteurs qui ont déterminé celle du premier tour ("anesthésie", populisme, "dégagisme", etc.) s'en ajoute un autre : dans nombre de circonscriptions s'opposent désormais un candidat officiel EM et un autre LR ou PS, se déclarant "majorité présidentielle", autrement dit, du Macron vs Macron...pas très engageant!...

        Répondre

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.