Média/Web

Netflix et Kantorowicz

Ecrit par Jean-François Vincent le 28 avril 2018. dans La une, Média/Web

Netflix et Kantorowicz

Titre curieux, à n’en pas douter. Quoi de commun, en effet, entre une chaine câblée américaine et le grandissime historien d’origine allemande ?

Il s’agit, en fait, de la série The Crown, diffusée exclusivement sur Netflix, qui se veut une biographie de la reine d’Angleterre actuelle. En réalité, rien que ce titre révèle l’intention des auteurs, tous britanniques : le personnage principal du feuilleton n’est pas Elisabeth Windsor, mais l’institution qu’elle incarne ; non point les petites histoires d’une femme (bien qu’elles y figurent aussi), mais un véritable cours de philosophie politique de la monarchie… une application pratique de la théorie d’Ernst Kantorowicz !

Le fil rouge de tous les épisodes peut se résumer dans le combat intérieur qui se déroule entre l’être humain couronné et la Couronne, essence même de sa royauté. Ainsi la reine Mary (femme de roi Georges V) met en garde sa petite-fille : « J’ai vu la chute de trois grandes monarchies du fait de l’inaptitude des souverains à séparer leur devoir de leur complaisance envers eux-mêmes. Tu dois faire ton deuil à la fois de ton père (NB. Georges VI, qui vient de mourir) et de quelqu’un d’autre : Elisabeth ; car, à présent, Elisabeth Regina la remplace. Les deux Elisabeth seront souvent en conflit, mais c’est la Couronne qui doit l’emporter, toujours la Couronne ».

En entendant ces mots, je ne pus m’empêcher de songer à cette ligne de Jean de Pange (Le roi très chrétien, paru en 1949) : « Le roi meurt en tant qu’individu et renaît en tant qu’âme commune de son peuple », le monarque figurant la tête d’une personnalité corporative – « a mystical corporation » écrit Kantorowicz – dont ses sujets forment les membres. Transposition séculière du Corpus mysticum christique d’origine paulinienne. Ainsi le juriste anglais, Jean de Salisbury (XIIème siècle) s’amuse-t-il à décliner la « corporéité » monarchique : tout en haut le souverain, la tête ; un peu plus bas, le cœur, le sénat ou le conseil royal ; puis les yeux, les oreilles et la langue du roi : ses représentants dans les  provinces ; ses mains sont les soldats, son ventre les fermiers généraux et ses pieds les paysans. Organicité, coalescence de parties constituant un tout insécable : la Couronne.

Le jurisconsulte italien Baldus de Ubaldis (Baldo degli Ubaldi) distinguera, au XIIIème siècle, la Corona visibilis, celle qui se voit, de la Corona invisibilis, celle qui ne se voit pas, la plus importante, car cette dernière ne périt pas : elle n’a pas de fin ; « Domus in aeternum permanebat », la maison royale demeurera pour l’éternité. Winston Churchill, son premier ministre, prévient d’ailleurs la jeune reine à propos des journalistes : « Les médias peuvent bien vous regarder ; mais qu’ils ne voient que ce qu’il y a d’éternel ». Cette éternité se confondant, en réalité, avec celle du Christ lui-même. Kantorowicz précise : « Le Christ se glisse dans l’espace vide laissé entre deux règnes, en qualité d’interrex, assurant de la sorte, à travers sa propre éternité, la continuité du royaume ».

Publications racistes sur Facebook en Algérie : contre attaque

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 03 mars 2018. dans Racisme, xénophobie, La une, Média/Web

Publications racistes sur Facebook en Algérie : contre attaque

En Algérie, les publications racistes se multiplient au jour le jour sur les réseaux sociaux notamment Facebook. Le 08-01-2018, vers 23 heures, dans  un groupe Facebook de Mostaganem (ville de l’ouest algérien), regroupant plus de 19000 membres, un internaute a publié un post raciste. Il s’agit de trois photos de réfugiés africains, accompagnées de ces phrases en dialecte algérien : « Ô mon ami, ils (les réfugiés africains) nous ont colonisés. Leurs femmes accouchent chaque jour. Combien ils sont nombreux ! Surtout, ils sont arrivés  à Mostaganem ». La première photo montre les abris des réfugiés à la sortie d’Alger ; la deuxième et la troisième montrant des Africains  en colère  porteurs d’armes blanches (épées, haches, couteaux). Ces deux dernières ne  proviennent pas d’Algérie ; chassées sur Google, elles témoignent d’une querelle  dans une région inconnue d’Afrique, et  leur insertion dans le post sert à dire que les réfugiés africains sont dangereux et menacent la stabilité du pays. 

Fortement indigné, j’ai rapidement réagi par commentaire pour condamner la publication et demander  à l’auteur  de la supprimer. Parmi des milliers d’abonnés à ce groupe, nul n’est allé signaler le post. Le silence est une complicité. Pire encore : certains internautes  ont soufflé sur les braises  pour mieux dilater ce post raciste.  On peut lire leurs commentaires, sous le mien,  pris en capture d’écran. Les noms des membres sont occultés, par respect des libertés individuelles de ces racistes qui offensent et traquent   les autres, nos frères Africains, en toute indifférence. Voici la  transcription des commentaires :

Un : « est-ce qu’on a un service de sécurité en Algérie, oui ou non ? »

Deux (écrit en arabe classique): « Qu’attend l’Etat pour les renvoyer à leurs pays, jusqu’à qu’ils forment ici des communautés et exigent un Etat à eux ? »

Trois : « Ces gens-là, dans cinq ans, coloniseront l’Algérie. »

 

Le temps passe, mais le post est encore à sa place. Son auteur est un raciste-récidiviste. C’est  lui qui, dans le même groupe, il y a quelques semaines, a publié un post raciste montrant des réfugiés africains, où l’on peut voir cette phrase : « Bientôt ils vont demander la nationalité algérienne". Bref, cet Algérien agit comme s’il était le propriétaire légal de Mostaganem ou de l’Algérie.  Et ce n’est qu’après minuit que la publication a disparu, mais le membre  n’a pas été bloqué ou expulsé du groupe. Comme si de rien n’était. C’est une mince affaire, voire banale,  pour la plupart. 

Ces racistes algériens qui souillent l’image de notre Algérie,  ignorent qu’il y a des Algériens  de peau noire. Il suffit de quitter ses chaussures pour  découvrir notre vaste pays, marqué  par de nombreuses différences et influences.  Ils ignorent aussi que des harragas algériens s’installent illégalement  ailleurs, mais des ONG, des associations et de simples individus se battent corps et âme pour soutenir leur cause, celle du  droit à l’hospitalité, à la dignité, et à la vie. Alors, pourquoi plaider pour la solidarité, quand c’est l’affaire de nos concitoyens algériens, et construire des murs quand il s’agit de réfugiés africains dans notre pays ? Tout homme a droit à l’hospitalité, qu’il soit Algérien, Africain, ou sans carte d’identité, pour la simple raison qu’il est humain. Par ailleurs, ils ignorent que, pendant la décennie noire des années 1990,  beaucoup d’Algériens ont quitté le pays déchiqueté par le terrorisme pour s’installer ailleurs, en quête de survie et de paix. Ils ignorent en outre que toute terre, pour reprendre une phrase d’un personnage de Maalouf[1], a été peuplée par migrations. Ainsi, à Mostaganem, dans toute l’Algérie, et dans tout le monde, il y a des humains de différentes nationalités et ils ont tout le droit d’y rester, dignes, libres, et protégés, comme le stipule la Déclaration des Droits de l’Homme.

HULOT, LE SYMPTÔME

Ecrit par Martine L. Petauton le 10 février 2018. dans La une, Média/Web, Actualité, Société

HULOT, LE SYMPTÔME

Citoyennement détestable, ce qui se passe pour Nicolas Hulot, devenu cible du hachoir – vraiment bien aiguisé – de la houle « balance ton... », ses porte-voix, sa résonance, pouvant – aussi – tourner à la foire techno.

 L'affaire – visiblement,  flotte sur un fond réel quasi inexistant, reflet, écho, leurre. Une plainte qui n'a pas abouti il y a x années, avec  une plaignante qui ne poursuit pas,  et une erreur de transcription d'une autre affaire, liée, elle, aux alentours de la – vraie – histoire Denis Baupin. Bref, du probablement faux et du – on dit que... ainsi qu' un vague «  on ne prête qu'aux riches » (l' homme passe pour séducteur et vous conviendrez avec moi, qu'on s'en fout), et une rumeur qui prend le vent, tous les vents, au pays du tam-tam médiatique et des redoutables réseaux sociaux. Parce qu'enfin, tout ce temps long à attendre les pointilleux cas par cas de la Justice, alors qu'il est si facile, si vite fait, et, j'ose dire, tellement jouissif, de souffler un bon coup dans Face Book, à l'abri d'un bon pseudo, bien sûr.

J'aime beaucoup Nicolas Hulot, de mon lointain fauteuil TV – ses émissions «  Ushuaïa » et «  Okavango » ont été l'honneur de la télévision, ont brassé du pédagogique, du beau, du vrai regard à la fois admiratif et inquiet, sensible et vivant, pour des générations, y compris de jeunes en demande de repères. J'aurais payé spécifiquement pour ces images,  ces odeurs, ces gens, qu'on croisait bien autant que les animaux menacés ; pour moi ( j'ai voyagé aussi grâce à Hulot) et surtout pour mes petits collégiens. Une chronique entière ne suffirait pas à dire tout le bien que je pense de ses émissions, et de lui à la barre...  Mais, il y a aussi  - en même temps, comme il faut à présent dire, l'  écologiste politique – la seule écologie qui vaille à mon sens, et c'est la citoyenne qui, là, apprécie, fait confiance à  celui qui se penche sur la fleur désertée par l'abeille et, relevant la tête  voit, en expert, loin, le monde tel qu'il va mal et pourrait devenir pire, à moins que sauvé par une humanité en progrès de conscience. Visionnaire, pas seulement gestionnaire, un ministre d' un genre particulier, un idéal de ministre et de politique,  au fond, que cet Hulot, toujours à part, mais, paraît-il, très écouté en Macronie, et c'est une excellente chose...  Vous me direz, différencions le privé de l'homme , du métier, du talent, et de la fonction, des contenus des accusations de la rumeur. Évidence, que même un tribunal des plus obtus, refuserait pour autant de transformer en tranches de saucissons, car on peut espérer vouloir parler à l' ensemble d'un individu, construit justement de ses différences.

L'homme, nous dit-on, est «  fragile », son itinéraire ne peut que nous le rendre sympathique, et pour tout dire, précieux. Son visage était  un cœur ouvert impressionnant, lorsqu'il a pris le risque, l'autre matin,  de devancer le flot attendu de la rumeur, en évoquant et en dénonçant point par point sa composition. On verra si la vitesse de dégonflement submerge l'étendue des boues, car voilà maintenant le curieux théorème auquel est affrontée toute personne publique  à partir d'un certain niveau de rayonnement.

Car – JF Vincent le disait dans une chronique récente et le contenu des commentaires  l'étayait – au pays de l'affaire Weinstein et des «  balance ton porc », la vie prend de bien curieuses couleurs. Sous couvert – ô combien légitime, de la consolidation des femmes,  des drames et autres crimes sexuels, se coulent des eaux glauques et sombres : la dénonciation anonyme ou sous pseudo, les plaintes ressorties après des lunes de prescriptions des faits, les anecdotes répandues sur la toile - stigmatisations automatiques et privées de tout droit de réponse - plutôt que dans les enceintes dédiées, police, justice, avec, certes, les  énormes insuffisances qui leur traînent aux basques.

Charlie dans son bunker… mais que faire d’autre ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 13 janvier 2018. dans France, La une, Média/Web, Politique, Actualité, Société

Charlie dans son bunker… mais que faire d’autre ?

Depuis quelques heures on les entend tous, lectorat fidèle au cuir tanné du vieux Charlie, tout venant occasionnel achetant le grand fascicule chaque fois que ça pète sur sa couverture, journalistes d’ailleurs (là, c’est un peu facile) et même…  ceux de Charlie, les survivants, et  les venus depuis. On les entend dire – Charlie enfermé dans son bunker, c’est tout simplement impossible… comme une erreur soulignée en rouge, un oxymore ahurissant, le grand fauve des savanes enfermé ! Evidemment !

Pile, 3 ans après l’incroyable et l’indicible.

 C’était hier, ceux de Charlie. Nous tous tombés par terre devant radios et  tv, nous tous « je suis Charlie » ; dégoulinant, noir, sur la façade du Palais des festivals de Cannes où je me trouvais et où j’ai défilé le 11, avec à mon bras une tantine de bien plus de 80 ans, qui n’avait jamais manifesté ; clignotant, le Charlie – ce n’était pas le moins étonnant – au fronton du Vinci des autoroutes, partout, dans la moindre boutique, le plus petit espace libre d’affichage au coin des rues, papillons noirs qui rassemblaient alors presque le monde entier, passeport tenu à bout de bras ; du simple, du presque tout : la liberté d’expression. Ils seraient encore aujourd’hui, aux derniers sondages, à se revendiquer de ce « je suis Charlie » à hauteur de plus de 70%, en France, ce qui est énorme quand on sait à quelle vitesse tournent les opinions et leurs modes moutonnières.

Alors, comment traiter les Charlie, hic et nunc ? Quand on mesure ce qui reste (et peut-être augmente) de haine et de menaces vis à vis de ce que représente Charlie vu de la lorgnette de l’intégrisme pur et dur, de son bras armé terroriste, bien  vivace nonobstant la perte territoriale du fameux califat du Moyen-Orient (quand E. Macron dit que la menace future viendra de l’Afrique sahélienne, il a vu juste ; rien n’est fermé dans la terrible entreprise, loin s’en faut).

 Pour ces djihadistes, l’esprit-Charlie est tellement autre chose que ce qui s’entend pour nous, a minima : liberté d’être impertinent dans un journal satirique. C’est que Charlie, ces gens le comprennent au cœur, et ne sont pas à ce titre, prêts à lâcher la cible. L’esprit Charlie, et son compère, celui du 11 Janvier, que même un Hallyday descendu de sa planète Amérique a chanté et plutôt bien, c’est la quintessence de la menace contre eux, quelque chose d’opérationnel contre le noir du drapeau de Daech : sourire et joie, collectif et valeurs, culture et rire, surtout, et gens debout… Et on penserait que deux dizaines de types, même de l’ importance de la Rédaction de Charlie, auraient suffi à étancher leur soif !

Les menaces sont bien là – toujours aussi implacables - nominatives ou non, terrifiantes. La fatwa rôde ; demandez donc à Rushdie s’il est content de sa vie plus qu’à l’ombre…

Le wiki de la Trota

Ecrit par Martine L. Petauton le 16 décembre 2017. dans La une, Média/Web, Histoire

Le wiki de la Trota

L’an dernier, au mitan de l’hiver – cela vous fait-il souvenir ? bon, quant à faire – je vous avais abreuvé de quelques lignes sur Montpellier-la-médicale-au-Moyen-âge. Médecins, connaissances, héritages croisés et si fructueux des Arabo-Andalous, Juifs, assis sur leur bien aimé socle antique. En ce temps, bien autant perturbé et fertile en débats contradictoires que notre pré-présidentielle, Montpellier la savante (la surdouée dira plus tard Maître Frêche) portait beau dans le paysage scientifique et médical, à l’aulne de Grenade, Tolède, Coimbra, et là-bas, aux portes de la Sicile métissée, Salerne la brillante.

C’est ainsi qu’arriva Dame Trota dans ma vie – l’avais-je oubliée ou jamais rencontrée, ça je ne saurais dire.

Trota de Salerne, encore nommée Trotula, ou Trotula de Rugiero, de ces « mulieres salernitanae » de légende. Une des premières femmes médecins du Moyen âge, sans doute la première à s’être spécialisée dans les soins et maladies féminines, dans un tout autre registre que les sages-femmes assistant à mains nues d’artisan la gestation. Trota – de plus, très belle, dit-on – un fleuron de l’école de Salerne, là où les femmes pouvaient étudier, pratiquer, puis enseigner la médecine, la chirurgie. Un ilot dans la mer où les nefs croisées portaient leur poids de lourde intolérance. Un reliquat d’Antiquité. Une somptuosité dont les vagues arrosèrent Montpellier-la-savante, toutes oreilles tendues aux vents de tous les larges. Trota la gynécologue ; on voudrait savoir combien d’amphis portent son nom, aujourd’hui. Salerne la médiévale, n’était–elle pas, comme Montpellier le fut, un monde de brassage, de métissage intellectuel et scientifique. On dit que son école de médecine (laïque ; fait plutôt rare au Moyen-Age) fut fondée tout à la fin du haut Moyen-Age par 4 maîtres, un Juif, un Arabe, un Grec, un Latin, chacun enseignant dans sa langue. La précieuse bibliothèque de l’école médiévale de médecine Montpelliéraine possède un exemplaire salernien – magnifique incunable – du « regimen sanitatis salernitanum », « bible » donnant des conseils d’hygiène de vie quotidienne, d’une surprenante voix écologisante.

Dater avec précision notre Trota est chose malaisée, et c’est là que commencent nos ennuis. Début du XIème siècle ? probablement ; date de décès non fournie. Famille noble, sans doute. Épouse d’un pair, le Docteur Giovanni Platearius, dont 2 enfants sont signalés, deux garçons, qui furent auteurs de traités médicaux… Histoire ou légende rose ; arrangement des faits pour le moins ? C’est là que le wiki (pédia) s’encadre, comme chaque fois qu’on patauge, avec ses pages qui n’en finissent pas de précisions quasi exhaustives (alors que Wikipédia est justement un arsenal de connaissances jamais finies, jamais fermées, toujours en gestation interactive, et que cette formidable philosophie est à la fois sa force et sa faiblesse). Trota de Salerne est bien dans Wiki, mais les non vérifiés, non connus, contestés, sont autant de courants d’air propres au vacillement du lecteur. Il semblerait (le temps de la Trota étant un conditionnel) qu’elle ait étudié la chirurgie surtout à Salerne où elle a vécu, sans voyager ailleurs. Par contre, ses écrits (ces savants-là écrivaient autant qu’ils pratiquaient) parcoururent l’Europe. Plus tard, au XIIIème siècle, le « practica chirurgia » de Roger de Salerne donna le « la » à tout ce qui en occident se piqua de chirurgie, et cela, croquis et planches anatomiques à l’appui. Elle pratiqua surtout sur les femmes (peu d’hommes étaient acceptés pour donner des soins intimes aux femmes, d’où la vogue des sages-femmes) en dispensaire, se spécialisant dans l’accouchement, écrivant au fur et à mesure de sa pratique un De passionibus mulierum curandarum ante, in et post partum, tout en latin, bien entendu. Constantin l’Africain, le traducteur, qui permit notamment la renommée de Trota, la décrit pratiquant une césarienne. Moderne, la dame considérant qu’enfanter dans la douleur avait fait son triste temps, prescrivait de l’opium (?) aux parturientes. Arrivé dans les coques des nefs des Croisés, et plus après, suivant Marco Polo. Conformément à ce qui scandait la médecine médiévale – fut-ce la meilleure – on trouve chez Trota cette observation d’une femme froide et humide, face à l’homme chaud et sec… mais en 64 chapitres, transcrits et traduits (nous dirions aujourd’hui, en retour d’expérience) Trota de Salerne posa sur « la femme, ses infirmités, ses souffrances » assez d’empathie et de compétences pour qu’on la range, droite et fine, aux côtés d’une Simone et de son Deuxième sexe. Amusant mélange, pour autant, de ci, de là, entre superstitions ou traditions et modernité des recherches et des savoirs ; ainsi, ces bains de sable de mer pour femmes dodues (on essaye ??) et ce cœur farci de truie pour oublier la mort d’un être cher… Renommée d’un bout à l’autre de l’Europe – mais a-t-elle correspondu ou été référencée, et en quels termes, par d’éminents savants Juifs ou Arabes ; nul ne sait. Citée, par contre, par Rutebeuf  (« le dit de l’herberie ») et Chaucer lui-même ; un grand pan de gloire, de fait.

Le wiki de la Trota

Ecrit par Martine L. Petauton le 04 mars 2017. dans La une, Média/Web, Histoire

Le wiki de la Trota

L’an dernier, au mitan de l’hiver – cela vous fait-il souvenir ? bon, quant à faire – je vous avais abreuvé de quelques lignes sur Montpellier-la-médicale-au-Moyen-âge. Médecins, connaissances, héritages croisés et si fructueux des Arabo-Andalous, Juifs, assis sur leur bien aimé socle antique. En ce temps, bien autant perturbé et fertile en débats contradictoires que notre pré-présidentielle, Montpellier la savante (la surdouée dira plus tard Maître Frêche) portait beau dans le paysage scientifique et médical, à l’aulne de Grenade, Tolède, Coimbra, et là-bas, aux portes de la Sicile métissée, Salerne la brillante.

C’est ainsi qu’arriva Dame Trota dans ma vie – l’avais-je oubliée ou jamais rencontrée, ça je ne saurais dire.

Trota de Salerne, encore nommée Trotula, ou Trotula de Rugiero, de ces « mulieres salernitanae » de légende. Une des premières femmes médecins du Moyen âge, sans doute la première à s’être spécialisée dans les soins et maladies féminines, dans un tout autre registre que les sages-femmes assistant à mains nues d’artisan la gestation. Trota – de plus, très belle, dit-on – un fleuron de l’école de Salerne, là où les femmes pouvaient étudier, pratiquer, puis enseigner la médecine, la chirurgie. Un ilot dans la mer où les nefs croisées portaient leur poids de lourde intolérance. Un reliquat d’Antiquité. Une somptuosité dont les vagues arrosèrent Montpellier-la-savante, toutes oreilles tendues aux vents de tous les larges. Trota la gynécologue ; on voudrait savoir combien d’amphis portent son nom, aujourd’hui. Salerne la médiévale, n’était–elle pas, comme Montpellier le fut, un monde de brassage, de métissage intellectuel et scientifique. On dit que son école de médecine (laïque ; fait plutôt rare au Moyen-Age) fut fondée tout à la fin du haut Moyen-Age par 4 maîtres, un Juif, un Arabe, un Grec, un Latin, chacun enseignant dans sa langue. La précieuse bibliothèque de l’école médiévale de médecine Montpelliéraine possède un exemplaire salernien – magnifique incunable – du « regimen sanitatis salernitanum », « bible » donnant des conseils d’hygiène de vie quotidienne, d’une surprenante voix écologisante.

Dater avec précision notre Trota est chose malaisée, et c’est là que commencent nos ennuis. Début du XIème siècle ? probablement ; date de décès non fournie. Famille noble, sans doute. Épouse d’un pair, le Docteur Giovanni Platearius, dont 2 enfants sont signalés, deux garçons, qui furent auteurs de traités médicaux… Histoire ou légende rose ; arrangement des faits pour le moins ? C’est là que le wiki (pédia) s’encadre, comme chaque fois qu’on patauge, avec ses pages qui n’en finissent pas de précisions quasi exhaustives (alors que Wikipédia est justement un arsenal de connaissances jamais finies, jamais fermées, toujours en gestation interactive, et que cette formidable philosophie est à la fois sa force et sa faiblesse). Trota de Salerne est bien dans Wiki, mais les non vérifiés, non connus, contestés, sont autant de courants d’air propres au vacillement du lecteur. Il semblerait (le temps de la Trota étant un conditionnel) qu’elle ait étudié la chirurgie surtout à Salerne où elle a vécu, sans voyager ailleurs. Par contre, ses écrits (ces savants-là écrivaient autant qu’ils pratiquaient) parcoururent l’Europe. Plus tard, au XIIIème siècle, le « practica chirurgia » de Roger de Salerne donna le « la » à tout ce qui en occident se piqua de chirurgie, et cela, croquis et planches anatomiques à l’appui. Elle pratiqua surtout sur les femmes (peu d’hommes étaient acceptés pour donner des soins intimes aux femmes, d’où la vogue des sages-femmes) en dispensaire, se spécialisant dans l’accouchement, écrivant au fur et à mesure de sa pratique un De passionibus mulierum curandarum ante, in et post partum, tout en latin, bien entendu. Constantin l’Africain, le traducteur, qui permit notamment la renommée de Trota, la décrit pratiquant une césarienne. Moderne, la dame considérant qu’enfanter dans la douleur avait fait son triste temps, prescrivait de l’opium (?) aux parturientes. Arrivé dans les coques des nefs des Croisés, et plus après, suivant Marco Polo. Conformément à ce qui scandait la médecine médiévale – fut-ce la meilleure – on trouve chez Trota cette observation d’une femme froide et humide, face à l’homme chaud et sec… mais en 64 chapitres, transcrits et traduits (nous dirions aujourd’hui, en retour d’expérience) Trota de Salerne posa sur « la femme, ses infirmités, ses souffrances » assez d’empathie et de compétences pour qu’on la range, droite et fine, aux côtés d’une Simone et de son Deuxième sexe. Amusant mélange, pour autant, de ci, de là, entre superstitions ou traditions et modernité des recherches et des savoirs ; ainsi, ces bains de sable de mer pour femmes dodues (on essaye ??) et ce cœur farci de truie pour oublier la mort d’un être cher… Renommée d’un bout à l’autre de l’Europe – mais a-t-elle correspondu ou été référencée, et en quels termes, par d’éminents savants Juifs ou Arabes ; nul ne sait. Citée, par contre, par Rutebeuf  (« le dit de l’herberie ») et Chaucer lui-même ; un grand pan de gloire, de fait.

Une guerre civile a-t-elle commencé ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 02 juillet 2016. dans La une, France, Média/Web, Politique

Une guerre civile a-t-elle commencé ?

On se frotte les yeux, on se pince : mais où sommes-nous donc ? Dans la Hongrie de Viktor Orbàn ? Dans la Russie de Vladimir Poutine ? Dans quelque dictature africaine ou latino-américaine ? A lire Mediapart, la réponse est oui…

Le 23 juin dernier, Edwy Plenel a signé un édito ravageur. Le titre, en lui-même, en dit long : Le devoir de manifester. Devoir… Il s’agissait de « répondre » à l’interdiction – virtuelle, car elle ne s’est jamais concrétisée – de la manifestation organisée par la CGT et FO. Certes, la mini-manif/tour de manège, fruit d’un laborieux compromis, fut une pantalonnade qui ne grandit ni les syndicats, ni le pouvoir, mais il n’y avait, dans l’affaire, rien de scandaleux ou de liberticide.

Or il faut lire les termes employés par Plenel : « tyrannie douce », « confiscation autoritaire », « sectarisme ». Rappelant les droits naturels et imprescriptibles de l’article 2 de la déclaration des droits de l’homme de 1789, il va jusqu’à invoquer la « résistance à l’oppression ». A l’oppression ?! Et de citer Condorcet : « Il y a oppression lorsque des actes arbitraires violent les droits des citoyens contre l’expression de la loi ». Invraisemblable ! Le droit de manifester, tout constitutionnel qu’il soit, n’est en rien absolu ; il l’est encore moins dans le cadre de l’état d’urgence.

Mais l’outrance du propos fait écho à d’autres outrances, dénonçant les agissements « oppressifs » de l’actuel exécutif. François Bonnet, co-fondateur de Mediapart, avait, le 31 mai, commis un article intitulé « Violences policières : ouvrez les yeux ! ». Dès le début, le ton donne le la : « Avec ces jeunes gens qui resteront traumatisés à vie, ces dizaines voire centaines de personnes blessées ou simplement violentées, ces milliers de manifestants défilant la peur au ventre – peur de tomber soudainement sous une charge de CRS –, ce basculement organisé dans la violence et la criminalisation d’un mouvement social devrait provoquer un vaste débat public ». Et Bonnet de se lamenter : « Les signaux d’alerte se multiplient. Rien ne se passe, sauf une légitimation aveugle faite par ce pouvoir de la violence policière. Des accidents graves se produisent. Rien n’est dit, sauf un soutien inconditionnel aux actions des forces de l’ordre ».

Alors que faire donc ? La conclusion d’Edwy Plenel se veut menaçante : « Quand l’autorité supplante la liberté, quand l’injustice l’emporte sur l’égalité, quand l’identité remplace la fraternité, il n’est plus temps de tergiverser. “Pire que le bruit des bottes, le silence des pantoufles” attribuée au dramaturge Max Frisch, cette maxime nous rappelle que l’indifférence d’aujourd’hui fait toujours le malheur de demain ». Plenel n’emploie pas le mot, mais tout ici évoque l’appel à l’insurrection ; que répondre d’autre, en effet, au « bruit de bottes », qu’un soulèvement, une révolte, une révolution ?

Ainsi le climat politique se gâte. Déjà, Jean-Luc Mélenchon appelait, dans un meeting, à « l’insoumission ». Plenel, lui, va plus loin. Où s’arrêtera-t-on ? A partir du moment où la presse distille le poison de la sédition, à partir du moment où la rue (Nuit Debout) se revêt d’une légitimité indue et autoproclamée, à partir du moment où, dans une longue tradition remontant à l’antiquité, on prône le tyrannicide ; dès lors, souffle le mufle fétide de la guerre civile.

« On ne voyait que violence et tumulte dans les débats publics… », César, liber de bello civili, I.5.

La matière de nos pensées

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 30 avril 2016. dans La une, Média/Web, Sciences

La matière de nos pensées

Il faut désormais admettre que la pensée est une production chimique, ou peut-être faut-il dire physico-chimique, de notre cerveau. Encore que ce qui est physique doit pouvoir se ramener à de la chimie, c’est-à-dire, de toute façon à de la matière. Que nous soyons faits de matière, de poussière d’étoiles, selon la formule à la fois poétique et scientifiquement exacte, ne pose pas de problème. Les scientifiques sont d’accord avec les religieux au moins sur ce point : nous sommes poussière et nous redeviendrons poussière. Nos corps en tout cas. Donc, nous admettons sans difficulté que l’univers est constitué d’éléments matériels. On ne voit même pas de quoi d’autre il pourrait être fait. Cette matière est en mouvement, certes : les planètes se déplacent, les particules élémentaires sont également en mouvement. Tout bouge mais ce tout est de la matière.

Mais que notre pensée soit faite de matière est en contradiction totale avec notre culture. Depuis toujours, nous avons été formés à l’idée que la pensée procède d’autre chose, d’un mystère qui peut être éclairé par la foi en un dieu créateur ou qui peut garder son opacité à la façon dont nous observons que nos ordinateurs fonctionnent sans que la plupart d’entre nous soient capables d’expliquer pourquoi et comment. Nous savons qu’ils ont été programmés pour ça. Les concepteurs de nos ordinateurs sont les dieux qui leur donnent leur âme. Mais, en fin de compte, en bout de chaîne, on peut toujours atteindre le point d’opacité où il faut soit un dieu, soit une longue évolution qui conduit à ce que l’homme soit un être pensant à la différence des autres assemblages de matière plus ou moins performants qui nous entourent.

L’apport de la théorie de l’évolution est primordial mais ne suffit pas à lever le voile. D’ailleurs rien n’interdit de voir la main de Dieu sous l’évolution des espèces. Leur différenciation et leur évolution progressives à partir des premières manifestations du vivant peuvent être le projet d’un dieu créateur qui serait en même temps le grand horloger, celui qui réglerait le cours des planètes et l’attraction ou la répulsion des atomes entre eux. Dieu, s’il existe, explique bien des choses. Et s’il n’existe pas, il faut s’accommoder du mystère. Cela fait penser à cette théorie selon laquelle Shakespeare n’est pas l’auteur de toutes les pièces qui lui sont attribuées, lesquelles sont en réalité dues à un autre dramaturge qui s’appelait également Shakespeare

Journalistes ; après la victoire...

Ecrit par Martine L. Petauton le 09 avril 2016. dans Monde, La une, Média/Web, Actualité

Journalistes ; après la victoire...

Pêle-mêle, faisant la joie des « une » – toutes – ricochant de nouvelle dénonciation en goûteuse trouvaille, le « Panama papers » – nom simple, qui dit les choses – avance en gloire, énorme sandwich pour ces démocraties qui – jusqu’à ces heures haletantes d’un lundi d’Avril, à deux coudées du jour des poissons – marchaient tête haute et mains propres. Ou s’en donnaient l’air.

Recette d’un mitonné classique : vous avez des (gros, très gros) avoirs, qui font une allergie massive au fisc de votre pays d’attache. Vous cherchez cette évasion fiscale vieille comme l’impôt, mais modernisée. Un paradis à quelques heures de vol attend vos « petites choses », du type de ce cabinet panaméen Mossack Fonseca, dont on parle (si c’est plein, il y en a d’autres de par le monde ; plus de 60 pays s’honorant du titre). On va vous y monter une société-écran, dite joliment off-shore. Et hop, plus d’impôts ou tellement moins. On aura au passage repéré la sémiologie du terme, amusant, « paradis » fiscal , comme quoi l’idéalité serait forcément assortie du non-paiement de taxes collectives. Bon.

Le Panama Papers a quelque chose de ces grilles structurales que j’affectionnais tant dans mon métier d’enseignante : l’évasion fiscale, comment ça marche ? Simple et jouissif. La fraude à l’heure de la mondialisation. Un raisonnement à la hauteur du minot pas trop sot : – comme dans les contes, la vie allait son train, et le paradis des sous itou… susurre la maîtresse, jusqu’à ce que… what else ? disent les bouches en cœur des petits. Ça nous est donné comme une super production hollywoodienne, effets spéciaux en sus ; il y a du grand huit hurlant dans la façon dont nous arrivent ces vagues de noms d’éminences, de chefs d’entreprises, de chefs d’état, présidents, rois, stars du sport, et autres têtes bien connues. Tout ce qui compte dans le monde, du Gala-Voici aux lettres des sommets du pouvoir, passant par les sites des grandes banques et autres journaux de l’entreprise, vient d’être pris les mains dans le pot de confiture. Bingo ; on se croirait au feu d’artifice de Juillet – vois, la rouge ! là, le bouquet ! Encore, encore ! C’est remis, comme un trophée ramené par des chercheurs d’or, dans nos mains innocentes de payeur d’impôt de base, d’honnête travailleur et même chômeur, pardi.  On est baba – on avait déjà vu pas mal de feuilletons dans le même genre, mais là, à coup sûr, c’est l’Oscar en vue… Ainsi donc, le monde entier – Chine et Russie se partageant pas mal de rôles – va mal ; le monde entier triche – pas de pauvres dans le film, rien que du riche – et la morale, m’dame, s’est tirée sur une autre planète… Et forcément, bruyant comme un vol noir de Rafales, monte l'attendu grondement : « tous pourris »,  s'apprêtant à un envol en gloire, type jeux olympiques. A noter que ceux qui, par chez nous, chassent haut et fort les mains sales de tout un chacun – vous aurez reconnu le cher Front – demeurent le bec clos, leurs nippes ayant trempé dans la sauce…

 Mais, au fait, qui nous raconte la chose ?

Le héros des gamins ? Celui qui rétablit – sa cape et son masque de Batman battant le grand ouragan des fraudes – l’ordre moral et financier, parce que là-aussi, il en faut, na ! Que nenni. Des officines internationales dépendant de quelque ONU supposé donner au monde un sens ? Un ou deux (pourquoi pas le nôtre) pays, via ses institutions démocratiquement élues, ayant encore en caisse un reste de code de l’honneur ? Que non pas ! Le vent de la justice nous vient des journalistes. Banal, pas trop romantique, mais, bon… Journalistes, mais pas ceux, causeurs et besogneux ( pas trop validés des populistes, du reste) qui sont en train de nous narrer, jaloux, jusque dans les trémolos de la voix, l’épique aventure des autres, ceux qui ont décroché la queue du Mickey du manège, ceux « d’investigation ». Moins héroïque, certes, que les grands reporters de guerre, sentant l’ombre des bureaux poussiéreux, et seulement armée de ses ordis, l’espèce est un rien bizarre, mystérieuse, paraissant croisée avec le flair et la dégaine du policier, façon Colombo. Enquêteur, à sa façon non labellisée, c’est l’inévitable « investiga » qu’on a maintenant – vous l’aurez remarqué – comme à égalité avec le capitaine, dans chaque série TV. Fouineur, perturbateur, ne lâchant pas grand-chose, laissant les dents, il cherche, en parallèle, un peu « au noir ». Dans les temps anciens, il secouait la poussière de vieux journaux d’archives au fond des bibliothèques, et, pan, en faisait tomber le vrai coupable ; à présent, il surfe et pan… « panama papers » !… Des p’tits gars de Médiapart, quoi.

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Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 19 mars 2016. dans La une, France, Média/Web, Politique

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Je sais bien que je ne suis pas pendu devant mon poste de radio douze heures par jour mais j’écoute les informations de France Culture et, autant que je peux, plusieurs émissions thématiques dont beaucoup sont excellentes. Je ne regarde à la télévision que les informations d’Arte de temps en temps et presque toujours les débats organisés par Elisabeth Quin (bien que la chronique de dézingage systématique ad hominem de Thibaut Nolte me paraisse d’une rare médiocrité). Je ne lis plus ni journaux ni périodiques : les revues de presse de la radio en résument les articles de fond et ne m’incitent pas à lire les autres. Bref, je ne peux prétendre disposer d’une connaissance exhaustive de l’actualité mais je ne suis pas un citoyen totalement sous-informé.

Pourtant, ce matin je me suis demandé s’il était bien utile de continuer à m’imposer ce minimum d’attention au monde que je crois devoir à ma conception du civisme. Depuis quinze jours environ, je suis avec intérêt tout ce que j’entends sur la réforme du code du travail. Cela ne me concerne plus en tant que retraité mais j’ai des enfants et des petits-enfants. Apparemment, dans cette réforme, il y a du bon et du moins bon pour chaque camp, si tant est qu’on admet que les patrons (leurs actionnaires) et les salariés sont toujours dans deux camps opposés. Mais il me semblait que l’unanimité était acquise parmi les commentateurs pour penser que lancer cette réforme à cette date était, d’un point de vue électoral, pour le moins surprenant. J’ai entendu que le président était soit débile, soit suicidaire ; certains affirment que, condamné par le chômage, il veut trouver une porte de sortie honorable, renvoyant les Français à leur immobilisme comme De Gaulle claquant jadis la porte sur l’échec de son référendum sur la décentralisation. Les experts de tout bord, comme les « sages » qui se réunissent autour de Philippe Meyer le dimanche après la messe pour débattre à fleurets mouchetés de « L’Esprit public », en perdaient tous leur latin, latin de droite, latin de gauche ou du centre. On n’avait jamais vu pareille initiative à pareille date et en pareille conjoncture ! Les invités de la charmante Mme Quin se perdaient également en conjectures sur la santé mentale du président. Or ce matin, vers 6h30, un billet assez laconique de France Culture évoque simplement que cette initiative répondrait tardivement mais in extremis à un engagement du gouvernement vis-à-vis de Bruxelles qui avait conditionné l’octroi de l’autorisation de quelque dépassement budgétaire français à plusieurs réformes dont celle du droit du travail, jugé trop protecteur, voire protectionniste, par nos voisins. Pourquoi n’ai-je pas entendu plus tôt cette explication limpide ? Le gouvernement a bien dû faire savoir qu’il devait remplir cette obligation. Et s’il ne l’a pas fait, les experts et commentateurs bien informés l’ont certainement relevé. Bien entendu, ça ne résout pas la question de fond du bon équilibre de ladite réforme. Mais il me semble que ça en pose une autre : suis-je devenu sourd à ce point ?

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