C'est sérieux la philosophie sous pseudonyme ?

Ecrit par Jean Le Mosellan le 13 août 2010. dans Philosophie, La une, Média/Web

C'est sérieux la philosophie sous pseudonyme ?

La critique de la raison sexuelle de Kant, entreprise par Jean-Baptiste Botul, n’a rien de pur. Mais la reprise de son argumentaire par Bernard-Henri Lévy dans son dernier livre De la guerre en philosophie, a déclenché un véritable séisme médiatique dont l’épicentre semblait se situer dans les locaux du NouvelObs.

Botul est le pseudonyme de Frédéric Pagès, talentueux journaliste au Canard enchaîné, et philosophe niveau agrégation, ayant commis aussi un Nietzsche des plus intéressants. Botul est l’équivalent d’un avatar pour ses jeux philosophiques, à l’instar de chacun d’entre nous pour le monde des jeux en ligne. Le choix d’un avatar et d’un pseudonyme en est la condition indispensable.

L’onde de choc s’est propagée dans toutes directions, à l’étranger comme en France, dans nombre de média, dont “le Monde.fr”, où elle entrait en résonance avec une production de réactions en chaîne difficile à maîtriser au sein de plusieurs articles, à tel point que Véronique Maurus, en tant que médiateur, a dû s’employer pour modérer la surchauffe.
C’est que bénéficiant du prestige du “Monde” édition, le “Monde.fr” à la masse critique facile à atteindre, est dangereusement surpeuplé en avatars et pseudonymes, densité bien plus grande que sur les cinq continents dont la population d’internautes, au dernier rencensement, serait de 1,6 milliard.

Imaginez 1,6 milliard de pseudonymes et la moitié peut-être d’avatars, vous aurez une idée du problème démographique et de l’usure lexicale que cela entraîne dans toutes les langues. Du reste beaucoup croient que ces mots ont accompagné la naissance du Net.

Erreur culturelle flagrante.

Avatar vient d’avatara du sanscrit, une des plus vieilles langues du monde, désignant la réincarnation de Vishnou sous formes variées, ses très nombreux et surprenants avatars. Ceux-ci pouvant être un poisson, une tortue, un sanglier, mais aussi un nain voire Bouddha ! C’est toujours Vishnou mais sous une apparence volontiers déroutante. On comprend dès lors le mimétisme sémantique retenu pour les jeux sur écran.

Et le pseudonyme ? Ses premières manifestations remontent à l’antiquité, sous forme de surnom, (à ne pas confondre avec le pseudépigraphe comme dans Pseudo-Plutarque) qu’il fallait évidemment mériter. Il en était ainsi pour Scipion l’Africain, vainqueur de Carthage, ou Germanicus, vainqueur des Germains.

Mais un vrai pseudonyme se choisit sans connotation de mérite, exactement comme le patronyme dans une naissance, sans déclaration inutile à l’état-civil. C’est ainsi que François Marie Arouet a été enregistré dans sa paroisse, mais pas Voltaire qui tenait à ne “pas se contenter de naître.” Tout comme d’Alembert, né de père légalement inconnu quoique de haute naissance.

Le pseudonyme en littérature devient courant au XIXe siècle. Sentant qu’il allait passer à la postérité, Marie Henri Beyle par exemple se fit appeler Stendhal. A sa suite, au XXe siècle, on peut citer par ordre alphabétique: Alain, Céline, Eluard, Houellebecq, Sollers, Yourcenar. Liste non exhaustive, où l’on remarque qu’on peut faire de la philosophie sous un pseudonyme. C’est le cas pour Alain et Sollers.

Et pourquoi pas Botul, spécialiste de la Vie sexuelle d’Emmanuel Kant ? Vie particulièrement coincée, ayant dès parution débordé le monde philosophique francophone pour intéresser les Anglais, les Italiens etc…Et les Allemands, compatriotes de Kant, avec un titre choisi au hasard comme Struktur Und Dynamik In Kants Critiken : Volzug Irhen Transzendental-kristischen Einheit de Werner Moskopp.

L’usage de pseudonyme disqualifierait-il de nos jours tout philosophe ? L’abondante littérature suscitée par Jean-Baptiste Botul prouve plutôt le contraire. (Sur morbleu.com voir Après, et surtout avant BHL, d’autres victimes de Jean-Baptiste Botul). On peut rappeler de plus que le contenu de Guerre en philosophie a été exposé en conférence à Normal Sup, et que personne dans l’assistance n’a émis la moindre suspicion sur l’identité de Botul. Est-on si distrait en ce haut lieu du savoir?

Cette affaire aura montré le peu de sérieux que les médias accordent aux pseudonymes. N’importe qui du reste est invité à en avoir un ou plusieurs pour bien naviguer sur le Net. Une exclusivité de plus du Net ? Absolument pas.

La multiplicité des pseudonymes, phénomène fréquent sur les sites des journaux en ligne, est connue bien avant la création du Net. A titre d’exemple, deux prix Goncourt sont connus sous plusieurs pseudonymes. Le prix 56, Romain Gary, avait d’autres pseudonymes, Emile Ajar (prix 75 !), Fosco Sinibaldi et Shatan Bogat. Jacques Laurent, prix 71, a signé sous le nom de Cécil Saint-Laurent les aventures de Caroline chérie, mais en a utilisé treize autres !

L’usage d’un pseudonyme est courant dans le septième art, auteurs comme acteurs et actrices. Citons par plaisir Woody Allen, Gary Cooper et Greta Garbo. Même le monde politique y est sensible. Exemples : Lénine, Trotsky, Staline. Certaines mauvaises langues sont allées jusqu’à soutenir que la contraction en Nicolas Sarkozy de son patronyme Nicolas, Paul, Stéphane Sarközy de Nagy-Bosca, serait en fait, par définition, un pseudonyme.

En définitive, le sérieux d’un pseudonyme, voire ses lettres de noblesse, a beaucoup perdu avec l’inflation de son usage sur le Net, au point de déclencher à tort des procès en ignorance avec l’affaire Botul, dont la survenue signalerait plutôt l’émergence d’une sous-culture de tous les dangers.

A commencer suffisance et intolérance.

A propos de l'auteur

Jean Le Mosellan

Jean Le Mosellan

Membre du Comité de rédaction et rédacteur

Médecin

Auteur de nombreuses chroniques au "Monde.fr"

Commentaires (4)

  • Martine Lamouché Petauton

    Martine Lamouché Petauton

    21 août 2010 à 15:07 |
    Cher Jean , je découvre votre texte, qui m’emballe assez ! il y aurait en effet, beaucoup à s’interroger sur le pourquoi d’un pseudo : historiquement, la Bastille guettant nos Philosophes ; on voit bien l’intérêt pour Voltaire et autres ( mes petits élèves le trouvent d’un coup ); les périodes noires – pensons à tous les pseudo des résistants, de toutes les époques et latitudes – accompagnent le mouvement . Vous le soulignez, fort bien ; nous avons, là, des pseudo “d’honneur” qui font sens !
    Je n’en dirais pas autant des pseudo qui fleurissent ( et ne sentent pas toujours bon ) au large des chroniques du Monde, par exemple ; quelles motivations, et quel sens derrière les “cactus piquant” et autre “concombre masqué” ? même pas drôle, mais se cachant ; L.M. dirait :” des pseudo, pas propres” ; on a donc voyagé de l’honneur, du clandestin résistant à ce dissimulé pas comestible, selon moi !

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  • léon-Marc Levy

    léon-Marc Levy

    20 août 2010 à 17:53 |
    Le pseudo ne fait pas problème, vous le dites fort bien. Son usage ignominieux, qui fait de lui un masque à la bassesse, c’est ça le problème. Vous parliez il y a peu de “corbeaux” cher Jean. Les journaux en ligne sont devenus, sous couvert de pseudos, de vastes champs de corbeaux qui déversent leur croassements haineux à l’abri de l’anonymat. Ca pose une vraie question de société : la lettre anonyme est punie par la loi, pas le commentaire anonyme sur les journaux publics ! Certes les gens du journal savent qui écrit mais pas les destinataires des commentaires qui se font, légalement, agonir d’injures (vous en savez quelque chose cher Jean). Je pense que la question devra être prise en mains par les media d’ici peu sous risque de dérives de plus en plus incontrôlables.

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    • Jean Le Mosellan

      Jean Le Mosellan

      21 août 2010 à 15:03 |
      Cher Léon-Marc,comme beaucoup de choses,ce n’est pas le pseudonyme qui fait problème,c’est son usage. Pour certains c’est carnaval tous les jours,et on ne se contente pas d’un seul masque. Ca devient facilement indélicat,puis délictueux. La responsabilité des titres,comme le Monde.fr,ou le NouvelObs,est engagée. L’incitation à l’irrespect puis à la haine est vite atteinte lorsqu’elle n’est pas réprimée. On se demande si parfois elle n’est pas encouragée.

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      • Leon-Marc Levy

        Leon-Marc Levy

        21 août 2010 à 15:05 |
        Si elle est encouragée Jean, et je le crois fondamentalement, il faut aller plus loin et se demander quel est l’objet de la démarche dont on perçoit sans difficulté les dangers discursifs et comportementaux. S’agit-il de proposer une sorte de catharsis collective destinée à “purger” les affects honteux ?? Objectif noble, éventuellement. S’agit-il au contraire d’éveiller les pires instincts primaux des hommes au risque de mettre en danger la Cité ? Ignoble. Mais il y a une troisième hypothèse, je trouve la pire de toutes et la plus vraisemblable : RIEN DE TOUT CELA !! Juste la raison économique qui veut que chaque boutique à papier vende du papier : pire que l’immoral, il y a l’amoral !

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