Chronique 41 au Monde.fr

Ecrit par Eric Thuillier le 09 juillet 2010. dans Média/Web

Chronique 41 au Monde.fr

Le 27 novembre 2008, le monde.fr a adressé à ses abonnés une invitation à rédiger des chroniques. En septembre 2009, je me suis emparé de cette proposition avec le projet déclaré d’en fournir une à date régulière, chaque mardi des semaines impaires, tel que celui-ci, 6 juillet 2010. Le Monde.fr a depuis ce temps régulièrement publié ces chroniques, ce dont je le remercie, installant entre nous un contrat tacite qui vient de subir une rupture unilatérale.

Ma précédente chronique a été publiée une semaine après son envoi, en même temps que 40 autres, ce qui revient à la rendre illisible, ce qu’elle était sans doute par nature si je me rapporte au fait qu’aucune n’ait paru digne de figurer sur le petit podium à trois places qui distingue les meilleures.

Ce traitement à la brouette de la parole des abonnés, sans un mot d’explication ou d’excuse,  sans réponse à un mail de protestation, est plus que cavalière, ou relève de la cavalerie moderne, genre char Leclerc.

La semaine dernière, j’ai également envoyé un commentaire à Sud-Ouest qui m’envoie chaque jour une «Newsletter» dont je n’ai pas fait la demande. Ce commentaire, que je crois mesuré, mais je ne peux pas mettre sous vos yeux toutes les pièces du dossier, n’a pas été publié, personne n’a répondu à ma demande d’explication. Je ne suis pas de ceux qui écrivent et protestent compulsivement, c’était mon premier courrier au Monde.fr, c’était mon premier commentaire à Sud Ouest.

Je veux bien croire que le « flux tendu » de l’information n’offre pas le temps à ceux qui la gèrent de répondre aux innombrables enquiquineurs, mais je crains que la gestion de l’expression à la manière d’un stock de marchandise, la volonté de rendre inerte, utilisable mais non active, la parole des gens, accélèrera la déconfiture de la presse. Je veux bien croire à toutes les contraintes économiques mais si elles imposent le mépris, elles tueront à coup sûr ce qu’elles prétendent sauver et l’information ne passera plus que par la navrante page d’accueil d’Orange ou d’autres officines qui font de la communication le moyen d’étouffer les échanges.

Derrière cet étouffement pas d’intention, c’est un détail induit par la réalité économique. Pas besoin de complot, pas besoin de règles écrites, l’intérêt s’impose de lui-même, s’immisce partout dans les consciences comme une eau sale. L’intérêt, qu’on ne sait mesurer qu’avec des chiffres, consiste pour n’importe quelle structure (même les prisons) et ressemblant en cela à un organisme vivant, à se développer, à dégager du réel avec un groin fouisseur les moyens de gagner en embonpoint. Et l’intérêt des fabricants de toutes obédiences c’est le vide qui appelle le remplissage et qu’on peut remplir avec n’importe quoi. Je n’ai pas de coupable à désigner, je parle de mécaniques qui nous dominent et qui forcent notre participation. C’est le miracle de l’économie de marché, elle puise dans ses victimes l’énergie dont elle a besoin pour les écraser.

Y a-t-il vraiment un rapport entre le minuscule fait que je dénonce et l’hystérie économique ?  Tout cela peut paraître sans enjeu, pourquoi s’offusquer d’actes indélicats qui ne change pas la nature de l’immense bavardage ? Ces actes contribuent à éloigner une part des contributeurs aux débats, sans violence apparente et renouvelant ainsi les techniques, en perpétuelle mutation, de mise à l’écart de ce qui gêne un pouvoir. Dans le cas minuscule qui nous intéresse, le pouvoir possède l’attribut essentiel du vrai pouvoir : l’arbitraire. Et l’arbitraire est le signe de la dangerosité d’un pouvoir. Je ne vais pas plus loin. Il faudrait trop ajouter au bavardage.

Le Monde.fr va-t-il publier cette chronique ? Je le crois, ça ne mange pas de pain, ça tombe dans le vide. C’est la colère d’un homme sans colère qui ne reproche à personne d’être où il est, de faire ce qu’il fait, d’un homme qui aimerait voir se lever une «attention aux autres» (c’était le sujet de ma chronique enfouie www.lemonde.fr/eric_thuillier) qui tempérerait notre goût pour l’argent et le pouvoir et la culture individualiste qui le sert. Une attention aux autres qui ne serait pas expression de notre altruisme mais de notre intérêt bien compris. Personne n’est de trop pour participer à ce vaste chantier et un coup de gueule n’est pas forcément inamical.

Si le M.fr ne publie pas, ma dernière chronique aura porté le numéro 39, alors que j’ai imprudemment annoncé le numéro 1000 vers 2030, et dans ce cas il est inutile que je dise au revoir à ceux qui ont bien voulu me lire, mais je le fais quand même. J’ai centré mes chroniques sur la mort. Lorsqu’on dit au revoir à un mort, il ne le sait pas et pourtant il n’y a pas d’au revoir plus sincère, plus nécessaire que celui-là.

A propos de l'auteur

Eric Thuillier

Rédacteur

Artisan électricien

Auteur de chroniques sur "Le Monde.fr"

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.