De la cohérence de l'ensemble

Ecrit par Luc Sénécal le 24 juillet 2010. dans Média/Web, Société

De la cohérence de l'ensemble

A lire certains commentaires, on s’aperçoit qu’il y a chez chacun d’entre nous, moi y compris, quelque facilité à enfermer chaque contemporain rencontré au hasard de notre existence dans un cadre. D’ailleurs on retrouve cela au cinéma avec certains acteurs qui ont du mal à quitter le costume du personnage qu’ils incarnent face au public, pour jouer des rôles tout à fait différents.

Ainsi, si nous rencontrons un inconnu et que nous commençons à le découvrir, on ne peut s’empêcher, selon son physique, sa tenue, son comportement, son accent, son vocabulaire, de le verser dans telle ou telle case. Est-ce une nécessité pour nous réconforter et nous sentir à l’aise dans nos échanges ? Est-ce une façon de nous débarrasser d’un malaise lorsque « l’étranger » vient à nous et que ses manières que l’on peut qualifier parfois d’ « étranges » dans le sens où elles nous sont « étrangères », provoquent soit un rejet pur et simple, soit une certaine curiosité, prudente, il est vrai ? Ainsi aimons nous qualifier parfois péjorativement untel de « bourge » l’autre de « ringard » le troisième de « paysan » ou encore celui-ci « d’intello » et celui-là de « jeunes ou de vieux »  etc. Manière de se protéger.

Il arrive même qu’on se sclérose dans une attitude de refus confortée par des certitudes tant sociales que religieuses, professionnelles ou autres. Mais tout aussi bien, selon ce qui fait notre personnalité,  on peut chercher à en savoir plus. Et d’en avoir envie aussi. En ce cas l’ouverture à l’autre permet de trouver des points communs parfois surprenants. Ce qui génère un échange gommant les premières impressions et permet une reconnaissance de l’autre pouvant aller jusqu’à une certaine sympathie.

Mais là, aujourd’hui, nous atteignons un stade que je crois un peu inquiétant. Pourquoi ?

Il y avait il n’y a pas si longtemps, une communion entre les couches de la société autour de l’idée que l’on pouvait se faire de notre pays et de notre appartenance à ce pays. Pour ce qu’il représentait certainement et notamment face aux yeux de l’étranger mais aussi pour ce qu’il était. C’était un courant dans lequel les différentes tendances s’exprimaient parfois avec vigueur et même avec quelques violences ponctuelles. Mais l’ensemble n’était jamais remis en question.

Une évolution nouvelle est apparue, due notamment aux facilités de communication et de transport tout autour du globe, à l’idée récente de « mondialisation », à la commercialisation et à la distribution de produits de toutes origines, à la constitution de regroupement de nationalités comme l’Europe et à la conception assez étrange il est vrai d’être « européen ». Ce, avec des tendances contradictoires comme ne pas supporter de parler d’autres langues ou bien d’avoir une certaine méfiance à propos de telle ou telle mentalité ou encore de rejeter telle ou telle culture. Tout cela ne vient-il pas mettre à mal l’idée d’avoir sa propre identité sans la nier tout à fait pour autant, car elle devient diffuse et se noie dans une sorte d’amalgame ?

Ainsi évoquer l’idée généreuse d’être un citoyen du monde,  n’appartient qu’à ceux qui peuvent se le permettre. Et encore faut-il en comprendre toute la signification, car il convient, je crois, de mettre un peu d’ordre dans ce genre de conception. A commencer par avoir une notion de sa propre identité puis de l’identité d’appartenance à un groupe avant de songer à l’élargir. Et alors de mieux comprendre toutes nos différences, nos divergences et surtout de les accepter.

D’autant que le quotidien nous bouscule sans cesse, au travers de ces informations qui nous viennent de partout. C’est un globe, un monde, beaucoup plus proches de nous désormais. Les informations circulent entre autres par les supports médiatiques, mêlant le sinistre avec la comédie, le tragique avec la plaisanterie, le sport avec les inondations. Elles effacent du même coup des valeurs de base, par un nivellement insidieux et un surdosage insupportable. Surtout sur des jeunes esprits.

Il en est de même par les changements vécus au niveau des contacts humains avec la population, comme ceux qui étaient étroits et conviviaux dans l’enceinte des petits commerces, devenus froids, impersonnels, pressés pour être efficaces, dans les centres commerciaux. Et plus encore, au sein des entreprises devenant pour certaines de plus en plus stressantes par le rythme effréné qu’elles imposent, par la remise en question humiliante des compétences en raison de nécessités budgétaires de plus en plus restreintes et surtout d’une concurrence devenant insoutenable. N’en est-il pas de même pour certaines administrations cherchant à fonctionner comme une entreprise, perdant du même coup l’objectif qui est à l’origine de leur conception et le rôle qu’elles avaient dans le tissu communautaire ?

Au travers d’un contexte de plus en plus perturbé, nous pouvons constater, si nous voulons bien l’admettre et ne pas fermer les yeux sur soi, qu’il y a un changement quelque peu pernicieux dans notre société. Induisant des tensions, des incompréhensions, des litiges de plus en plus mis en évidence. Au point de ne plus se reconnaître dans une identité qui se veut commune dans un pays pourtant jusqu’à présent riche de ses différences.

Cette cassure me semble évidente par rapport à nos grandes villes et ce que l’on appelle un peu facilement la province. Beaucoup plus complexe que le mot ne le laisse croire. Cassure que l’on retrouve dans les « cités » baptisées de « non-droit » et qui laisse sur le côté nombre de jeunes inactifs. Cassure que l’on retrouve dans le monde paysan brisé, broyé, dévoré par des nécessités communautaires européennes et des conceptions d’ensemble très éloignées de celles de gens qui « vivent » la terre et qui vivent de la terre. Comme il en est pour la pêche, avec cette différence essentielle qu’il s’agit là de pérennité quant à l’ensemble du vivant en mer.

Cette cassure me semble pertinente au travers des valeurs propres aux générations. Valeurs notoirement différentes au point de devenir antinomiques entre elles et de créer des malentendus, des amalgames et autres confusions. Ce, avec des affrontements violents parfois épidermiques au point de créer une scission dans le langage même, pour ne pas évoquer une incompréhension culturelle autrement plus inquiétante. L’art quant à lui, étant l’objet non pas du seul talent mais de critères sociaux et de rendement de plus en plus évidents. Plus évidents qu’il ne l’était déjà auparavant, au point d’écarter l’expression sincère et véritable d’individus dont les fulgurances sont ignorées, faute d’avoir pu, su ou voulu trouver l’appui d’un notable bien établi dans ce domaine.

Cette cassure apparait de plus en plus évidente, par rapport à une classe sociale qui nous gouverne quelque soit son bord, approchée par des personnalités influentes et créant du même coup un sentiment de compromission dans la population, en s’écartant de l’ensemble de la communauté. Une communauté qui a des besoins, dont le plus évident est d’avoir un aperçu cohérent de ce que pourrait être un avenir qui semble, à l’heure actuelle, pour le moins compromis. (Et pour le moment de s’y complaire.) Non pas assuré par des promesses électorales mais par la réalité d’actions concrètes. Et au profit de l’ensemble et non de quelques uns déjà pourvus, même s’ils sont un moteur essentiel du fonctionnement d’un système.

Cette cassure qui est encore plus une évidence, quand les discours officiels deviennent abscons, partiels, partiaux et ne savent plus communiquer. Ce qui est quand même un comble. D’autant que ce sont souvent des problématiques annexes qui sont traitées et non pas des dossiers de fond. Lesquels semblent – je dis bien semblent – être traités entre initiés, sans que le citoyen lambda puisse en être complètement informés. Et ainsi de créer un malaise et une incompréhension entre la classe dirigeante et le reste de la population.

Alors mettre le doigt sur ce qui ressemble fort à l’explosion d’une communauté qui ne se reconnait plus une identité commune, me semble indispensable pour aider à la réflexion.  Celle-ci semble bien mise à mal au travers des cases dans lesquelles chaque individu est soigneusement rangé. Cases qui étaient cependant juxtaposées et cohérentes entre eux. Or elles s’éloignent les unes des autres, supposant se suffire à elles-mêmes.

Cette communauté ne peut pas continuer ainsi à faire comme si de rien n’était, se réfugiant dans ses propres caractéristiques, ignorant l’ensemble et la nécessité de la cohérence de l’ensemble. Il n’y a certainement pas d’attitudes autres que de parvenir à admettre le danger qu’il y a à ne pas retrouver cette cohérence pour autant qu’elle soit complètement perdue. Ce, malgré tout le confort que cela procure de se retrouver entre soi dans sa case en jouant honnêtement sa partition et de vouloir ignorer ou rejeter tout le reste. Ce n’est qu’à partir de là que pourront surgir des solutions. A mon sens tout au moins.

Donc le débat est ouvert, pourvu qu’il reste sincère et pertinent.

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Luc Sénécal

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Commentaires (1)

  • l.senecal

    l.senecal

    04 septembre 2010 à 17:22 |
    Bigre.

    Quel prémonition avec ce qui se préparait avec ce bel amalgame entre les gens du voyage et les roms et celui insidueux entre les problèmes loin d'être résolus posés par une "certaine" jeunesse et un groupe de gens affaibli par un statut incertain donc facilement vulnérable...

    Bref. Il n'y a rien là qui vaille à mon sens, de nous encourager à traiter ce dossier en profondeur. Non ?

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