Journal/Blog

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 03 mai 2014. dans Ecrits, La une, Média/Web

Journal/Blog

À propos du journal de Thomas Mann (Gallimard 1985 et 2000), je m’interroge sur l’intérêt de tenir un journal. Dans le cas de T.M. de multiples justifications peuvent être invoquées. La plus légitime est celle d’une prise de notes en vue de garder du matériel qui lui servira dans des écrits futurs. Il s’agit ainsi de palier les défauts de la mémoire et les distorsions, sous forme d’anachronismes voire de contresens, que les années finissent par imposer à une pensée toujours en ébullition.

Le journal peut aussi trouver sa justification dans la perspective de la rédaction de mémoires, soit qu’il s’agisse d’autobiographie et il joue alors le rôle de grenier à souvenirs, soit qu’il offre un matériau authentique, que complète la correspondance, au travail d’un historiographe. Le journal, dans cette fonction, est donc clairement subordonné à l’intérêt que peut revêtir un projet biographique quand il concerne un homme public (artiste, politicien). Thomas Mann n’exclut jamais cette possibilité, même quand il décide de brûler des années entières de son journal. Contrairement à des journaux « composés » pour être publiés (Gide, Green), ceux de T.M. sont sans valeur littéraire à ses yeux.

Mais s’il en conserve une partie, c’est pour laisser des traces en principe irréfutables de la véritable pensée de son auteur à l’usage des générations à venir. Thomas Mann revient à plusieurs reprises sur cette question. En particulier quant à ses désirs « homo-érotiques ». Il est visiblement soucieux de rectifier l’image sévère du moraliste, du père de six enfants, époux irréprochable, en précisant et en limitant les soupçons que la moindre exégèse de son œuvre fait naître au sujet de son homosexualité latente. La lecture du journal nous apprend que s’il a désiré ardemment et douloureusement des jeunes hommes toute sa vie (jusqu’à ses derniers jours), l’idée de rapports sexuels entre hommes lui était odieuse. Il ne s’agit pas que d’amours platoniques en ce sens que l’érotisation est précisément en cause (d’où son néologisme homo-érotisme), mais rien ne semble pouvoir être partagé au-delà de baisers et d’étreintes. En revanche, il ne conteste nullement la qualité d’amour à ces passions et il reproche clairement à Gide sa sexualité sans amour. Pour un lecteur du 21ème siècle, ces précisions sont de première importance pour la compréhension de son œuvre.

Mais ses aveux ne se limitent pas à une mise au point sur ses désirs érotiques et sur ses élans affectifs. L’aspect social et politique est même prépondérant. Thomas Mann sait que ses prises de position et ses sympathies politiques sont observées et commentées avec autant de passion par le bloc capitaliste et par le bloc communiste. Il est souvent obligé de composer, de transiger, de dissimuler, dans des stratégies à long terme dont on lui reproche les contradictions. Le journal rétablira certaines vérités qui n’étaient pas bonnes à dire en leur temps. Et de fait, l’impression d’une admirable cohérence idéologique finit par s’imposer au lecteur du journal, en dépit des revirements et des doutes qui prouvent une conscience dont l’exigence reste, elle, inflexible.

Ces manœuvres diplomatiques se bornent parfois à la sphère familiale. Le « Magicien » avait à gérer des rivalités claniques parmi ses enfants, tous doués de multiples talents mais affectés de divers troubles comportementaux. Le patriarche n’a pas pu éviter le suicide de Klaus ni de multiples brouilles entre ses filles et ses fils mais, bon an mal an, au prix de petites lâchetés et de grands efforts de maîtrise de soi, il a réussi à garder l’affection de tous à son égard et surtout envers la mère, figure omniprésente du journal. Les quelques minutes qu’il consacre chaque soir à son cahier lui servent d’exutoire à cette nécessité de compromissions publiques et domestiques.

Mais en fin de compte, pour le lecteur, où réside le plaisir troublant qu’il éprouve à la lecture de ces pages dont la plupart commencent par une notation météorologique inutile et font une large place à l’étude détaillée de maux bénins ? Hormis la qualité de l’écriture, la rigueur de la pensée, le mélange savoureux et tellement humain de vanité et de profonde humilité, ce plaisir vient à l’évidence de l’illusion de partager l’intimité d’un grand homme et d’être le confident de ses pensées secrètes. Mais il joue également d’une façon insidieuse sur le sentiment qu’il y aurait une sorte d’infra-littérature, intermédiaire entre la pensée intelligente qui peut être celle de tout un chacun et les grandes compositions romanesques dont l’élaboration est évidemment réservée à quelques créateurs. Autrement dit, on se prend à rêver que faute d’être capable d’écrire la Montagne magique ou Joseph et ses frères, on pourrait, à peu de choses près, écrire le Journal de Thomas Mann. Et dès lors, pourquoi ne pas tenir son propre journal ?

L’idée est séduisante. Pour peu que l’on soit doué d’un « joli brin de plume », pourquoi ne pas s’essayer à noter les menus faits du jour, les réflexions ou les sensations ? Glisser ça ou là quelque aveu honteux ou se permettre quelque coup de griffe que l’on n’a pas osé donner dans la réalité ? Assigner une forme définitive quoique libre à des pensées fugaces, se contraindre chaque soir à faire un rapide bilan de la journée comme on se livrerait à son examen de conscience avant de dire ses prières, découvrir chaque jour une raison d’avoir vécu un jour de plus… À la réflexion, le projet ne résiste qu’à la condition d’avoir répondu à la question préalable du lectorat visé. Or, si on exclut le cas de circonstances exceptionnelles (détention, maladie grave, voyage particulièrement périlleux, troubles politiques extrêmes…) qui ont donné lieu à des témoignages précieux en dehors de toute intention précise de publication, voire à des chefs-d’œuvre comme le Journal d’Anne Franck, rien ne me paraît justifier l’exercice solitaire d’une littérature intime quotidienne.

Pour le commun des mortels, le lecteur final, soit du journal, soit de l’autobiographie, ne pourrait être que la postérité. D’où, déjà, la présomption de narcissisme, dont aucun journal publié n’est d’ailleurs exempté. Il faut être bien naïf et bien vaniteux pour supposer que ce que nous n’avons pas su faire entendre de notre vivant passionnera des lecteurs après notre mort. Dire dans son journal ce que l’on n’ose aborder avec ses proches serait une preuve de lâcheté. Que peut-on attendre de révélations tardives ? Une reconnaissance posthume, des remords ou plus souvent des désillusions et des reproches auxquels on s’est dérobé de son vivant ? C’est accorder un grand crédit à la postérité et faire bien peu de cas de la vie. Si on veut du bien à ses proches, autant le faire quand il est temps. Et si on leur a épargné des peines, pourquoi leur infliger l’amertume de l’apprendre après coup ? Quant à nos ennemis, ils mourront heureusement avec nous. Dire ce que l’on n’a pas osé dire par pudeur ? Dire à ses enfants, à sa femme, à ses proches qu’on les a bien aimés, qu’on les a observés de près, qu’on s’est intéressé à eux mais que l’on n’a pas toujours eu le loisir de le leur faire savoir sur le moment ? Belle preuve d’affection que celle qui choisit d’avance d’être révélée trop tard !

On pourrait toutefois prétendre qu’il s’agit d’écrire pour un lectorat qui n’est pas encore en mesure d’apprécier. C’est évidemment à mes jeunes enfants que je pense. Quand ils seront en mesure de se poser des questions sur les réflexions qu’ils m’ont inspirées en tant que père et particulièrement que père adoptif, je ne serai peut-être plus là pour leur répondre. Ou bien j’aurai oublié tous les instants de ravissement, d’émotion, d’inquiétude, de doute ou de détermination confiante qui forment les fluctuations quotidiennes de ma relation avec eux. Mais en somme, de quoi s’agit-il sinon de la teneur même de mon amour pour eux ? Là encore, l’essentiel est de faire confiance à la vie. Ce qui passe entre nous en l’état de leur réceptivité est l’essence même de « l’éducation que je leur donne ». Les adultes qu’ils seront répondront eux-mêmes aux questions qu’ils se poseront. Mes réponses a posteriori ne sauraient rétablir les erreurs ou les insuffisances de mon attention présente. Il serait même dangereux de disposer de ce moyen à des fins éducatives. Je pourrais me satisfaire à bon compte de l’idée que ce qu’ils ne comprennent pas dans mon attitude présente est sans importance puisque cela leur sera expliqué plus tard. À supposer qu’ils aient envie de me lire.

Alors, le blog comme substitut moderne du journal avec le sacrifice de l’intimité sur l’autel d’une hypothétique interactivité, ou plutôt, l’extension de l’intimité à un anonymat collectif ? Le blog comme déversoir périodique sinon quotidien des pensées des timides, des obscurs ou des pusillanimes de tout poil ? La « mise en ligne » n’est-elle pas devenue à la fois le pire ami de l’incontinent écrivant et le pire ennemi de la littérature ? En ce qui me concerne, puisque c’est à moi que je faisais des propositions flatteuses eu égard à mes difficultés d’être confronté à mes atermoiements existentiels récurrents, il me semble évident que ce serait un bon alibi pour mal écrire un peu tous les jours sans rien entreprendre d’important ou de présumé tel.

La solution proposée par Reflets du Temps serait donc peut-être un compromis idéal. Un moyen commode de s’astreindre à rédiger, si possible sous une forme moins hâtive et débraillée que celle qu’autorise le journal intime, des réflexions sur des points qui m’importent, de quelque nature qu’ils soient. Quand une question me trotte dans la tête pendant assez longtemps pour que je parvienne à fixer une opinion à peu près définitive, je m’imposerais de la traiter de façon exhaustive. Ou encore rédiger des comptes-rendus de lecture des livres qui m’ont marqué mais en cherchant moins à me prendre pour un critique littéraire patenté qu’à exposer l’impact que ce livre a sur moi. Terrain miné, ou du moins glissant ! Tout ce qui, en matière d’opinion subjective, a de l’importance dans une vie devrait pouvoir rester du domaine de la mémoire. Savoir s’il est plus utile de chercher à mener à terme une réflexion suscitée par une lecture, comme je le fais ici, ou laisser l’osmose opérer, la transfusion mystérieuse se faire, sans chercher à en analyser la chimie secrète.

Quel que soit le sujet abordé : réflexion sur une question morale, esthétique, voire politique, ou recension d’une lecture, il faut se méfier de toute systématisation. Pour éviter le journal intime, vain et sournois, ne pas tomber dans le travers consistant à écrire pour écrire, sur tout et sur n’importe quoi, avec l’alibi d’une forme un peu plus châtiée. Le syndrome des Propos d’Alain, dont j’ai rageusement interrompu la lecture après des mois d’assiduité parfois ravie, en décrétant que ce vieux phraseur me cassait les pieds à force d’avoir une opinion élégante sur tout ! C’est dire que, là encore, il faut renvoyer la balle dans le camp des lecteurs éventuels. En matière d’écriture, on n’en sort jamais. Il faut sans cesse tenir compte de cet autre, silencieux et toujours anonyme, même si on le connaît bien, qu’est le lecteur.

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

Commentaires (2)

  • Danielle Alloix

    Danielle Alloix

    04 mai 2014 à 10:39 |
    C'est vrai qu'entre journal perso, si ce n'est intime, et blog, les différences ne sont pas minces ; bloguer, c'est se montrer, s'afficher, et parfois être dans des postures obscènes et glauques. Un moi qui murmure et qui veut que toute la salle entende jusqu'aux virgules du souffle. Mais, pour ce qui est du journal - celui du tiroir de la table de chevet, celui des malles des greniers, celui des jeunes , lus par les mères qui n'en finissent pas d'accoucher ; on peut aussi penser qu'il y a une volonté pas toujours assumée de se montrer, d'être vu, lu, et découvert. Ecrire, n'est-ce-pas toujours vouloir rencontrer l'autre ?

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    03 mai 2014 à 19:20 |
    Il n’était point besoin d’attendre la parution de son journal posthume pour deviner les affres d’un Gustav von Aschenbach/ Thomas Mann, à la fois au sujet l’homosexualité et de la théorie platonicienne de l’art : pureté sublime (et sublimée !) de l’Idée ou sensualité dionysiaque…le « Sherperd’s calender » du très platonisant Edmund Spenser ou les « Erotici furori » d’un Giordano Bruno ? Dilemme que l’on retrouve dans Doktor Faustus. Julien Green fut, en comparaison, presque décomplexé en évoquant sa passion platonique pour Mark, un étudiant rencontré à l’université, à qui il n’avoua jamais sa flamme…

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