La démocratie des crédules

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 30 mars 2013. dans La une, Média/Web, Société

Gérald Bronner, Presses Universitaires de France, février 2013, 343 pages

La démocratie des crédules

Le 7 mars dernier, dans son émission Les matins de France Culture, Marc Voinchet invitait Gérald Bronner, professeur de sociologie à l’université Paris-Diderot, pour présenter son ouvrage La démocratie des crédules. Contraint de partager l’écoute de cette émission matinale avec diverses obligations domestiques qui incombent à un père de famille, j’avais néanmoins saisi l’essentiel des informations diffusées sur le livre et son sujet et je me faisais la réflexion suivante : l’inconvénient d’une émission de radio aussi bien menée et donnant aussi généreusement la parole à un auteur est qu’elle vide le livre de l’essentiel de son contenu en donnant à l’auditeur l’impression qu’il l’a lu.

Puis, soucieux de ne pas être un démocrate trop crédule et me reprochant le manque de rigueur intellectuelle que dénonce ce brillant sociologue, j’ai commandé son livre (chez mon libraire). Bien m’en a pris car c’est un des bouquins les plus passionnants, les plus stimulants pour l’intellect et les plus roboratifs que j’aie lus depuis longtemps. Que ceux qu’inquiète un ouvrage publié aux PUF soient rassurés d’emblée : quand le professeur pointe le nez, se complaisant dans une terminologie par trop scientifique, l’auteur traduit son jargon à l’intention du lecteur moyen et ce n’est pas sans humour qu’il écrit : « en clair, ça signifie… » ou « autrement dit… ». Ce respect du grand public, quand il reste dans les limites d’une vulgarisation maîtrisée, est toujours un gage de sérieux dont j’apprécie au passage la courtoisie.

Il n’est pas anodin que la présente recension soit destinée à être publiée sur Internet alors que Bronner étudie principalement l’inflation exponentielle des données écrites, des informations et des opinions mises à la disposition d’un public de plus en plus avide de les consommer sur la toile au détriment des autres médias. Qu’on songe qu’en 2010, l’humanité a produit huit fois plus d’informations qu’en… 2005 et autant voire plus qu’il ne s’en était publié depuis Gutenberg jusqu’à nos jours !

Autant dire que pour quelques scripteurs de haut niveau culturel et moral comme ceux auxquels je me flatte modestement d’appartenir puisque Reflets du Temps m’accepte dans son cénacle (LOL), il est livré en pâture à la boulimie des internautes toutes sortes de nourritures intellectuelles frelatées ou au moins douteuses.

Avec les intentions les plus honorables, nous activons presque tous le même moteur de recherche afin de trier les données dont nous avons besoin pour notre travail, notre culture, nos relations sociales ou nos loisirs. Comment et pourquoi, lorsqu’une information est rationnellement, scientifiquement infondée, nous avons beaucoup plus de chance de la trouver brillamment argumentée sur Internet que solidement démentie, Gérald Bronner l’établit et l’illustre de façon péremptoire. Cela ne tient pas à la malignité de nos machines et de leurs cerveaux, explique-t-il, mais plus souvent à la paresse des nôtres et au penchant naturel que nous avons de donner crédit à ce qui nous semble étrange, propension qui est aggravée par l’acharnement tout aussi naturel des tenants des théories du complot et autres tireurs de sonnettes d’alarme à défendre leurs opinions, et à la répugnance que les scientifiques éprouvent à les réfuter, estimant non sans raison qu’ils ont d’autres chats à fouetter.

Cette observation n’est pas nouvelle ; il y a toujours eu des théories loufoques et des rationalistes qui haussaient les épaules. Mais Gérald Bronner démontre comment l’accumulation vertigineuse et la mutualisation de données écrites ou iconographiques issues des technologies récentes – pensons simplement à la puissance de nos ordinateurs domestiques ou la multiplication des téléphones/caméras portables – ne fait qu’amplifier dangereusement ces tendances naguère marginales qui s’épanchaient aux Cafés du Commerce.

Au détour de cent anecdotes souvent hilarantes quoique accablantes, vous apprendrez dans ce livre à la fois effrayant et réjouissant comment, pour diverses raisons dont certaines sont idéologiquement défendables, les révélations les plus saugrenues parviennent à trouver un écho sur les chaînes de télévision et de radio ou dans les journaux du monde entier.

Mais je servirais mal ce livre si je donnais à croire que c’est un de ces essais à sensation qui, sous couleur de déplorer nostalgiquement les errements de notre société postmoderne, accumulent à l’envi des histoires croustillantes sans en analyser ni les causes ni la portée. Le professeur de sociologie qu’est Gérald Bronner tient à démonter tous les rouages psychologiques, économiques, parfois politiques qui conduisent à des dérives souvent inquiétantes et s’astreint à énoncer les lois statistiques auxquelles elles sont liées. Quant au démocrate convaincu et vigilant dont le même Gérald Bronner revendique l’intransigeance, il consacre une importante part du livre à tenter de tracer les limites entre démocratie et démagogie, et à dénoncer les risques encourus par « le résultat conjoint du fonctionnement habituel de notre esprit [et] de la nouvelle structuration du marché cognitif » mais sans sous-estimer les aspects positifs de la modernité et les espoirs que l’on peut fonder sur la véritable révolution dont elle procède, à condition d’y mettre la prudence nécessaire.

Enfin, au terme de cet ouvrage dont je ne prétends pas rendre toute la densité, l’auteur réfute l’idée selon laquelle l’éducation des foules suffirait à remplacer des croyances par des connaissances. En effet, il est constant que c’est dans les classes les plus favorisées que se répandent le plus insidieusement les idées fausses et les raisonnements hâtifs. Toujours avec le même souci de rigueur, il en donne les raisons que mes lecteurs éventuels, élite éclairée s’il en est (re LOL), ne manqueront pas d’examiner attentivement, dussent-ils, s’ils sont convaincus, renoncer à leurs penchants pour l’astrologie ou l’homéopathie.

L’effort d’éducation qui doit être fait selon Bronner, mission qu’il confie en priorité aux enseignants et aux journalistes, porte sur le développement de l’esprit critique, en particulier à l’égard de nos intuitions, trop fréquemment trompeuses, mais aussi de tout ce qui flatte notre paresse intellectuelle naturelle et nos penchants au catastrophisme, et sur la réhabilitation dès le plus jeune âge de la méthode et de l’esprit scientifiques. Et que d’authentiques scientifiques prennent la peine de faire entendre leur voix dans les domaines de leur expertise ne semble pas inutile non plus. Ce livre en est la preuve.

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

Commentaires (3)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    31 mars 2013 à 10:04 |
    A lecture de votre recension; on reste un peu sur sa faim; mais peut-être est-ce cela le propre des bonnes recensions : donner faim de lire le livre recensé…On aurait voulu, en particulier, savoir comment Bronner « démonte tous les rouages psychologiques, économiques, parfois politiques qui conduisent à des dérives souvent inquiétantes.»
    Parle-t-il, par ailleurs, du rapport, à mon avis très fort, entre rumeurs/calomnies et nouvelles technologies ? La rumeur a toujours existé : c’est elle (au moyen de pamphlets) qui a décrédibilisé la monarchie d’Ancien Régime à l’aube de la révolution. Internet donne à la rumeur une caisse de résonance terrifiante. Exemple parmi tant d’autres : aucun juif n’aurait péri dans l’attentat du 11 septembre, car ils auraient été tous « prévenus »…Idée tellement ridicule que tout le monde ou presque l’a laissée dire sans broncher. Des esprits pas forcément simplets y ont cru….

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    • Bernard Péchon Pignero

      Bernard Péchon Pignero

      03 avril 2013 à 15:20 |
      Je suis content, cher J.F.V. d'avoir aiguisé votre appétit pour ce livre dont je n'aurais garde de prétendre avoir rendu toutes les saveurs en quelques lignes. Il était encore, il y a quelques jours, au centre d'un débat de La grande table, à France Culture, consacré aux experts. Mais il ouvre aussi des possibilités de réflexion dans bien des domaines et évidemment sur la rumeur et sur la façon dont Internet la transmet et l'amplifie...

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  • Martine L

    Martine L

    30 mars 2013 à 15:50 |
    texte passionnant, allant au coeur de ces sujets sociétaux-web ; mais vous permettrez, Bernard, que je sois particulièrement sensible à votre regard sur RDT ! bien sûr, et c'est peu dire qu'il y a là, la fine fleur de la pensée , car c'est bien ce que vous dîtes ? allez, lol, avec vous et place aux commentaires intelligents que mérite , et votre chronique et son livre support !

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