La Nuit du Point-Virgule

Ecrit par Martine L. Petauton le 03 septembre 2010. dans La une, Média/Web, Humour

La Nuit du Point-Virgule

Il avait fait orage, et je peinais à m'endormir, dans la nuit banalement noire de mon vert Limousin, enjauni par la touffeur ; ce soir, Il m'avait dit - sur Skype - : « tu as vu ! Tu en mets, des points-virgules !  Pourtant, on est plutôt dans leur obsolescence ! ». Comment bien dormir après ça ? Chroniquer, ponctuer, point-virguler, ne plus point-virguler … Quel chantier ! Et Il avait ajouté : « moi, c'est plutôt les points d'exclamation ... »

Je me retrouvais, glissant, comme dans cette machine à remonter le temps, chère à Wells (points virgules, lui aussi ?) et croisais, dans cette nébulosité propre au « sommeil d'entrée »,  quelques Egyptiens bariolés, me faisant un bras d'honneur : « Ponctuation ? Nous ? Non ! Merci. ».Il me fallut entendre déclamer du grec ancien, pour comprendre, qu'en plus de la monnaie, de la démocratie et, en prime, d'un peu de musique, ces gens là avaient apporté la ponctuation. C'est à dire, d'après mon Wikipédia : des signes graphiques, servant à ordonner le discours.

C'est ainsi que s'engagea ma nuit, avec, volant au-dessus de mon sommeil, des points, des virgules -  signes pausaux donnant des respirations plus ou moins marquées à nos phrases - ; deux points, exclamations ou autres interrogations, tirets, parenthèses ailées - signes mélodiques, un peu comme en musique - : noire, blanche, soupir, double croche ...  Tout ce bestiaire voletait, à bas bruit, marmonnant parfois pour tenir la bonne place dans la chronique  - encore top secret - que je mitonnais en dormant. C'est que, voyez-vous, il y a, entre ces signes une hiérarchie pire que dans l'Ancien Régime ! D'autant que j'en apercevais - volant haut, il est vrai - que je n'avais j-a-m-a-i-s utilisé ; le point d'ironie, par exemple (sorte de point d'interrogation inversé) qui m'aurait, à n'en pas douter, rendu plus d'un service ! Le point exclarrogatif (union d'un point d'interrogation et d'un point d'exclamation - fallait l'inventer !) qui pourrait être pour Lui - je lui en parle, au prochain Skype -  je m'agitais, ce qui est mauvais dans le premier sommeil …

Alors, dans le mitan de ma phase de sommeil profond, s'installa, d'une eau noire à souhait, un cauchemar d'un cru rare et sans doute millésimé : j'étais devant mon ordinateur ; Openoffice ( agrandir, cliquer ) s'ouvrait sur une de mes chroniques ; tout soudain, plus de mots !! que des signes de ponctuation … une forêt bien touffue de points-virgules ; des tirets, en veux-tu, en voilà ; les sirènes hurlantes des points d'exclamation ; le glissement feutré des trois points (tiens, j'en mets pas mal aussi !) ; ça et là, des guillemets ouverts à la française (en langue anglaise, ils sont dans l'autre sens).

Effroi, digne du  «  Horla » de Maupassant ; où est le texte ? Du coup, je visite à vive allure  deux ou trois Levy ; idem ! Amazonie de points d'exclamation, dans laquelle surnageaient, piteusement deux «  ben... ». Je clique sur le   Dédé d'Eric Thuiller ; pareil, mais là les signes avaient des soubresauts : ils rigolaient ! La trame joliment ornée de Le Mosellan éclairait une page sans aucun mot (avant le « big bang » ?) et chez J.F. Vincent, tout était d'équerre, mais  sans une consonne en vue ! A l'adresse de dame Elisabeth, qui a, vous l'aurez remarqué, un petit quelque chose d'égyptien, personne n'était étonné : les mots étaient là, mais pas les signes !  Bref, l'équipe de R.D.T. n'avait plus « les mots pour le dire » (bonjour Marie !), mais les pages chantaient d'elles mêmes, comme autant de scansions, de  rythmes, de musique, enfin, et on pouvait facilement reconnaître celle de Levy, de Lamouché-Petauton, de Vincent … celle-là, par exemple et son armada de féroces points d'exclamation, c'était, à coup sûr, la fameuse : « couac-Ferrat »

Ce fut alors, comme dans tout cauchemar de rang supérieur, l'arrivée du trauma paroxysmique à travers un personnage coiffé d'un ordinateur, et je crois bien, une férule à la main ; il prétendait être «  les règles de typographie dans la saisie »   (rien que ça !) et en avait après moi ! On me mit le marché en main ; si je voulais retrouver mes mots, il me faudrait respecter les procédures : signes simples ( . , ) pas d'espace ; signes doubles et hauts ( : ! ? ; le mien, donc ) faire une espace avant et après. J'avais beau dormir, mes tripes professorales s'insurgèrent contre ce féminin ! J'avais tort ! Dans cette jungle-là, vous devez jongler entre vos signes et vos espaces - filles ! Or, il n'avait pas échappé au bonhomme, que j'étais, souvent en courant contraire, dans ce genre de fleuve, émaillant mes chefs d'œuvre de virgules bien trop autonomes, de points-virgules amoureusement ancrés à la dernière lettre du mot, d'exclamations réclamant à hauts cris la majuscule qui devait les suivre, pour leur faire l'honneur d'être une fin en soi. J'allais jusqu'à claquer des dents, au fond du lit, tant je craignais d'avance les coups, qui ne pouvaient que pleuvoir, à l'examen de mes tirets - jamais du bon gabarit - et trop souvent sans leur fille - espace !

Mais la nuit avançait et le sommeil paradoxal, nid préféré des rêves, s'amorçait … Qui dit rêves, dit :... Non ! Ce ne fut pas lui qui s'encadrât, mais un visage rond à lunettes de hibou étonné, qui se mit en devoir de m'expliquer - en faisant simple, comme dans les Universités Populaires de son pays de cidre - le pourquoi, le comment de mon syndrome - point-virgule...

« Pourquoi faites-vous une pause aussi longue dans le balancé de vos phrases ? Cette respiration ? (respirez !) d'où vient-elle ? Ne serait-ce pas un manque de confiance en vous ? Un doute originel, une envie (refoulée) de ne pas aller - comme tout un chacun - du point au point ? Etes-vous bien sûre de vouloir, de pouvoir écrire ? ». Emoi, chez la dormeuse ; mais il enfonçait le clou : « votre copain Levy, et ses points d'exclamation, c'est tellement plus simple ! Regardez ! »  disait-il, en agitant le duplicata - certifié conforme - des dix dernières chroniques du rédacteur en chef - « à quoi cela vous fait-il penser ? ». Médusée, je murmurais : « à une bouteille ! » « renversée, évidemment ! » ricana-t-il ; et là, dans un grincement de porte de cave - un peu Fort Boyard - je vis s'ouvrir sur l'écran, le « 920-Revue » !

En sueur, après cette nuit d'enfer, j'émergeais enfin ; ce matin, il faisait pluie, et les branches de châtaigniers s'égouttaient. Je rampais jusqu'à l'ordinateur, effectuais les procédures de routine («  la base virale VPS a été mise à jour ») ; en cliquant sur « chroniques Martine », j'ai eu un souffle d'angoisse ; mais ! Haut les cœurs! - yes, she can ! -  tout était redevenu d'équerre. Allez, bonne fin d'été ; vous avez bien mérité une émoticône ; -) et en prime @...

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (7)

  • jocelyne

    jocelyne

    06 septembre 2010 à 09:53 |
    Texte trés agréable à lire ,sujet original,drôle et vivant.
    En graphologie,la ponctuation a aussi une certaine importance.L'usage fréquent de points d'exclamation est un signe d'enthousiasme!!
    Merci,Madame.

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    • Martine L.Petauton

      Martine L.Petauton

      06 septembre 2010 à 11:39 |
      Alors, si les points d'exclamation sont signes d'enthousiasme, convenez Jocelyne, que c'est le portrait- craché de celui qui en met beaucoup!

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  • lmlevy

    lmlevy

    04 septembre 2010 à 16:26 |
    Au fond, chère Martine, votre style (unique) vient en partie de votre myopie. Savez-vous que Tristan Tzara a inventé ses plus belles images poétiques (la femme eux cheveux violets, le chien vert...) parce qu'il souffrait à la fois d'une myopie de dernier degré et d'une forme de daltonisme ?
    Votre avenir est assuré. :-)

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    • Martine L.Petauton

      Martine L.Petauton

      04 septembre 2010 à 19:49 |
      D'autant, qu'en plus de ma myopie, je m'honore maintenant d'une hypoacousie ( point virgule ), aussi je vous laisse à imaginer le gabarit inédit de ma prochaine chronique!

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  • Jean Le Mosellan

    Jean Le Mosellan

    03 septembre 2010 à 22:09 |
    Je crois que les points-virgule constituent une espèce en voie de disparition. Leur niche écologique est aussitôt occupée par le signe @,qui est bien plus beau. La beauté est un critère de sélection,ne croyez-vous pas ?

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    • Martine L. Petauton

      Martine L. Petauton

      04 septembre 2010 à 15:01 |
      Très juste! et je rêve de pages réduites à leurs ponctuations - un peu, comme dans le texte - on y verrait, c'est évident tout ce qu'on a DIT et ECRIT ! il y a là, matière à recherches, comme, au temps de ma fac, quand on "comptait" dans un texte, le nombre de fois, tel mot,la fréquence des articles etc... On voyait, du coup, pas mal de choses d'un auteur, ou d'un courant littéraire . Et puis, c'est devenu, une marotte qui a tourné à vide !

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    03 septembre 2010 à 21:09 |
    Je maudis toujours les claviers français qui mettent les points au-dessus des points-virgules : il faut presser deux touches pour les points, contre une seule pour le point-virgule...Heureux allemands dont le clavier a mis fort opportunément le point en première position! Car, chère Martine, c'est vrai, on utilise ce dernier infiniment plus...

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