Le 27ème commentaire ...

Ecrit par Eric Thuillier le 19 décembre 2010. dans La une, Média/Web, Société

Le 27ème commentaire ...

… A la chronique « Au risque de la Toile » de L-M. Levy

Je n’ai pas eu le temps lors de sa parution vendredi dernier de commenter le texte de Léon-Marc Levy. Et surtout ce texte m’avait engrossé les méninges d’un commentaire qui méritait quelques jours de gestation, de décantation.

Les commentaires ont porté sur les relations d’Internet avec le savoir et la citoyenneté. C’est tout à fait intéressant, pas autant peut-être que l’amour courtois mais de la même époque, celle de la culture. Or Internet ferme la parenthèse de la culture, les choses rentrent dans l’ordre, la nature reprend ses droits. Cette hypothèse est formulée pour rire comme dit Emile Eymard. Mais on ne sait jamais ce qui peut s’immiscer entre les hoquets du rire. Un jour j’ai formulé pour rire, pour faire bisquer un voisin athée jusqu’au bout des cheveux, que Dieu n’était pas si mort qu’il en avait l’air et depuis il ne cesse de me tirer par les pieds. Dieu, pas mon voisin, qui sait depuis belle lurette ce qu’il en est.

Pour le savoir et la démocratie, la liste des contre performances du réseau est si évidente qu’il est inutile de l’écrire. Internet, mesuré sur une échelle célèbre, est dans l’histoire de l’humanité depuis une fraction de seconde. Laissons à nos successeurs le soin de juger, après cinquante ou cent ans d’Internet.

Ce qui semble plus déterminant que le contenu, qui n’est jamais qu’une nouvelle manière d’accéder aux mêmes choses, c’est l’uniformité de comportement, de relation avec le monde qu’engendre Internet. Je ne suis pas contre, ce serait aussi absurde que d’être contre la position verticale de l’homme ou contre le langage articulé. Internet ne se discute pas, il s’impose à nous comme la suite logique des avancées techniques qui nous prolongent, prolongent l’aventure humaine en continuité avec l’aventure biologique de la vie.

Contrairement à notre vanité d’homme qui nous fait croire que nous l’avons inventé, que nous le devons à la sophistication de notre science, de notre culture,  Internet est une reprise en main par la nature de notre destin. La nature, mise en vacance par la culture pendant quelque millénaires, prend sa revanche. Si elle est prodigieusement inventive pour le nombre des espèces, elle aime l’uniformité au sein de chaque espèce. Elle aime, sans qu’il soit besoin de manuels d’éducation, que d’un  bout à l’autre le la terre les mésanges bleues soient plus petites et moins craintives que les noires, que chaque espèce ait un type de relation au monde qui la justifie comme espèce, qu’il ne faut mêler à aucune autre pour maintenir la diversité. L’homme a échappé à cet impératif de la nature. Il a diversifié à l’infini les peuples, les langues, les mœurs au sein de sa seule espèce.

L’important n’est pas l’énorme variété du contenu, c’est la promesse de réuniformisation,  après la courte séquence culturelle, de l’espèce humaine.

Les hommes s’étaient affranchis de la communication naturelle, inscrite dans les gènes, par laquelle les fourmis d’Australie se comportent comme celles de Chine sans être reliées entre elles. Internet est le biais par lequel la nature retrouve ses ouailles. Les hommes seront d’un bout à l’autre du monde soumis à la communication comme les bovins le sont à la rumination. Ils mâchonneront à longueur de temps de l’information sans autre objectif que celui de produire de nouveaux hommes communicants, comme une vache a pour objectif de produire d’autres vaches, et des petits pois d’autre petit pois (je pense au petits pois car c’est vraiment un immense effort consenti sur une seule saison pour reproduire du même).

Pour la destruction de ce que les techniques de communication prétendent magnifier,  un précédent devrait nous alerter. Le voyage en avion a tué le voyage, il a fourni du bonheur à une génération et demi, le temps pour lui de détruire, de consommer la source du bonheur. Le voyage lui même, le mystère, l’exotisme, les voyageurs qui nous emportaient par leur récits autrement que ne le fait le Club Med, sont morts. Il a transformé la planète en parc d’attractions.

La vitesse dans la communication des idées aura, a déjà des effets comparables.

Certaines formes de conscience n’y survivront pas mais il faut s’en réjouir, ce sont les parts de conscience qui s’interposent entre nous et la jouissance d’être, entre nous et les fournisseurs qui nous veulent du bien. Les grandes entreprises mondiales sont les nouveaux principes naturels et Internet leur fournit un extraordinaire outil pour obtenir le consentement de ceux qu’elles appellent encore des clients et dont elles aspirent à faire des sujets.

Ca ne se discute pas, c’est comme ça ; La nouveauté c’est que l’évolution en passant de la biologie à la technique travaille à vue. La nature avec ses petits moyens de chimie neuronale mobilisait six cents générations pour faire passer une information utile à la survie de l’espèce, la technique n’en consomme qu’une ou deux.

Je plaisante, ce n’est pas une blague, je plaisante vraiment. Les contradictions me font rire, et celle qu’ajoute Internet aux doutes qui, avant lui, nous assaillaient quant à la vraie nature du langage et de l’intelligence m’enlève le doute : je finirai ma vie dans une franche bonne humeur. J’essaierai de me distraire par quelques graffitis sur l’immense mur de bavardages produit par Internet qui, en réalité, nous sépare et protège les pouvoirs. Ils ont moins à craindre de millions d’hommes qui pratiquent l’alchimie d’Internet, qui transforment l’or de la liberté de parole en plomb, qu’ils n’ont à craindre d’un seul Jaurès. Mais je n’aurai plus de doute, je saurai que mes graffitis, quoi qu’ils disent, sont bien vite recouverts par d’autres, participent à un crépis qui consolide le mur.

Poutine ne s’y trompe pas, s’il profite de l’affaire wikileaks pour lancer une pique non dépourvue d’humour aux démocraties occidentales, il sait aussi que ce qui s’expérimente au nom de la liberté finit toujours dans l’escarcelle des pouvoirs, politiques ou économiques. Il sait que la possibilité de dresser des listes, qui demandait autrefois un épuisant travail de police est désormais automatisée et élaborée avec le consentement des citoyens.

Vraiment je plaisante, mais je ne suis pas maître du langage et de la pensée, je sais que n’importe quel assemblage de mots a autant de chance de receler de la vérité qu’un autre, que cette page contient ni plus ni moins de mensonges que les dithyrambes sur les merveilleuses possibilités d’Internet.

Merveilleuses possibilités, j’y vais pour un dernier couple d’arguments massues, qui nous détruisent de deux manières (détruire ce que nous sommes aujourd’hui n’est pas forcément un crime).

1 – En altérant notre relation au temps, en modifiant profondément la niche écologique de la conscience. Au point de la mettre en danger ? Peut être !

2 – En nous réquisitionnant à tout instant. En mobilisant au profit d’activités douteuses le capital de nous-même, soit des moyens considérables d’investir dans le réel et dans le rêve, d’introduire le fuselage de notre vie dans les univers fabuleux.

A propos de l'auteur

Eric Thuillier

Rédacteur

Artisan électricien

Auteur de chroniques sur "Le Monde.fr"

Commentaires (8)

  • Leon-Marc Levy

    Leon-Marc Levy

    22 décembre 2010 à 19:52 |
    Il n'est pas question que je laisse "fuir" votre chronique cher Eric sans vous dire le plaisir que j'ai à voir prolonger et développer mon texte sur la toile. On retrouve ici, dans vos propos, toutes les valeurs qui vous honorent : attachement à l'autonomie des individus, relations humaines plutôt que "com", refus des massifications aussi volontaires qu'imbéciles. J'aime beaucoup votre chronique !

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  • Jean Le Mosellan

    Jean Le Mosellan

    21 décembre 2010 à 20:26 |
    Ce qui est certain c’est que le Voyage de Marco Polo n’est plus possible question de rapport avec le temps,une fois admis que le temps médiéval était quand même plus poétique que le nôtre. Mais les voyages de Tintin non plus,sans que leur temps soit très ancien. On imagine que ses voyages au Congo,au Tibet,en Amérique etc…ne sont plus possibles. Sans doute Poutine pense-t-il que celui au pays des Soviets reste possible et sera un jour au programme du Club Med ? Un point de vue très original.

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  • Martine L

    Martine L

    21 décembre 2010 à 12:41 |
    Je retrouve dans votre texte, solide, argumenté, poétique aussi, tout ce qui, sans doute, est un peu vous : un doux et constant regard pessimiste, qui, pour le moins, doute, sur la vitesse et le mouvement du monde . Légitime et partagé par beaucoup, qui le disent moins bien que vous ; Internet n'a qu'à finalement bien se tenir quand on a la chance de vivre en Dordogne – un œil sur les murs de Lascaux, un autre sur la Vézère ...Pour autant, et vous semblez en convenir, la toile est définitivement le symbole,noir et blanc, d'une mondialisation inéluctable ! Mais - ô chance, il y a encore des hommes, pour rationaliser, humaniser tout – de l'économie à la communication – et, là, encore, ce sont eux qui fabriquent, réparent, organisent ( bavardassent ou débattent ) ; faisons confiance à nous même pour utiliser nos outils ; votre voisin de Lascaux n'a - t- il pas déjà fait cela ?

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  • M.Guessous

    M.Guessous

    20 décembre 2010 à 23:15 |
    Précoce de s'étonner, bientôt un cerveau portable bourré d'ADN et de neurones remplacera le rudimentaire ordinateur à puce et circuits électroniques. Le bouleversement de la communication et l'avènement de l'Internet n'est qu'une facette de la spécificité de l'être humain qui outrepasse sa condition de créature soumise et contemplative pour s'élever au rôle d'acteur. L'homme marque un tournant dans l'évolution des espèces dans la mesure où il interfère avec la nature et semble participer à sa propre évolution. S'agit-il d'une concrétisation d'un mythe de divination pour atteindre l'olympe ou d'un projet satanique pour braver les dieux? Dans les deux cas il reste tributaire d'un déterminisme inscrit dans ses gènes. Cesser de communier avec la nature, la contrarier, dégrader sa propre écologie, revient à faire de l'homme un renégat qui coure à sa perte. L'homme a le choix, ou s'adapter ou disparaitre.

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  • Guerrier Elisabeth

    Guerrier Elisabeth

    20 décembre 2010 à 18:08 |
    La servitude volontaire, qui peut lutter contre ?
    Mais est-elle plus volontaire ou plus servile devant l'écran ?
    L'ampleur des possibilités même si elles ne sont pas majoritairement exploitées, mais là, est-on sur un terrain vraiment nouveau, reste d'une richesse incroyable pour qui aime à rôder.
    Quant aux "effets" à long terme, c'est vrai, il est impossible de prévoir s'il tendront vers un lobotomie en douceur.
    Si c'est le cas, nous n'aurons alors que ce que nous méritons.

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    • Eric Thuillier

      Eric Thuillier

      21 décembre 2010 à 12:52 |
      Vous avez raison, Elisabeth, le vieux fond de nostalgie de l'esclavage qui habite les hommes n'a pas fini de nourrir la servitude volontaire, ce qui m'inquiète c'est le risque d'un mode unique d'asservissement qui passe par un flot ininterrompu d'informations.
      Soyons concret : dans les régimes de dictature politique un homme peut toujours se dégager, éventuellement au risque de sa vie, de la servitude, il peut pousser un cri qu'il est très difficile d'étouffer dans le silence, alors que dans une société envahi par le bruit il est très difficile de faire éclater un moment de silence. De ce silence dont chaque homme a besoin pour se construire et dont je crains qu'il nous soit retiré par la société du flux tendu de l'information et du besoin de fabriquer de l'information pour maintenir ce flux tendu.
      Ce mode unique a ceci de diabolique que, puisqu'il est impossible de lui opposer du silence, on est contraint de l'utiliser pour parler contre lui et en conséquence de lui donner du crédit, de le renforcer. On fait ce qu'on veut de ce constat mais pour ma part je trouve qu'il nous met devant une énorme contradiction, une aporie de la responsabilité. Et pour répondre en même temps à Jean François, ce constat ne me rend pas pessimiste, c'est un mot qui ne fait pas partie de mon vocabulaire, en face de certaines réalités qui révèlent notre impuissance, comme face à la mort, un mystère s'ouvre et ensemence notre vie. Excusez moi, tout cela dit trop vite mais la parole est libre, nous avons bien du temps devant nous pour parler encore.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    20 décembre 2010 à 17:53 |
    C’est vrai que l’avion, et plus généralement, les voyages de masses ont dépoétisé le voyage ; c’est vrai que l’hyper communication nous harcèle et mobilise en nous une énergie qui pourrait être (qui sait ?!) mieux utilisée ailleurs, mais je suis moins pessimiste que vous, notamment en ce qui concerne la nature. Vous dites que la nature uniformise, certes, mais c’est aussi la nature qui produit « la » mutation génétique qui introduira le changement. Et c’est tout particulièrement vrai d’internet : les sites et les idées développées sur les sites « mutent » sans arrêt. Allons, ne désespérons pas, le village global de la toile porte en lui-même les possibilités de son renouvellement.

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  • Vaillant Sabine

    Vaillant Sabine

    20 décembre 2010 à 15:09 |
    J'ai lu votre texte sur un rayon de Lune!
    L'uniformisation de la pensée, des comportements,... une gangrène qui court!!
    Sabine

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