Ma chronique et les oeufs brouillés

Ecrit par Martine L. Petauton le 13 septembre 2010. dans Vie quotidienne, La une, Média/Web

Ma chronique et les oeufs brouillés

Texte qui reflète ( déjà ) l'experience, un peu ancienne d'une petite dame qui commence à écrire des chroniques (au Monde.fr) ; cette petite odyssée est dédiée, très fraternellement à tous ceux qui débutent, sont sur le point, rêvent d'écrire dans R.D.T.... Je suis passée, ils passeront !! Garder la distance et l'humour, qui demeurent les ingrédients essentiels de la recette ! Bonne écriture!

 

Ca doit les prendre- les garçons - en se rasant, et nous, les filles, je ne sais trop… Je vais écrire à propos de… et l’envoyer au Monde.fr, chroniques des abonnés ; ce bienheureux système qui nous permet en un tour de passe-passe de nous imaginer journaliste, tout pareil qu’en vrai, mais ce n’est qu’un jeu, comme le garage ou la coiffeuse des petits, avec les piles pour faire le bruit et clignoter.

C’est du reste un espace qui honore, que celui de ces chroniques, bien écrites et richement approfondies, puisqu’à la différence des textes des professionnels, elles échappent aux commandes et à la pression et demeurent dans la liberté du sujet choisi. Je pense que les écrivains de métier qui œuvrent dans cette rubrique se sentiront peu concernés par mon propos ; de même, ces chroniqueurs de haut vol qui - mais comment font ils ? - enchaînent les uns aux autres, des textes aux prétentions légitimes. Non, il s’agit ici du peuple des occasionnels, un peu besogneux, qui, comme moi, ne pratiquent pas ce sport régulièrement ; ceux pour qui la chronique n’est qu’un grain d’épice - mais quel grain ! - dans un quotidien occupé à tant d’autres choses

 

Jeter d’abord quelques idées sur le papier. Je dirais que déjà, le fond de l’air change : concentration, ambiance de création, isolement. Imagine-t-on que puisse naître la moindre Ecriture, le stylo d’une main, et, de l’autre, la cuillère pour les œufs brouillés que je mitonne pour ma voisine…

Le temps, ensuite de la « saisie »; toute une affaire pour moi qui fait bien mieux du vélo que du PC. Voici quelques souvenirs du parcours du combattant-chroniqueur. La frappe est laborieuse, mais aussi piégeuse. Tiens ! Ça souligne en vert ici ? Là, je n’ai pas désactivé la touche des majuscules et, - d’un coup - s’affichent en énorme trois lettres qui me narguent… Une pression un peu forte sur le clavier et ce ne sont pas moins de sept « e » qui sifflent à la fin de ma phrase ! Il faut enregistrer, s’interroger (saouler ou soûler ?). Une heure de saisie ! Et je n’en suis que là… Veiller, par-dessus tout, à la ponctuation (zut, le ? c’est en majuscules, sinon ça fait 4 et vous avez un texte codé digne de la C.I.A.). Mes préférés : les "espaces" chers aux typographes (au ras de la parenthèse, après ce point virgule…), et puis j’avoue un problème certain avec les tirets - les petits et les gros -, mes textes semblant aimer les deux, mais pas en même temps !

Relire, donc, corriger, rajouter, déplacer… Ca devient franchement sportif ; il faut être synchronisé : « ancrer ? encrer ? » ET « supprimer »; alors, j’ancre solidement pour supprimer le « s » avant la virgule ; je place le « e » et – cata - je garde la virgule enchâssée entre deux lettres !

Suivre ensuite, le nez sur la procédure, les x étapes pour : « copier », « imprimer » (le tout), « coller », « envoyer » sur le site du Monde (titre en minuscules) « certifier » être l’auteur (tiens donc !), « valider ». Ouf ! Les œufs brouillés, c’est plus sûr !

Ensuite, les affres (à moins que ce ne soit le « baby blues » qui suit l’accouchement ?). L’enfant va-t-il être accepté par cet occulte « comité de lecture » aux pouvoirs peut-être mystérieux ? Aller deux ou trois fois dans sa « messagerie » (qui ose dire : moins ?) : le texte «  votre chronique a bien été acceptée » n’est toujours pas là ! (il y en a peut-être beaucoup ; c’est Noël ; où sont ces fichus lecteurs ? Pas en congé ? Quand même ! ). Enfin, un « beau jour ou peut-être une nuit… », Voilà le cher sésame : ma chronique est là ! Elle s’affiche ! Le bonheur ! Avec la photo, un peu petite, un peu floue. « On ne te reconnaît pas vraiment », me dit ma voisine. Pas d’erreurs, ni d’oublis. Professionnels, ces gens du Monde !

A droite du texte, un peu vicelard en bord de page, vierge encore mais peut-être pas pour longtemps, l’espace inquiétant du : « réagissez ! ». Et là, m’assaillent, venues du fond de mon enfance scolaire, des angoisses d’un autre genre. Qui va aimer ? Qui va se moquer ? (surtout qu’ils ont des « pseudos »  ces monstres !). Quelle note ? (un vertige me prend devant ces cohortes d’enseignants attendant leur évaluation symbolique…). Cruel dilemme : des réactions ? Donc d’éventuelles critiques ; pas une seule, et on est dans le lâche soulagement de l’élève « non ramassé », frustré, mais pas trop. Car, s’inscriront bientôt là, les lignes plus ou moins fournies de ceux qui inter-réagissent sur nos textes en faisant - poupées gigognes - des micro chroniques ; certains opinent et vous confortent ; il y a de la critique acide et agacée : «  je ne vous suis pas… », de l’info en plus : « je me permets d’ajouter… », des « éclaireurs de chronique » qui se saisissent d’un petit morceau de votre texte, ouvrent une fenêtre et vous apprennent que… Il y en a qui partent - on ne voit pas toujours le rapport avec son propos - dans un quelque chose qui leur est propre; d’autres encore qui repiquent au truc plusieurs fois le même jour : «  je veux aussi vous dire… »  (N’étaient-ils pas partis surveiller leurs œufs brouillés eux aussi ?)…

Mais, le temps passe et la vie de la chronique en ligne est de l’espèce des éphémères… Elle glisse doucement vers le bas de la page (« vers le déplaisir », avait déjà dit un de nos chroniqueurs) et finit par disparaître sous le « suivant ». Quelques textes cuirassés supportent le choc plus longtemps en haut du donjon-pardon, en « Une » des chroniques…

Et bien, quel parcours ! Pour enfanter de quelques heures - un jour ou deux au mieux - en ligne. « T’en as du temps à perdre ! » - me dit la voisine -, un brin admirative, un zeste sceptique … Tu les fais comment, tes œufs brouillés ?

Alors, 4 œufs entiers et un blanc…

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (5)

  • jocelyne

    jocelyne

    14 septembre 2010 à 17:56 |
    On ne peut que vanter vos mérites.Votre talent est incontestable, les pistes que vous prenez ne sont pas brouillées ;elles sont ouvertes vers le meilleur!!
    Merci pour cette invitation.

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  • lmlevy

    lmlevy

    14 septembre 2010 à 12:56 |
    Y'a pas que les oeufs qui se brouillent dans les chroniques et leurs commentaires. :-)

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  • OLIVIER EYQUEM

    OLIVIER EYQUEM

    14 septembre 2010 à 08:30 |
    Vous arrêtez en plein suspense (on appelle ça un "cliffhanger"). Êtes-vous du camp qui ajoute du lait ou de la crème fraîche aux œufs, ou appartenez-vous au camp opposé?

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    • Martine L.

      Martine L.

      14 septembre 2010 à 13:26 |
      Et bien, pour le moment, je ne lâche qu'un renseignement : une pincée de paprika, à la fin ,comme la recette donnée par Chabrol dans "poulet au vinaigre " décidément, c'est le moment de le dire ;;; et de le saluer!

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    13 septembre 2010 à 19:43 |
    Je comprends parfaitement le processus par lequel vous écriviez/écrivez vos chroniques : c'est exactement la même chose pour moi!
    Il y a forcément quelque chose de narcissique : être publié(e), être lu(e), être approuvé(e), voire admiré(e)...S'ajoute chez moi un goût assumé pour une certaine provocation; le pire étant bien sûr de ne susciter que de l'indifférence. Mais...Réussir des oeufs brouillés procure une grande satisfaction!

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