Netflix et Kantorowicz

Ecrit par Jean-François Vincent le 28 avril 2018. dans La une, Média/Web

Netflix et Kantorowicz

Titre curieux, à n’en pas douter. Quoi de commun, en effet, entre une chaine câblée américaine et le grandissime historien d’origine allemande ?

Il s’agit, en fait, de la série The Crown, diffusée exclusivement sur Netflix, qui se veut une biographie de la reine d’Angleterre actuelle. En réalité, rien que ce titre révèle l’intention des auteurs, tous britanniques : le personnage principal du feuilleton n’est pas Elisabeth Windsor, mais l’institution qu’elle incarne ; non point les petites histoires d’une femme (bien qu’elles y figurent aussi), mais un véritable cours de philosophie politique de la monarchie… une application pratique de la théorie d’Ernst Kantorowicz !

Le fil rouge de tous les épisodes peut se résumer dans le combat intérieur qui se déroule entre l’être humain couronné et la Couronne, essence même de sa royauté. Ainsi la reine Mary (femme de roi Georges V) met en garde sa petite-fille : « J’ai vu la chute de trois grandes monarchies du fait de l’inaptitude des souverains à séparer leur devoir de leur complaisance envers eux-mêmes. Tu dois faire ton deuil à la fois de ton père (NB. Georges VI, qui vient de mourir) et de quelqu’un d’autre : Elisabeth ; car, à présent, Elisabeth Regina la remplace. Les deux Elisabeth seront souvent en conflit, mais c’est la Couronne qui doit l’emporter, toujours la Couronne ».

En entendant ces mots, je ne pus m’empêcher de songer à cette ligne de Jean de Pange (Le roi très chrétien, paru en 1949) : « Le roi meurt en tant qu’individu et renaît en tant qu’âme commune de son peuple », le monarque figurant la tête d’une personnalité corporative – « a mystical corporation » écrit Kantorowicz – dont ses sujets forment les membres. Transposition séculière du Corpus mysticum christique d’origine paulinienne. Ainsi le juriste anglais, Jean de Salisbury (XIIème siècle) s’amuse-t-il à décliner la « corporéité » monarchique : tout en haut le souverain, la tête ; un peu plus bas, le cœur, le sénat ou le conseil royal ; puis les yeux, les oreilles et la langue du roi : ses représentants dans les  provinces ; ses mains sont les soldats, son ventre les fermiers généraux et ses pieds les paysans. Organicité, coalescence de parties constituant un tout insécable : la Couronne.

Le jurisconsulte italien Baldus de Ubaldis (Baldo degli Ubaldi) distinguera, au XIIIème siècle, la Corona visibilis, celle qui se voit, de la Corona invisibilis, celle qui ne se voit pas, la plus importante, car cette dernière ne périt pas : elle n’a pas de fin ; « Domus in aeternum permanebat », la maison royale demeurera pour l’éternité. Winston Churchill, son premier ministre, prévient d’ailleurs la jeune reine à propos des journalistes : « Les médias peuvent bien vous regarder ; mais qu’ils ne voient que ce qu’il y a d’éternel ». Cette éternité se confondant, en réalité, avec celle du Christ lui-même. Kantorowicz précise : « Le Christ se glisse dans l’espace vide laissé entre deux règnes, en qualité d’interrex, assurant de la sorte, à travers sa propre éternité, la continuité du royaume ».

L’individu couronné doit donc se plier à la couronne qu’il porte et oublier son petit moi. Sir Thomas Lascelles, son secrétaire privé – qui fut également celui de son père, Georges VI et de son oncle, Edouard VIII – sermonne Elisabeth II, au moment où, comme il prend sa retraite, il faut lui choisir un successeur. Elisabeth veut nommer qui bon lui semble et non le candidat officiel de la cour. Lascelles alors la prévient : elle suit une pente dangereuse, celle qui a conduit son oncle à l’abdication. La reine s’offusque : quoi de comparable entre le fait de renoncer au trône pour les beaux yeux de sa maitresse et la volonté de décider elle-même des nominations au sein de son propre secrétariat ? Lascelles, implacable, répond : « L’on ne saurait encourager l’individualité dans la maison Windsor, cela aboutit à des catastrophes. C’est dans les petites choses que commence la putréfaction ; l’ego, l’entêtement et l’individualisme s’installent ».

Belle leçon de bien commun à méditer par ceux qui nous gouvernent. Le « je » doit céder la place au « nous », que ce « nous » soit une république ou une couronne, voire une allégorie du pays. Dans la préface de sa monumentale Histoire de France, Michelet décrit une apparition : il a vu « France » et se prosterne devant elle, foudroyé par l’émotion (d’où le titre : Histoire de France et non de la France !). Dans le générique de The Crown, l’on voit lentement, majestueusement, se profiler l’ombre dorée de la couronne. Vivat corona per semper !

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (2)

  • martineL

    martineL

    30 avril 2018 à 08:55 |
    Lors d'un débat récent à la TV autour du « sens » actuel de la monarchie britannique ( naissance, mariage et foule des fans incroyablement énamourés), il fut question de cette série «  the crown » dont il fut dit qu'elle ne relevait pas tous, loin s'en faut, les éléments biographiques de l'itinéraire d'Elisabeth II, demeurant disait-on, largement dans le champ des biopics hollywoodiens ?
    Mais ce que vous dîtes dans votre papier, à partir de la série interroge bien au-delà : la monarchie, son sens de lien pour une nation, son repérage identitaire, son « sacrifice » – forcément dans le temps d'une vie complète - est sans doute ce qui imbibe les tenants du régime monarchique ( qui, rappelons-le au RU, est tenu de ne pas faire de politique). On peut s’interroger : faut-il un roi ( constitutionnel, s'entend) pour cimenter une nation ? Nous faut-il donc, nous Français, regretter de n'en pas avoir, ou lire notre constitution présidentielle comme une monarchie républicaine ? Demandons cela à un F Hollande, je vous garantis sa réponse : - hélas, oui, à un E Macron : - fort heureusement, oui !!
    En Angleterre, et ailleurs dans les monarchies européennes, des pans importants de l'opinion, sont largement d'un avis contraire, et militent pour de « simples » républiques, en présentant les importantes factures des monarchies.

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    • Jean-Francois Vincent

      Jean-Francois Vincent

      30 avril 2018 à 10:17 |
      Pour une fois, je suis d'accord avec Macron, qui a développé ces considérations dans un entretien à la Nouvelle Revue Française, dans son numéro du mois de mai, et qui fera l'objet, de ma part, d'une prochaine chronique. Oui, l'état - pour être pérenne et susciter l'adhésion - a besoin d'une transcendance, d'une "verticalité", comme le dit Macron et pas seulement lui. De Gaulle l'avait bien compris qui a instauré la monarchie républicaine élective sous laquelle nous vivons encore. La monarchie - républicaine ou non - c'est le point de rencontre entre le sacré et le profane, entre l'au-delà et l'ici-bas, entre l'éternité et le temps...

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