On a le Versailles qu’on peut…

Ecrit par Martine L. Petauton le 22 mars 2014. dans La une, Média/Web, Société

On a le Versailles qu’on peut…

Lycéenne passionnée d’Histoire, j’ai nourri en ce temps-là, une sorte de tourbillonnant intérêt, un peu obsessionnel, pour la Cour de Versailles de notre regretté Ancien Régime. A cette époque, la fille de Gauche qui murissait en moi, devait cohabiter – mais, c’est peut-être comme ça qu’on se construit brique après brique – avec l’admiratrice de ces parfums versaillais, disant après l’autre, ce diable de Talleyrand : « celui qui n’a pas connu la France d’avant 1789, n’a pas connu la douceur de vivre »… Je lisais tout – le bon, le moins bon, le vrai, l’à peu près ; je raffolais de ces chroniques coiffées par le talent ignoble de Saint Simon ; rien ne m’échappait des rites – ceux de l’hiver qui finissaient aux chandelles fumantes, ceux de l’été qui glissaient sur le Grand Canal ou « zyeutaient » sous les ombrages de l’Orangerie odorante… Ce n’est pas, alors, une, mais des myriades de chroniques pour Reflets du Temps que j’aurais pu aligner, tant ma science était réelle et surtout abondante, comme les fontaines de vins qui régalaient les courtisans… La Cour de France, c’était mon truc, à l’heure où mes copines oscillaient, perplexes, entre Antoine et Johnny, leurs idées, leurs cheveux…

Et puis, j’ai fait de longues et belles études d’Histoire. Est-ce parce que, juste avant mon arrivée, Albert Soboul (en personne ! une sorte d’icône) dirigeait le département contemporain de ma fac, et y faisait entrer, en symbiose avec 68, la grande Révolution Française, que mes choix se sont portés sur cette Histoire contemporaine, inépuisable, qui allait, de surcroît, façonner mes masses de granit en politique. Exit, du coup, la Cour et ses falbalas, pour un bon bout de temps…

Mais, vous n’êtes pas, je suppose, de ceux, naïfs, qui croient que les choses se passent et rentrent à la niche, pour ne plus jamais en sortir. La Cour m’a rattrapée, la Cour me rattrape, lorsque ma souris clique de temps à autre sur ce «  Bienvenue sur Facebook » dont vous êtes évidemment accro.

Foule il y a dans FB, probablement en proportion de celle de Versailles au temps de sa splendeur, lorsque s’y pressaient de 3000 à 10.000 de tout un peu. Donc, FB – un réseau, tout bêtement – a sa cour ; une flopée de cours, plutôt, à la façon de ces principautés allemandes des Temps modernes, qui se ressemblaient sans être identiques. Car, remarquez-le en tendant l’oreille, le ton, la musique, les sujets d’excitation sont tellement différents sur la page de cette princesse-là – très « air de la reine de la nuit » – ou sur celle de ce sombre Prince du soir – ah ! Celui-là… Et, comme il se veut à la Cour, s'entrechoquent céans, les visibles, les dans l'ombre, ceux qui regardent et s'apprêtent à ragoter dare-dare ; ceux, qui – plus bavards et bravaches, prennent de sacrés risques. Les cris et rires de quelques uns ; derrière, tapis, les yeux brillants d'une convoitise glauque de tous les autres. Passe le train royal. Respiration de la Cour...

Qui dit cour, dit « personne à courtiser » ; roi, reine et le toutim donc (on me permettra d’étendre ce haut des marches à tous les princes de sang). Grades, qui, sur les « pages » se reconnaissent à ces tourbillons de pouces en l’air qui garnissent le moindre de leurs « posts » ; ces « likes » qui, en langage non verbal, fort pratiqué dans les cours, disent benoîtement : – toi, on sait qui tu es ! Reconnaissance du fréquent, pertinent, drôle, grande ou/et belle gueule. Soyons honnête : salut respectueux au cultivé et au passionnant, qui habitent aussi ces lieux. Si, par hasard, un même facebookman tient tout sous son vaste chapeau noir, il rafle la mise en un rien de clics enthousiastes ! Comme un Louis XIV, dont l’intelligence en matière de dressage de ses nobles devenus courtisans, valut haute politique ; sur FB quelquefois le roi s’amuse aussi et teste son « courtisanat ». Un post laconique – un non-sens de post (« yep »), lancé comme appât, récemment, fit recette : commentaires étonnés, amusés – pas vraiment dupes – mélangés à des extases énamourées, simplement courtisanes. Quand le puissant parle, son nobliau plie le genou et salut...

Tellement odeur de Versailles, aussi, ces micro-récits (il est vrai de courtisanes au joli cuir épais, blanchi sous le harnais des commentaires et liens) qui font savoir qu’à telle heure elles dînaient à… pardon, dans le salon de la guerre, et qu’on leur servait… et, qu’à leur table, elles attendaient le prince. On voit presque le jeu de leur fourchette à deux branches, et le ballet de leurs frou-frou… Brouhaha Facebook / musique de Lully en galerie des glaces , valant, ici comme là, miroirs aux alouettes... on peut, évidemment préférer le luth du maître.

 Et puis – Cour sans dames n’existant pas, guère plus dans les reflets des bassins de Latone ou autre, qu’évidemment dans la galaxie google - « écran, ô mon écran d’ordi… » – le bal, vraiment jouissif, des favorites… Celles qui font leur cour, qui attendent de leur(s) roi(s) de cœur le retour de ces likes presque parfumés, qui débusquent la rivale et tentent de la tacler (re-like du prince réjoui) ; celles qui, un temps, sont en gloire et battent la page à grands coups d’éventail, puis – tristesse des cours – tombent en disgrâce, pour on ne sait quels longs mois, ni quel motif, non plus… comme à Versailles (peut-être plus du temps de Louis XV, que de la fin de Louis Le quatorzième « enmaintenoné »), le bruit des cœurs amoureux, et un jour, inévitablement, délaissés, hante les soirs de Facebook. Le film « Ridicule » de Patrice Leconte reste à l’affiche, parfois d’un bout de la soirée à l’autre. Mais, fête pour l’œil ! les « changements de sa photo de profil ; – magnifique ! Ginette !! bellissima, Josette ! » valent ces toilettes fabuleuses si complexes et coûteuses en énergie, et en pesant de Livres, dont la moindre gravure nous rassasie – tout en nous plongeant dans une perplexité abyssale - via nos livres d’Histoire.

Face sombre des parcs de Versailles – les affaires des poisons, les dagues et les crimes. Cette favorite qu’on chantât « dans le mitan du lit / aux marches du palais, et le bouquet a fait mourir marquise… », qui finit empoisonnée ; était-ce cette Angélique, dont les aventures enchantèrent notre jeunesse ? Crimes et violences que, sans doute, FB distille, autrement, à coups de piètres trahisons, d’affichages indiscrets amplement relayés, secrets d’alcôve reniflés sous les lignes, chagrins, colères, presque microscopiques, tenant à peine dans le capuchon d'une – petite - clef USB ; immensité sans queue ni tête de la virtualité bouillonnante... à coups, aussi, d’ostracismes qui valent bien ce rejet loin de la cour, par le roi, excédé ou lassé, qui condamnait ce noble à ne « plus respirer l’air de la cour… autant dire à mourir ». Liens que le prince tisse et sur lesquels il joue à l'infini ; patte brutale du chat face à ses souris. Sur les pages, on « bloque » et vous voilà ne plus pouvoir écrire pour votre belle, qui ne vous lira pas ! On tue aussi en « excluant de ses amis » tel ou tel fautif, ou indésirable. Quelque chose parfois de la Bastille et de ses lettres de cachet (« selon mon bon vouloir ») traîne… mais, si loin de nous, croyez-vous, le « Série noire » qui situera son meurtre dans FB ?

Alors, me direz-vous, l’Ancien Régime si cher à mon adolescence a trébuché un jour d’été sur la Révolution… Patience ! Les traines parfumées ; les plumes de chapeaux des courtisans FB !! derrière le prochain lien, s’écrit peut-être votre avenir... Yep ?

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (2)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    22 mars 2014 à 14:37 |
    « On croit quelquefois haïr la flatterie, mais on ne hait que la manière de flatter » François de la Rochefoucauld. J’ajouterais : et surtout qui l’on flatte !

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    • Martine L

      Martine L

      23 mars 2014 à 16:48 |
      Qui dit «  flatter » parle d'objectif à atteindre, souvent, ce qu'on attend du pouvoir. Or, dans FB, personne n'a de pouvoirs ; il n'y a que des pouvoirs supposés, fantasmés, virtuels. Donc, la Cour de FB – à la différence de l'autre, ne fonctionne pas sur le besoin de flatter. FB n'est que reflets de ses propres projections de tous ordres : affectives, amoureuses, de compétences, de place dans la société, d'idéal de soi, presque toujours, etc... En fait, c'est une Cour et ce n'en est pas une. Tout siège dans le miroir.

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