Réquisitions radiophoniques / Onfray

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 16 août 2014. dans Philosophie, La une, Média/Web

Réquisitions radiophoniques / Onfray

Il m’est difficile de prendre définitivement parti dans les querelles qui opposent une éminente fraction du monde intellectuel à Michel Onfray.  Cela tient sans doute à une certaine pusillanimité de ma part, à mon manque d’enthousiasme pour les positions partisanes tranchées mais surtout, je l’espère, à des scrupules nés du fait que j’ai renoncé à écouter les cours du philosophe de Caen. On ne peut légitimement critiquer que ce que l’on connaît bien, or je n’ai jamais pu entrer dans l’intimité intellectuelle de ce brillant théoricien faute de pouvoir suivre son débit de parole, écho d’une pensée au cours trop impétueux pour ne pouvoir s’imprimer sur mes neurones qu’à la façon de ces images stroboscopiques qui vous laissent un aperçu fragmentaire de ce qu’elles sont censées révéler.

Pourtant, les retransmissions estivales sur France Culture de ces causeries caennaises, à l’heure du pastis, me rappellent avec émotion un épisode récurrent de mes vacances en Cévennes. Ma voisine dans la ruelle de mon village, excellente amie de surcroît, avait pour habitude d’écouter Onfray tous les soirs et comme elle jugeait que l’enseignement roboratif du penseur nietzschéen ne pouvait pas faire de mal à nos concitoyens autochtones ou vacanciers, elle tournait le potentiomètre de son poste de radio de façon à ce que tout le village ou presque reçoive la bonne parole.  Elle-même l’écoutait religieusement en passant, à la fraîche, la serpillère sur son carrelage. Eût-elle passé l’aspirateur qu’elle l’eût néanmoins entendu. Bref, Onfray est pour moi assimilé à un rite estival dont je ne suis pas certain qu’il soit totalement exempt d’une connotation despotique que j’entends, peut-être à tort, dans l’autorité du conférencier et au détour de son élocution aussi rapide que son ton est péremptoire.

Mais tant qu’il s’agissait de confronter les mérites de Spinoza à ceux de Descartes ou de réhabiliter la mémoire de philosophes injustement oubliés au bénéfice des grands noms de la pensée spéculative (dont je n’avais néanmoins pas lu une ligne depuis mon année de philo), la véhémence de notre mentor pouvait se justifier, nous rappelant à l’humilité intellectuelle et justifiant les applaudissement nourris de son auditoire direct.

J’ai eu quelques échos de ses attaques contre Freud et les psychanalystes. J’aurais volontiers applaudi à ses sarcasmes à l’endroit de Lacan dont je me suis toujours abstenu de penser que ses formules absconses et ses développements alambiqués pouvaient masquer une légère dose de charlatanisme, évidemment assumée avec l’assurance d’une intelligence infiniment supérieure à celle du commun des mortels dont je fais partie. Mais il me semblait que le procès instruit par le philosophe contre Freud le Père, accusé d’avoir dans sa vie privée démontré l’inanité de ses écrits publics, sentait un peu trop le fagot. Si ma teinture juridique ne m’obligeait à n’admettre une opinion que dans le respect du contradictoire, j’ai de toute façon, envers la théorie freudienne, une dette d’honneur qui m’interdit à vie toute critique, fût-elle fondée sur des preuves irréfutables. J’ai dû en effet à la sommaire lecture d’un ou deux livres de Freud et à l’indulgence d’une examinatrice experte en maïeutique d’obtenir un 18 inespéré à l’oral de philosophie du baccalauréat. C’est dire que le fondateur de la psychanalyse a des titres imprescriptibles à ma reconnaissance, quoi que puisse dire M. Onfray de ses errements conjugaux.

Il se trouve que j’ai ouvert cet été mon poste de radio sur un des plus récents cours de Michel Onfray et que je me suis imposé de l’écouter avec attention tout en préparant le repas de mes chères « têtes bondes ». Il s’agissait pour notre philosophe radiophonique de dénoncer tous les penseurs du vingtième siècle qui ont commis le péché mortel d’écrire des textes, articles, essais, voire traités, affichant des convictions antisémites ou, à tout le moins, des complaisances pour les tenants patentés de l’antisémitisme officiel. Et notre professeur de vertu de faire observer qu’aucun d’entre eux n’avait été excommunié quand on s’était aperçu que l’antisémitisme de salon ou de convenance pouvait avoir des conséquences dramatiques sur la bonne conscience des peuples… enfin de ceux qui avaient survécu à la Shoa. Puis Onfray stigmatisait tous ceux, souvent les mêmes, qui s’étaient rendus coupables de connivence voire de collaboration avec le régime soviétique et par extension avec tous les despotismes.

La démarche était salutaire. Etait-elle fondée ? Le réquisitoire était évidemment accablant. Les plus éminents académiciens, éditorialistes, politiciens, prosateurs ou poètes en prenaient pour leur grade. Sur les traces des auteurs les moins soupçonnables de la moindre métastase maligne, notre justicier avait relevé quelques laisses nauséabondes qui en disaient long sur la duplicité ou sur la versatilité idéologique des accusés. Ce grand procès collectif où comparaissaient à peu près tous les noms qui ont guidé ma formation, qui ont éclairé ma lanterne et borné les limites de ma morale, m’amenait à faire mon propre examen de conscience : n’avais-je pas moi-même écrit ou laissé entendre entre les lignes quelque opinion douteuse, quelque lâche complaisance ; n’avais-je pas retourné quelque veste élimée en oubliant d’abjurer des convictions impies ? Je me suis rassuré en pensant que les neuf dixièmes de mes écrits sont et resteront inédits, surtout si je prends soin de les effacer de mon ordinateur avant le grand départ.

Mais pour ce qui concerne les autres, les grands, les célèbres, ceux qui nous disent ou nous ont dit à longueur de livres, d’articles, d’interventions médiatiques ce qu’il convient de penser, comment vont-ils s’en tirer face au réquisitoire implacable du procureur Onfray ? C’est leur affaire ai-je d’abord pensé. En y réfléchissant davantage il m’est apparu d’abord que les morts ne répondraient pas, laissant à leurs biographes le soin de faire la part de choses. Les autres démentiront, hausseront les épaules et diront que M. Onfray ferait bien de balayer devant sa porte. Car ils trouveront certainement que lui aussi, dans la masse énorme de ses publications et de ses déclarations, a forcément donné quelque bâton pour se faire battre. Ou bien ils allègueront qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. Enfin, qu’il faut replacer chaque chose dans son contexte et chaque courant de pensée dans son époque.

De Balzac, Victor Hugo a dit dans son oraison funèbre : « À son insu, qu’il le veuille ou non, qu’il y consente ou non, l’auteur de cette œuvre immense et étrange est de la forte race des écrivains révolutionnaires ». Révolutionnaire un écrivain qui a maintes fois vilipendé les juifs, qui s’est moqué des nègres et qui a tourné sa veste plus d’une fois ? Oui, révolutionnaire ! Hugo ne s’y est pas trompé et Balzac est incontestablement et légitimement un des plus grands écrivains français ! Comme Aragon a pu écrire d’insondables conneries staliniennes tout en étant un des plus grands poètes et romanciers de son siècle ; comme Mitterrand restera un des grands présidents de la République en dépit de ses amitiés douteuses, de son passé maurassien et de son admiration pour Jean Guitton ; comme Jean-Paul Sartre aura marqué son époque d’un souffle puissamment libérateur même si Michel Onfray tient de source sûre qu’il aurait fait l’éloge d’Hitler devant ses élèves du Havre dans les années 35 et même si, comme Beauvoir dont les féministes savent par ailleurs les immenses mérites, et comme tant d’autres, il s’est trompé sur toute la ligne sur Mao ou les Khmers rouges et sur tant de mirages du siècle passé.

L’important n’est pas de relever la paille ni même la poutre dans l’œil du voisin mais de constater que malgré toutes ces erreurs de jeunesse, malgré tous ces opportunismes, malgré tout ce qui, au risque de vertueux anachronismes, nous paraît aujourd’hui inqualifiable, abject, impardonnable, ces mêmes penseurs au passé douteux, en changeant d’opinion ou par l’opposition qu’ils ont suscitée auprès de théoriciens plus incorruptibles, en acceptant les leçons de l’histoire ou les nécessités économiques éditoriales, ont jeté les bases d’une nouvelle société où on ne peut plus écrire et, en principe, où on ne peut plus penser, ce qu’ils ont dit ou pensé à un moment de leur vie ou de leur formation.

Michel Onfray a-t-il conclu son réquisitoire en en relativisant ainsi la portée ? Je l’ignore car le repas étant prêt, je lui ai cloué le bec. Peut-être a-t-il fait observer en toute modestie qu’il passerait lui-même pour bien présomptueux s’il ne reconnaissait pas in fine, comme Hugo devant la dépouille de Balzac, que ces grands hommes l’étaient d’autant plus de s’être parfois et même souvent trompés. Peut-être a-t-il fait remarquer qu’il n’avait pas d’autre qualité à s’ériger en accusateur public que l’objectivité d’une information exhaustive, soulignant ainsi, par analogie, combien France-Culture a de mérite à lui donner la parole depuis des années dans un louable souci d’éclectisme. Je ne peux critiquer que ce que j’ai entendu, au risque de le sortir, moi aussi, de son contexte. Ce sont les aléas de la radiophonie. Mais je maintiens que si Michel Onfray parlait un peu plus lentement, si dans la respiration de son discours, il laissait passer un peu moins d’autorité et un peu de doute sur ses convictions, un peu plus d’indulgence dans ses critiques, une douceur de ton qui tempérerait l’acuité de ses acerbes observations, ses pertinentes remarques ressembleraient moins à un torrent d’imprécations et n’en auraient que plus de portée. Les imperfections de la forme trahissent si souvent les insuffisances du fond !

 

Post-scriptum : De même que, prudent, je n’écrirai jamais que Lacan se moquait parfois du monde même si je le crois souvent, je ne dirai jamais comme Michel Onfray que Maurice Blanchot est volontairement obscur pour cacher une pensée creuse. Blanchot est obscur, je peux en témoigner d’expérience, mais le creux est en moi dans les lacunes de mon instruction et dans les insuffisances de mes capacités intellectuelles. Est-il si honteux de l’avouer ?

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

Commentaires (4)

  • Crab2 Crab

    Crab2 Crab

    18 août 2014 à 16:53 |
    Onfray comme Dawin traite les FAITS, c'est ce qui dérange, car il n'y a rien de plus têtu que les FAITS

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    16 août 2014 à 22:29 |
    Onfray fait partie de ces imposteurs, catégorie caractéristique de l'intelligentsia française, des ces "intellectuels" qui s'arrogent le droit de parler de tout, sans être spécialistes de rien. Onfray a écrit une "contre histoire de la philosophie", de l'antiquité à nos jours, alors qu'il ne lit, dans le texte, ni le grec ni l'allemand...ses approximations, voire ses bourdes, font de lui la risée des milieux universitaires et la honte de son défunt maître, le grand Lucien Jerphagnon.

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    • Martine L

      Martine L

      17 août 2014 à 10:18 |
      remarquez ! je ne suis pas ( du tout ) sûre qu'il faille maîtriser le grec ancien et l'allemand, pour mériter le titre de philosophe ! par contre et vous avez raison, ce " bavardage" autour de tout et rien ( en fait, la caricature absolue de la philosophie) c'est là, le plus dangereux chez Onfray et quelques autres. J'ajouterais, ses postures autour de son projet initial des causeries de Caen ; un " peuple et culture" plutôt sympathique à l'origine. Depuis, il ne fait que mépriser " ce fond de classe" à qui il parle : nous tous. Un philosophe qui se moque de son public ; cherchez l'erreur.

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  • Martine L

    Martine L

    16 août 2014 à 22:19 |
    Fine chronique bien épicée et fameusement relevée ; merci maître Bernard ; oui, vous avez dit l'essentiel ! ce " monsieur" a cuisiné sa philosophie dans je ne sais quelle " toupine" malodorante et n'a gardé de la chose que pas mal de méchanceté et une surdose de populisme à prétentions intellectuelles ; au bout, de la démagogie à bon marché ; mauvaise cuisine ; passons notre chemin !

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