Politique

Les deux corps d’Emmanuel Macron

Ecrit par Jean-François Vincent le 19 mai 2018. dans La une, France, Politique

Les deux corps d’Emmanuel Macron

Emmanuel Macron est un homme de lettres. Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure, il ne donne pas des interviews à n’importe quel média ; il a choisi la prestigieuse NRF de Gallimard pour un entretien très culturel, où il parle littérature et philosophie et – seulement indirectement – de politique. Un auteur (non cité) domine l’échange, le grand médiéviste américain d’origine allemande, Ernst Kantorowicz.

E. Macron, en effet, a parfaitement assimilé la théorie des deux corps. Il déclare : « Il y a toujours deux choses au sein du pays, deux dimensions qui ne se confondent pas : l’exercice du pouvoir et l’incarnation du pays (…) Il ne faut jamais oublier que vous représentez à la fois le pouvoir et la nation, ce sont deux choses qui vont de pair et que l’on ne peut confondre. Cette dualité est constitutive de la fonction ». Macron rejoint ainsi un autre disciple de Kantorowicz, Patrick Buisson, qui écrit dans son essai La Cause du peuple : « Le pouvoir suprême s’exerce non par délégation, mais par incarnation ». Incarnation donc, mais de quoi ? De la terre évidemment ! Dans la légende arthurienne, le secret du Graal, que finit par découvrir Perceval, s’énonce ainsi : « Le roi et la terre ne font qu’un ». Le souverain EST son royaume. Les empereurs byzantins n’utilisaient jamais le « je », mais disaient « βασιλεία μου », mon empire. Vieille notion du Corpus politicum – en fait, Corpus mysticum – cette personnalité corporative, dérivée de la théologie paulinienne du Corpus Christi et transposée dans la théorie politique médiévale, entre autres par Jean de Salisbury : « L’Etat ne forme qu’un corps unique dont le roi constitue la tête et ses sujets les membres. Ce corps, par principe, ne meurt jamais ; les princes successifs ne faisant que le revêtir de leur vivant ». L’idée se retrouvera jusque dans la guerre 14-18, où les « tommies » étaient invités à se battre « for King and country ». Normal ! King = country… En 1263, Saint Louis fit rassembler les restes royaux – de Pépin le bref à Hugues Capet, dans la basilique de Saint Denis. « La nécropole royale, explique Jacques Le Goff, devait d’abord manifester la continuité entre les races de rois qui ont régné en France depuis les débuts de la monarchie franque ». Pluralité des hommes mortels, unicité de la Couronne immortelle qu’ils incarnent.

Un peu plus loin dans ses échanges avec la NRF, Macron insiste : « J’assume totalement la ‘verticalité’ du pouvoir qui croise l’horizontalité de l’action politique ». Le président, de la sorte, procède d’une transcendance qui le dépasse et qu’il traduit, au sens de tra-ducere : faire passer. De même que les rois furent les locum tenentes de Dieu, le monarque élu de la constitution de 58 se veut le lieu-tenant de la République. La res publica, autrement dit la chose publique, le bien commun. Cette transcendance était d’ailleurs visualisée à Byzance par les deux trônes alignés côte à côte, l’un destiné au Basileus et l’autre, vide, destiné à Celui dont l’empereur ne saurait être que le représentant.

Notre président, si jupitérien qu’il se veuille, ne va toutefois pas jusqu’à incarner la loi, logique extrême de la verticalité « incarnante ». Dans le code de Justinien, l’on peut lire, de fait : « car Dieu a assujetti les lois à son contrôle en les donnant aux hommes par l’intermédiaire du nomos empsychos ». Nomos empsychos ou lex animata : la loi incarnée. La volonté du souverain exprimant la volonté divine.

Peu suspect de partialité en faveur d’Emmanuel Macron, je dois cependant rendre à César (ou à Jupiter) ce qui lui revient : Macron a relevé une fonction mise à mal par la médiocrité – différente pour chacun d’eux, mais hélas constante – de ses trois prédécesseurs, Chirac, Sarkozy et Hollande. Macron renoue ainsi avec la sacralité, au choix, d’un De Gaule ou d’un Mitterrand.

Vivat Emmanuel Rex !

RDT / 68 : Le Parti socialiste, fils de Mai ?

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 19 mai 2018. dans La une, France, Politique, Histoire

RDT / 68 : Le Parti socialiste, fils de Mai ?

Dans le contexte du cinquantième anniversaire des « événements » de mai 1968, je voudrais poser ici une question importante : le Parti Socialiste issu du congrès d’Epinay (en 1971) peut-il être considéré après coup, et indirectement, comme « le fils de mai » ? En effet, en tant que jeune militant socialiste, ayant adhéré en 1974-1975 (j’avais 25 ans), je me rappelle du fait qu’un des quatre leaders de l’aile gauche du parti, le CERES (Centre d’Etudes, de Recherches et d’Education Socialiste), Jean-Pierre Chevènement, avait écrit cette formule dans un de ses livres, publié en 1975 : « Le vieux, la crise, le neuf » (Champs Flammarion). Ce sera le ciblage principal de cette chronique. Mais, il me faudra voir avant cela quel fut le rôle de la gauche non communiste (comme on disait à cette époque, où le Parti Communiste demeurait dominant au sein de la gauche) pendant le mois de mai 1968, et ceci à travers le comportement de deux hommes politiques : François Mitterrand et Pierre Mendès France. J’en profite pour signaler que le Parti Communiste fit tout, au moment des « événements », pour soutenir en sous-main le pouvoir gaulliste, faisant savoir au « Général » qu’il fallait tenir bon face à ce que le « parti » considérait comme une simple révolte de « petits bourgeois » en mal d’agitation.

François Mitterrand – il faut bien le dire – passa complètement à côté de la plaque lorsqu’il se déclara prêt à exercer le pouvoir dans le cadre d’un « gouvernement provisoire », une affirmation montrant qu’il mettait en cause les institutions de la Ve République (établies entre 1958 et 1962 par le général De Gaulle). C’était au moment où De Gaulle était parti (on ne savait pas où !), semblant ainsi laisser la place vide à qui voudrait la prendre. Nous avions su par la suite qu’il était allé auprès du général Massu à Baden-Baden  pour s’assurer du soutien de l’armée, au cas où ce serait « nécessaire »… C’était le 29 mai 1968. Pour François Mitterrand, ce fut un fiasco total ; on le fit apparaître comme un putschiste potentiel à la TV, alors entre les mains exclusives du pouvoir gaulliste ! Reste à parler de Pierre Mendès France. Dès le 27 mai, il s’était laissé convaincre d’aller à la grande manifestation du Stade Charléty. Je me dois de signaler qu’alors que François Mitterrand était mal vu notamment par le mouvement étudiant (en raison avant tout de son action pendant la Guerre d’Algérie, sous la IVe République, en tant que ministre de l’intérieur puis de la justice), Pierre Mendès France (membre du PSU, ou Parti Socialiste Unifié – jusqu’en mai 1968) était très populaire auprès de ce même mouvement étudiant (rappelons qu’il avait organisé la décolonisation de l’Indochine comme président du conseil également sous la IVe République et qu’il avait une image de « gauche morale »). Mais, Pierre Mendès France (PMF, comme on l’appelait) ne voulut pas apparaître comme se plaçant à la tête de ce qui ne pourrait se voir que comme un « coup d’Etat ». De ce fait, il décida de ne pas prendre la parole à Charléty, malgré l’insistance d’un certain nombre de personnes de son entourage.

RDT / 68 : Mai 68 : service après-vente

Ecrit par Johann Lefebvre le 19 mai 2018. dans La une, France, Politique, Société

RDT / 68 : Mai 68 : service après-vente

Après avoir évoqué, dans un premier texte, les causes et les circonstances des événements de mai 68, nous allons tenter maintenant de comprendre comment l’image de cette agitation a été construite, colportée et transformée, vendue, dès son apparition. Il ne s’agit pas pour autant d’en énumérer les conséquences et de les commenter : mais les conséquences de mai 68, quantitativement et qualitativement considérables, à elles seules démentent le fait qu’il s’est agi seulement et principalement d’une insurrection étudiante. Un tel impact, politique, culturel, psycho-social ne peut pas être le seul résultat d’une fête de jeunes désœuvrés voulant juste s’amuser, choquer le bourgeois et dénoncer les austérités d’une vieille société paternaliste, réactionnaire, immobile. Cette vision simpliste a dès le début été entretenue, à la fois par l’Etat et les médias (à l’époque, les deux sont souvent les mêmes), par une très grande partie des forces politiques officielles et, bien sûr, par les entités syndicales.

« Les ouvriers, qui avaient naturellement – comme toujours et comme partout – d’excellents motifs de mécontentement, ont commencé la grève sauvage parce qu’ils ont senti la situation révolutionnaire créée par les nouvelles formes de sabotage dans l’Université, et les erreurs successives du gouvernement dans ses réactions. Ils étaient évidemment aussi indifférents que nous aux formes ou réformes de l’institution universitaire, mais certainement pas à la critique de la culture, du paysage et de la vie quotidienne du capitalisme avancé, critique qui s’étendit si vite à partir de la première déchirure de ce voile universitaire » (1). Naturellement, une fraction remarquable de la population étudiante, particulièrement sur Paris et sa région, fut partie prenante du mouvement contestataire et insurrectionnel, c’est indéniable, mais il n’en demeure pas moins que jamais il n’a été question d’un déferlement considérable. Des 150.000 étudiants de Paris, jamais plus de 20% d’entre eux n’ont été présents ensemble, en même temps, lors des manifestations les plus massives, et ce pourcentage chute grandement si l’on considère les échauffourées les plus ardentes. Par ailleurs le statut social de l’étudiant, futur agent de la bureaucratie, cadre à venir de la production, le mettait avant tout dans une posture davantage discursive, typique de la (petite)-bourgeoisie, que pratique et active, et sa vision anxieuse à l’égard de cette perspective détestable était du pain béni pour toutes les mouvances d’extrême-gauche qui cherchaient des clients, non pour réaliser la révolution concrète, mais pour la maintenir uniquement comme perspective afin de n’en pas risquer l’épreuve, laquelle viendrait à rendre inutile la place sociale qui est visée quand on poursuit des études supérieures. Souvent il a été benoîtement opposé les étudiants en rébellion contre la société dite de consommation (sic, comme si elle n’était que cela) et les ouvriers, « qui seraient encore avides d’y accéder ». « La baisse et la falsification de la valeur d’usage sont présentes pour tous, quoique inégalement, dans la marchandise moderne. Tout le monde vit cette consommation des marchandises spectaculaires et réelles dans une pauvreté fondamentale, parce qu’elle n’est pas elle-même au-delà de la privation, mais qu’elle est la privation devenue plus riche. Les ouvriers aussi passent leur vie à consommer le spectacle, la passivité, le mensonge idéologique et marchand. Mais en outre ils ont moins d’illusions que personne sur les conditions concrètes que leur impose, sur ce que leur coûte, dans tous les moments de leur vie, la production de tout ceci. Pour cet ensemble de raisons, les étudiants, comme couche sociale elle aussi en crise, n’ont rien été d’autre, en mai 1968, que l’arrière-garde de tout le mouvement » (2).

Etats : Quel nouveau souffle ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 28 avril 2018. dans Monde, La une, Politique

Revue de Politique Etrangère de l’IFRI, Printemps 2018

Etats : Quel nouveau souffle ?

Les Etats, leur concept, leur évolution récente et actuelle ; quel sujet phare pour une revue de géopolitique…

« Les Etats n’étaient plus à la mode. Au soir du siècle qui les avait installés, par la décolonisation, jusqu’aux confins du monde habité, après une bipolarité qui avait porté au paroxysme leur concentration de puissance, voici qu’ils semblaient être les empêcheurs d’accueillir la nouveauté ; et que les empires étaient cloués au pilori comme hystéries des perversités étatiques. C’étaient les sociétés civiles qui désormais imposaient leurs logiques à des politiques démonétisées. Qui tissaient sur la toile des solidarités d’un nouveau type. Qui annonçaient la naissance d’une opinion publique mondiale, dont les ONG garantiraient le sens moral et l’efficacité. Les années 1990 voyaient ainsi fleurir les débats sur le dépassement des Etats » (éditorial PE).

Où en sommes-nous, où en sont les débats sur la question : les Etats sont-ils en perte de vitesse (thèse décliniste) ou redressent-ils la tête (thèse de la résistance) ?

« Danser avec les Etats »(Serge Sur) dresse depuis les années 90 le tableau de la fragmentation des Etats, en Europe notamment, happés parfois par des empires « mal disparus ou renaissants », alors que de nombreuses tentations de sécessions secouent d’autres Etats européens. Tableau étendu à l’évolution de la notion d’Etat en Asie, Afrique.

Mais qu’est-ce qu’un Etat ? « Remplir pour sa population des missions telles qu’éduquer, protéger, favoriser son emploi, garantir la santé publique, reconnaître ses droits, assurer sa vie paisible, et l’épanouissement individuel de ses membres, dans un cadre juridique et politique, accepté sans discriminations par tous ».Ensemble fragile – Serge Sur parle de l’Etat Titanic – multipliant les défaillances, précipitant moins les sécessions par attaques extérieures que par faiblesses intérieures. Riche article faisant un point très précis et clair sur l’historique, fourmillant de notions définies ; ainsi du rappel de l’Etat nation dont le creuset intègre, et dont l’appartenance est de l’ordre d’une solidarité subjective, librement consentie (conception française ou américaine). Modèle qui cède souvent à présent le pas à une conception d’origine germanique, reposant sur une communauté ethnique.

« Les débats contemporains sur la fin des Etats »(Frédéric Ramel) : remarquable éclairage sur la somme des débats d’experts sur la thématique de « la fin des Etats » depuis la fin des années 70, alimentés par la fin de la guerre froide, relancés par le 11 Septembre, la crise économique et financière de 2008, le Brexit, bien sûr, et la victoire de D. Trump en 2016. Traversés par la crise des migrants dès 2015 en Europe, la montée des populismes. Où en sont les Etats dans ces difficultés et profondes modifications ? L’auteur examine ces débats à travers trois prismes : stratégique – désétatisation du fait guerrier, mais aussi retour des guerres entre Etats – économique – du G20, et de son utilisation – et morphologique – entendons, où en est le désir d’Etat aujourd’hui, et les représentations qui l’accompagnent ? De très utiles repères notionnels nourrissent l’article ; ainsi de l’évolution de l’Etat gendarme, de l’Etat providence, mais aussi de l’Etat virtuel, ou de l’Etat région. La mondialisation – élément fondamental dans le jeu étatique, oblige de fait à des adaptations incessantes (l’exemple éclairant est pris du Brexit dans ses origines, mécanismes, conséquences). Les Etats n’ont donc pas disparu, mais leur tectonique agitée, leur façon de se mouvoir dans le système international fait l’objet de constants changements.

De la Rhénanie à Guernica… Déjà le refus des frappes

Ecrit par Martine L. Petauton le 20 avril 2018. dans Monde, La une, Politique, Actualité

De la Rhénanie à Guernica… Déjà le refus des frappes

Que de mots en R dans l’affaire : le r de répondre, celui de riposte et de résister. En face, c’est de celui de recul et non moins de renoncer qu’il s’agit…

Refus des frappes en Syrie, évidemment, à moins que peurs, peut-être indifférence, ou tout bonnement ignorance…

On ne s’étendra pas ici sur ce qui a été martelé partout depuis à présent plusieurs jours : les frappes annoncées puis exécutées par USA, France et Royaume Uni sur des lieux de Syrie contenant ou ayant à voir avec des armes chimiques ; ceci après que la reprise de la Ghouta ait été « parachevée », bouquet du feu d’artifice à sa façon, par des déversements de chlore et de gaz sarin, faisant leur lot de blessés et de morts, toutes populations civiles confondues. Ceci, après les 1300 morts de l’été 2013, sous les mêmes armes chimiques et – déjà – le recul de B. Obama, laissant Hollande seul, face à la « ligne rouge » franchie, sans plus de réactions du monde occidental « démocratique et civilisé », que ce lamentable dos américain qui se tourne.

On résumera ce qui colore l’argumentaire des « anti » (frappes), parce qu’on en a tous, de ces voisins, amis, cousins, autour de nous. Ceux qui admettent ou soutiennent le passage à l’acte occidental seraient d’une espèce – à bon droit honnie – les va-t-en-guerre et les faucons, tenants de la violence, de l’œil pour œil, satisfaisant dans l’affaire une confortable guerre par procuration. Et puis, la peur chantée sous tous les tons, de l’engrenage possible, du terrible jeu de dominos amenant – on l’entend ça et là - la déstabilisation de tout le Moyen Orient, et au bout du bout « la » guerre mondiale de plus. Arguant – incontestable, pour autant – que depuis 2013, sont arrivés dans le théâtre d’opérations rien moins que l’armée russe, le califat de Daesh, et un Iran démultiplié. On entend aussi – plus dans le champ classiquement politique des camps et des alliances – ceux qui « font confiance » à l’ami Russe, Poutine de son prénom, pour calmer le jeu et faire preuve de pragmatisme. Il y a peu, notre Mélenchon hissé sur un balcon de Marseille discourait en ce sens dans une posture d’imperator aux arènes, larguant comme autant de bombes la « honte » que nous aurions à passer sous le joug des américains, le ton de sa voix calée carrément sur celle d’un De Gaulle face au refus de l’OTAN…

Il y a, enfin, le boucan de tous ceux qui ne croient pas au gaz – le mythe du complot en a vu d’autres sur le net et les réseaux sociaux, où toutes les 5 minutes chacun donne son avis sur tout ; et de ceux qui, via les mêmes tuyaux percés, vous disent que ce n’est pas Bachar qui est à l’origine de cet énième massacre, mais d’autres fumeuses engeances, rejoignant en cela l’argumentaire inamovible du dictateur de Damas face à sa troupée de « terroristes » supposés. On entend – c’est curieux – par contre assez peu de tirades autour des participants à l’affaire côté occidental ; l’inexpérience ? d’un Macron, et bien plus, la présence d’un Trump, ses insuffisances, ses foucades, sa loyauté ?? sa détermination (nous ne parlons pas de son côté obsessionnel) et sa cohérence (ici, ne pas entendre de quelconque allusion à l’âne têtu) ???

Les jeunes « néo-cons » français seraient-ils une avant-garde ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 20 avril 2018. dans La une, France, Politique, Littérature

Recension du livre de Pascale Tournier, Le vieux monde est de retour, enquête sur les nouveaux conservateurs, Stock, 2018

Les jeunes « néo-cons » français seraient-ils une avant-garde ?

Pascale Tournier est une journaliste àLa Vie, mais son travail – très professionnel – pourrait être l’œuvre d’un universitaire ; j’avais déjà évoqué, dans une précédente chronique, le mouvement « dextrogyre » des idées et le néo-conservatisme qu’à la fois il draine et il préfigure. L’ouvrage de Pascale en décrit la traduction dans les faits, avec un panorama tant de ses acteurs que des doctrines qu’ils promeuvent.

Le point de départ de ce renouveau droitier fut la Manif pour tous, en juin 2013. La loi Taubira effraie, que dis-je, épouvante la bien-pensance catholique ; Ludivine de la Rochère, une transfuge de la fondation pro-vie Jérôme Lejeune, aidée de Béatrice Bourges (proche du syndicat d’étudiants d’extrême droite d’Assas, le GUD, et de l’Action Française) organisent le mouvement et programment les démonstrations dans la rue. Ce ne sont en rien des nouvelles venues dans l’arène médiatique ; mais la jeunesse va suivre.

Cette jeunesse a ses mentors intellectuels : des anciens « gauchistes » passés à droite : Alain Finkielkraut, Marcel Gauchet, Jean-Claude Michéa (dont je ferai prochainement la recension du livre, Notre ennemi le capital, devenu presque un classique), sans parler du géographe Christophe Guilluy, qui brosse une sociologie de la France en déshérence qui vote Le Pen.

Parmi les « jeunes pousses » de cette intelligentsia « néo-con », citons Bérénice Levet, professeur (sorry ! pas de « seure », je ne pratique pas l’écriture dite « inclusive ») à Polytechnique, Eugénie Bastié, journaliste au Figaroet surtout Alexandre Devecchio, journaliste également, au très droitier Figarovoxet fondateur de la revue L’incorrect, laquelle a pris pour devise « un nouveau média pour rassembler les droites ».

Leurs idées ? Tout d’abord le légitimisme, selon la célèbre typologie de René Rémond ; « leur matrice idéologique, écrit Tournier, repose sur l’ordre naturel, l’enracinement dans la tradition, l’institution de la famille, le primat du collectif sur l’individu, la dénonciation de l’abstraction et de l’universalisme révolutionnaire ». La nature donc, base et justification du combat contre le mariage gay et la théorie du genre, mais – plus profondément encore – la limite. « La limite, déclare Bérénice Levet, est une caractéristique de l’humanité, les limites nous fondent ; nous ne les fondons pas ». Le néo-conservatisme rassure, protège de l’hubrisdu progressisme et de sa démesure. Il convient par conséquent de se limiter (et limiter les autres). D’ailleurs, vient de se créer un tout nouveau magazine, qui a tiré d’une encyclique du pape François son intitulé… Limite Limitese définissant comme « la revue de l’écologie intégrale ».

Hollande, le légitime besoin de reconnaissance

Ecrit par Martine L. Petauton le 14 avril 2018. dans La une, France, Politique, Actualité

« – Je ne suis pas en situation de faire fructifier ce qu’a permis mon action »

Hollande, le légitime besoin de reconnaissance

Il avait dit, « en même temps » qu’il accueillait – le visage et le geste mieux que bienveillants – son jeune et flamboyant successeur sur le perron de l’Elysée : – Je respecterai le silence nécessaire dorénavant pour ne pas gêner les débuts du nouveau quinquennat. Il l’a fait, et on ne peut que comparer avec le verbe incessant de Sarkozy-le-superbe, dès le 6 Mai 2012 passé. Mais chacun sait et a pu mesurer les difficultés de cet ancien président à savoir d’où il parle, le dedans, le dehors, le off et le direct, le « casse-toi » et le pouvoir suprême…

F. Hollande s’exprime donc ces temps-ci, à l’occasion de la sortie de son livre-mémoires ? réflexions ? Les Leçons du pouvoir, dont le titre aurait peut-être été plus judicieux d’être « Leçons du pouvoir ».

Alors, qu’il puisse s’exprimer près d’un an après, est-ce un scandale, une inutilité grotesque ou un délai raisonnable ? Il a choisi de le faire par ce livre qu’il signe (ce qui n’est pas là sa forme d’expression ni d’écriture préférée, je peux en témoigner). On peut toutefois s’interroger sur l’intérêt d’un tel canal, quand on sait combien son précédent essai, Un Président ne devrait pas dire cela, avait non seulement raté – lamentablement – sa cible mais précipité à tort ou à raison la fin de son mandat. Mais, sans doute n’est-on jamais mieux servi que par soi-même, et F. Hollande, dont c’est la nature profonde, veut expliquer encore et toujours et se faire comprendre des gens ; ces gens, ces citoyens, qui sont probablement son principal centre d’intérêt dans la politique, et qui – pas mince comme constante – le restent, même après 5 ans au sommet de l’Olympe républicaine.

Le titre de l’ouvrage, Les Leçons du pouvoir (tirer des leçons et non donner des leçons), signe la modestie et une certaine humilité d’un Hollande-gouvernance à la scandinave, son rêve pas complètement atteint. L’opus peut largement être utile pour mieux comprendre essais, réussites mais aussi erreurs de son quinquennat, puisque celui qui parle fut celui qui a agi, et satisfaire aussi un éclairage à la pertinence appréciable sur l’action en cours de son successeur, par le regard, plus du reste que le jugement, de son – initiateur ? mentor ? Car, F. Hollande a, convenons-en, légitimité à partager sa vision sur le monde autant que le dernier et souvent inconnu secrétaire d’Etat tentant de nager sans couler dans le flot qui s’ébouriffe derrière le vaisseau macronien. Lequel, pourtant, est quelquefois mieux accueilli, traité, respecté en un mot, que ne le fut F. Hollande devant le petit tribunal à la mode journalistique ancienne, de Lapix Anne Sophie, à la mine rigolarde, journaliste ni plus, ni moins, en charge du journal de France 2, ce soir pluvieux d’avril entrant. La dame, toutefois, consentit à lui dire, en même temps qu’il prenait place, qu’elle le remerciait de venir parler sur le service public, dans un soupir de regret puisque le président Macron, lui, allait s’épancher dans les heures à venir chez l’inénarrable Pernaut, au 13 h de TF1, lieu, il est vrai, où pullulent de vieux poujadistes rancis en guise de public – averti ? Mais, foin, on s’accoude au comptoir qu’on veut, ou, notez bien, qu’on peut…

Corruption, corruption, et alors ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 07 avril 2018. dans Ecrits, La une, Politique

Corruption, corruption, et alors ?

Sarkozy mis en examen pour corruption passive, financement illicite de sa campagne électorale et détournements de fonds publics libyens (les 5 millions d’euros remis en espèces, dans des valises, par le sulfureux Ziad Takieddine) ; Chirac – un autre ex-président – condamné à deux ans de prison avec sursis, en 2011, là encore pour détournement de fonds publics et abus de confiance ; et je ne cite là que les actuels ou futurs repris de justice présidentiels… quid de tant d’autres, connus ou moins connus ?!

La corruption, dont on découvre seulement depuis quelques années l’ampleur et la diffusion, demeure un vice qui infecte l’ensemble du corps social, les puissants comme les humbles, la droite comme la gauche ; l’opinion outrée (ou faisant semblant de l’être) en appelant alors, et de façon répétée, à un improbable chevalier blanc dont l’incorruptibilité à toute épreuve serait censée laver enfin la société de l’opprobre pesant sur chacun – ou presque ! – de ses membres…

Nemo auditur quam suam propriam turpitudinem allegans dit l’adage romain : personne n’écoute celui qui invoque sa propre turpitude. C’est pourtant ce que beaucoup – pour ne pas dire tous – pourraient invoquer. Oh, certes ! A des niveaux mesquins, voire minables. Deux exemples proches de moi. Un ami de mon grand-père paternel, vénérable chanoine, traducteur des lettres de Saint Basile aux Belles-Lettres, désirait ardemment la Légion d’Honneur pour ce fait d’armes philologique. Il le fit savoir à mon père, son ophtalmologiste, qui lui-même en parla à ma mère, magistrat et protégée du premier président de la Cour de Cassation de l’époque (années 60), qui lui-même avait ses entrées dans les milieux gouvernementaux gaullistes. Le révérend père obtint finalement la distinction tant désirée. Péché véniel, dira-t-on ? Cela ne lèse, ni ne dérange personne ? Bien sûr ! Mais le paradigme corrupteur avait opéré ici aussi, comme toujours souterrain et quasi omniprésent.

Autre cas : moi-même. Lauréat du bac en 77, j’avais pris pour option facultative à l’oral le corse, histoire de glaner quelques points supplémentaires (manœuvre bien inutile : j’eus la mention Très Bien y compris sans cet apport). Bref, mon grand-père m’avait rédigé un petit texte en corse. Le jour de l’oral, ma mère alla trouver l’examinateur en pleine salle d’examen. Serrement de mains, « pace e salute, va bene ? ». Vint « l’épreuve » proprement dite. Je lis le topo grand-paternel. L’homme, professeur d’italien (comme beaucoup de Corses officiant dans  l’Education Nationale) me posa une question en corse. Rien compris ! Est-ce l’émotion ? Je répondis d’une petite voix : « yes ! ». « Ne vous en faites pas, continua l’examinateur, cette fois-ci en français, l’Angleterre est également une île, vous savez. Entre insulaires, on se comprend. Je vous mets 16 ».

Faut-il encore un Parti Socialiste dans le bateau (« ivre ») ?

Ecrit par Lilou le 07 avril 2018. dans La une, France, Politique

Après le « changer la vie », le « continuer la vie » ?

Faut-il encore un Parti Socialiste dans le bateau (« ivre ») ?

On ne refait jamais sa vie, on la continue seulement comme dirait le Suisse*. Oui mais bon, faut bien avouer que pour le parti socialiste, la question est maintenant de savoir, et ça urge grave, comment on doit se réembarquer sur le navire historiquement en charge d’éclairer le progrès social et dorénavant dans la quête permanente de colmater ses fuites. La question, d’une infinie superficialité même, se prolonge pour les moins noyés dans un désespérant « si on doit se réembarquer » sur cet Inodus ramenant des 4 coins du monde les éparpillés des années de guerre civile de la rue de Solferino.

Faut dire qu’au parti socialiste, les derniers repas de famille ont été animés, presque meurtriers pour la plupart d’entre eux. Sans remonter aux obus de 420 mm tirés dès la disparition corps et biens de François (l’ancien), faut quand même se souvenir de tous ces tiraillements (à la culotte) de 2007 et de la candidature des désirs d’avenir, de tous ces plaquages assassins visant les carotides de 2012, puis de tous ces empoisonnements et égorgements de 2012 à 2017 pendant le règne de François (le jeune) à côté desquels les sautes d’humeur de l’ami Borgia passèrent pour des querelles de scouts imberbes. Grande famille pourtant à 200.000 adhérents en 2009, moitié moins aujourd’hui, des sections entières qui ont déserté les élections des fédéraux, un petit tiers à la Pagnol pour l’élection du premier d’entre eux le 28 mars dernier… Jaurès est mort, Blum aussi, Rocard nous a quittés, moi-même (en toute humilité) je ne me sens déjà plus très bien, mais la détestable impression d’aller pourtant mieux que notre si chère maison de Solferino n’a jamais été aussi riche de sens sous les ors du temps qui passe, et qui pour le parti socialiste broie en laissant beaucoup de cœurs se fermer sur le chemin de l’oubli.

Changer la vie qu’ils disaient pour 1981 un peu comme l’avait déjà évoqué Arthur Rimbaud dans sa vierge folle pensant certainement là à Agathe et à tous ses impossibles. On a tellement changé la vie que l’on repart de l’année zéro, une fois de plus. C’est curieux chez les Socialistes ce besoin systématique de faire la révolution tous les 20/30 ans et de constater qu’à chaque fois, il ne reste plus une tête à couper et de ne jamais lire Baudelaire ; Dis-moi, ton cœur parfois s’envole-t-il, Agathe, Loin du noir océan de l’immonde cité, Vers un autre océan où la splendeur éclate, Bleu, clair, profond, ainsi que la virginité ? Dis-moi, ton cœur parfois s’envole-t-il, Agathe ? 1920, 1936/40, 1969/72, 2002, 2016/18… Que de bons moments de franche camaraderie. Mais à la longue, c’est pénible.

Unions Nationales en France

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 07 avril 2018. dans La une, France, Politique, Histoire

Unions Nationales en France

Je voudrais d’abord préciser qu’il ne faudrait pas confondre la notion liée à des moments d’unions nationales avec celle de gouvernements d’union nationale. En effet, ces derniers furent très rares dans notre pays, et ne regroupaient pas tous les partis politiques (ceux perçus comme extrémistes, à gauche comme à droite, n’en firent jamais partie). Par contre, notre pays connut de nombreux moments où le peuple français se retrouva dans les rues pour manifester en communion par rapport à un événement grave, comme pour ces dernières années dans les cas de réactions face au terrorisme islamiste. Je vous propose de commencer en 1789, au début de la Révolution française, et de remonter jusqu’à nos jours, en liant ainsi l’Histoire et l’Actualité, ce qui constitue le principe de base des « Racines d’Actu », dont vous trouverez plusieurs exemples dans le cadre des chroniques que j’ai publiées pour Reflets du Temps depuis sa création comme site en 2009.

Le 14 juillet 1790 eut lieu la Fête de la Fédération, le premier anniversaire de la Prise de la Bastille. Cette fête symbolique se déroula sur le Champ-de-Mars de Paris. Louis XVI y assista et y prêta même serment à la Nation et à la loi, ceci dans un vrai climat d’union nationale, en présence des députés des 83 départements français de cette époque. Cet événement est fêté, tous les 14 juillet, depuis l’année 1880 (IIIe République), en tant que Fête nationale française et bien sûr par rapport à celle de la Prise de la Bastille. Par la suite, il y eut bien sûr la célèbre nuit du 4 août 1789. Ce fut la séance de l’Assemblée nationale constituante au cours de laquelle on vota la suppression des privilèges féodaux (certes uniquement rachetables, mais…). Débutée le 4 août à six heures du soir, elle se prolongea jusqu’à deux heures du matin. A côté des privilèges féodaux, il y eut l’abolition de tous les privilèges des ordres, des provinces, des villes, et des corporations, à l’initiative du futur Club des Jacobins, dans une ambiance de surenchère à la fois fraternelle et liée à la peur face à ce que l’on pouvait savoir du phénomène dit de la « Grande Peur » ; cette dernière fut un mouvement de jacqueries et de révoltes engendrées par une peur collective, qui se produisit essentiellement du 20 juillet 1789 au 6 août 1789, tout en se prolongeant au-delà de cette dernière date.

Beaucoup moins connu, il y eut, toujours pendant la Révolution, l’épisode du « baiser Lamourette ». Adrien Lamourette était un prêtre lazariste, favorable à la Révolution. Rallié à l’Église constitutionnelle, il devint le premier évêque constitutionnel de France. Elu député, il fut le célèbre instigateur du fraternel « baiser Lamourette », qui réconcilia temporairement les partis, lors de leurs premières grandes divisions. Le 7 juillet 1792, à l’Assemblée législative, en plein débat, âpre, sur la « patrie en danger », il proposa en effet à ses collègues élus de s’embrasser en signe de réconciliation, et provoqua ainsi un court moment de réconciliation entre les partis, avec des embrassades. Cet épisode très ponctuel rappelle évidemment l’ambiance et les embrassades de la nuit du 4 août 1789. On peut considérer Lamourette comme un ancêtre de la future démocratie chrétienne, ou du progressisme chrétien en général. Demandons-nous au passage si tout ce qui fut lié à la « patrie en danger » ne représenta pas également un moment relatif de cohésion nationale, mais bien sûr uniquement pour les partisans de la Révolution, en raison du comportement hostile de Louis XVI envers celle-ci (dès sa tentative de fuite à Varennes en juin 1791), et des nobles qui avaient commencé à émigrer ; en tout cas, il y eut le célèbre discours de Danton à l’Assemblée nationale le 2 septembre 1792 : « Il nous faut de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, et la France est sauvée… ».

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