Politique

Panthéonisation de Simone Veil ou constitutionnalisation de l’IVG ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 30 août 2017. dans La une, France, Politique, Société

Panthéonisation de Simone Veil ou constitutionnalisation de l’IVG ?

Comme chacun sait, les institutions civiles ne sont que les clones d’institutions ecclésiastiques antérieures, qu’elles entendent concurrencer. De même qu’il existe – sans rire ! – un baptême « républicain » et un mariage « célébré » à la mairie, de même la panthéonisation est l’avatar laïc de la canonisation. De fait, Simone Veil connut une apothéose immédiate, un peu comme saint Jean-Paul II, pour qui les foules massées sur la place saint Pierre, criaient, dès l’annonce de son décès : « santo subito ! », saint tout de suite ! D’ailleurs, la sainteté laïque possède la même – et curieuse – faculté de propagation que son archétype religieux : la petite Thérèse de l’enfant Jésus « sanctifia », par une sorte de solution de continuité, ses parents, Louis et Zélie Martin, canonisés eux aussi. Idem pour Antoine Veil, panthéonisé par la grâce de sa femme et simultanément avec elle…

Mais à qui – ou plutôt à quoi – au juste, est échu cet honneur de la République ? A la courageuse déportée qui survécut aux camps de la mort ? A la militante féministe qui alla jusqu’à renverser une carafe d’eau sur la tête d’un de ses fils qui tenait des propos misogynes ? Non, sans la loi de 1974, jamais Simone Veil ne reposerait dans la fameuse ex-église, transformée en temple à la mémoire des grands hommes. A travers elle, c’est bien le droit à l’IVG que l’on a voulu honorer.

Mieux, comme l’a dit le philosophe Raphaël Einthoven au micro d’Europe 1 le 6 juillet dernier, il s’agit « d’un équivalent symbolique d’une inscription de l’IVG dans la constitution ». L’idée, à vrai dire, mûrit depuis quelque temps. Elle faisait officiellement partie du programme de Jean-Luc Mélenchon, dans la campagne des présidentielles. Dans un discours du 18 mars, prolongé dans son blog, il proclame : « la liberté de conscience a un pendant évident, une liberté fondamentale : celle de disposer entièrement et absolument de soi ; il est donc temps d’inscrire dans la constitution le droit à l’avortement, car le corps de chaque femme lui appartient absolument et exclusivement ». Et d’ajouter, pour faire bonne mesure : « je proposerai que le droit à l’avortement soit inscrit dans la constitution, ainsi que le droit de mourir dans la dignité. Les deux droits ont une racine commune : disposer de soi en seul propriétaire de soi ».

Le parallèle entre suicide et avortement frappe, en effet, par sa pertinence. Les deux furent des délits, les deux furent dépénalisés – le suicide en 1810 ; avant, sous l’Ancien Régime, la peine consistait en une profanation du cadavre, « le corps était pendu par les pieds à un gibet et, après son exposition, jeté à la voirie avec les cadavres pourrissant des chevaux » écrit Georges Minois dans son Histoire du suicide (Fayard, 1995, p.165).

Mais « dépénalisés » signifie-t-il « exaltés » ? A supposer que l’on considère le fœtus comme faisant partie intégrante du corps de la mère (ce qui ne va pas de soi, cf. ma chronique à ce sujet), avorter consiste, d’une manière ou d’une autre, en une mutilation, une atteinte grave à l’intégrité corporelle. « Nulle femme ne se fait avorter de gaité de cœur » disait Simone Veil. Quant au suicide, il s’identifie au meurtre de soi-même (cf. l’allemand « Sebstmord »). Comment une mutilation volontaire ou un meurtre, non moins volontaire, pourraient-ils s’ériger en nouveaux droits de l’homme ?

Il y a un saut qualitatif infrangible entre la simple tolérance et l’exaltation. Ni l’automutilation, ni l’auto-meurtre ne sont des biens en soi. Ce sont des maux. Les dépénaliser était nécessaire pour ne pas ajouter une douleur supplémentaire et une stigmatisation à une misère humaine déjà existante.

Mais les glorifier relève de l’obscène…

Une histoire d’africanité

Ecrit par Michel Tagne Foko le 30 août 2017. dans Monde, La une, Politique, Société

Une histoire d’africanité

Il y a un débat qui va dans tous les sens. Les gens parlent de l’Afrique avec beaucoup de verbe. Des émotions qui se conjuguent au pluriel. Ça se développe admirablement et parfois avec des approximations. Tout le monde veut avoir raison. Ce n’est pas possible autrement. Il y a le camp des gens qui disent qu’il existe plusieurs Afrique et le camp des autres qui disent qu’il n’y a qu’une Afrique. Le sujet qui remonte le plus, c’est celui du patriotisme africain.

Il y a un monsieur qui se dispute avec un autre. Il dit : « c’est à cause des gens comme vous que l’Afrique n’avance pas ». Son interlocuteur lui répond : « c’est ton problème là-bas ». Le monsieur continue en disant : « c’est bien, tu es comme ces gens qui vivent chez les “Blancs” et votent pour le FN, hein ? Pauvre de nous Africains ». Son interlocuteur lui répond : « au premier tour de l’élection présidentielle, le FN était en tête au Sénégal. Tu ne vas quand même pas me dire que les Français du Sénégal ne sont que des “Blancs” ». Le monsieur : « Arrête de me parler parce que là tu racontes des conneries. Seules 400 personnes ont voté FN et tu appelles ça être en tête ? ». L’interlocuteur : « toi aussi arrête de me parler parce que là tu vas m’énerver. Déjà que je ne vote même pas dans ce pays… ».

Et voilà que s’est ouvert le sujet de la démocratie et de l’identité. Il y a quelqu’un qui a dit : « Je suis africain avant d’être guinéen ». Un autre a dit : « laissez-moi avec vos conneries là. Je suis moi camerounais d’abord ». Il y a quelqu’un qui a dit que les Camerounais sont atteints du syndrome de Stockholm. Plus précisément, il a employé ce genre de mots : « même s’il y a les élections transparentes au Cameroun, le vieux Biya va toujours gagner. Vous êtes amoureux de votre geôlier ». Ils me demandent où est-ce que je me situe dans leurs causeries. Ils insistent. Je dis que je suis d’abord l’enfant de ma mère, avant d’être aussi celui de mon père, après l’enfant de ma famille, de mon royaume, du pays bamiléké avant d’être celui de mon pays d’origine le Cameroun, de mon pays d’accueil la France, et citoyen du monde. On me dit que je suis hors sujet. Alors là, irrité, je me tais et j’observe.

Il y a un certain Onana qui se dispute l’Afrique avec Jean-Luc. Il est clair qu’ils n’ont pas du tout la même vision de l’Afrique ou pour l’Afrique. Jean-Luc dit : « il faut qu’il y ait davantage d’actions humanitaires vers l’Afrique ». Quant à Onana, il dit : « non, je ne suis pas d’accord, il faut que cela cesse. Ces machins humanitaires-là salissent le nom de l’Afrique ». Onana continue en disant : « il faut laisser aux Africains le choix de construire leur avenir ». Jean-Luc rétorque en disant : « Je suis d’accord avec le fait qu’il faudrait qu’on nous laisse le choix de construire notre avenir, mais cela ne doit pas damer le fait que le continent a besoin d’humanitaire à l’heure actuelle pour s’en sortir ». Exacerbé, Onana lui dit : « Nous ? Nous quoi ? Tu n’es pas africain ! ». Ces quelques mots ont du mal à être digérés par Jean-Luc. Il est en colère. Il dit : « tu sais quoi de moi ? qui es-tu pour m’interdire d’être africain ». Les deux protagonistes sont au bord d’en finir avec les mains, dans ce pays où les gens se disent civilisés…

L’été meurtrier du petit prince

Ecrit par Martine L. Petauton le 19 août 2017. dans La une, France, Politique

L’été meurtrier du petit prince

… De ce « piccolo principe » élu en mai, avec un engouement, un élan, presque un amour de midinette, pas souvent rencontré en pays de France, si ce n’est jadis – voyez comme tourne le vent – pour ce jeune homme de Corse à l’œil aussi sombre que celui du nôtre est bleu…

Les jours – ici entre Mistral, Tramontane et mer chaude comme en Floride – ont succédé aux jours ; incendies inimaginables, sautes de temps quasi bi-polaires un peu partout dans l’hexagone, bouchons au tournant du grand chassé croisé ; la folie aggravée de l’autre Roux – justement posé en Floride, répondant à celle du sombre Coréen ; quelques piqûres de rappel par le terrorisme tapi : l’été 17. Et, nonobstant, la ruche du travail gouvernemental à Paris, dont la densité ne fait pas question, au vu de nos députés (priés de garder la chambre un peu plus) à la veille de déposer aux Prud’hommes la plainte qu’il faut et son titre : « trop, c’est trop »…

Et c’est peut-être ce genre de formule bien populaire, et comprise de tous, qui pourrait résumer cet été, déjà étrange avant sa fin.

On était parti de très haut (attention, pour autant, les chiffres n’avaient rien de faramineux aux lendemains de la Présidentielle), du sommet du manège où l’Histoire a hissé – trop vite probablement – le gagnant de la course, et on glisse forcément, par à-coups, ou forte bordée. L’état de grâce – curieuse formule qui sent sa sacristie égarée en République – passe et s’étiole ; Ronsard et sa rose en savent quelque chose. Baisse importante dans les sondages pour notre Président, la « pire » dit-on, en si peu de temps, plus importante que celle de F. Hollande – une sacrée référence en la matière. Ce qui n’est pas sans agacer, même ceux qui comme moi n’étaient pas « accro » à l’épopée Macron. Car, quand même, qui sont ces gens, ces électeurs, capables de hisser en mai au plus haut du  pavois « leur idole », et de le rejeter, sans attendre le temps décent d’une analyse, et sans laisser le temps au travail de commencer, comme gamin capricieux casserait son jouet au lendemain des fêtes…

Alors d’où vient ce raté – débutant, j’en conviens, mais constant – de la recette-miracle-rien-qu’en-France, qu’on avait dans le pot ?

Assurément d’un excès trop épicé et mille fois trop voyant, de cette verticalité, commandée, pourtant, au père Noël de mai, à corps et à cris. On a vu la pièce tout l’été – un « Prince en Avignon » peut-être – et Jupiter nous sort par les yeux. Ce nom, d’abord, qui, dans un 1er temps, énerve – pourquoi ne pas assumer « roi » ? constitutionnel, s’entend, ou tout bonnement « chef » ? Parce que, sans doute, amis, la République n’a pas de roi, que l’image du chef en France est aussi compliquée que celle du père en séminaire de Lacan, et que ce « dictateur » tenté par certains rigolos fait par trop sourire. Alors, va pour Jupiter (et Junon peut-être ! Il s'en cause à tort et à travers ces jours-ci) qui sent ses belles et sérieuses études humanistes. Certes, la posture (réussie, ô combien à l’image internationale, entre main de Trump et regard droit dans les yeux de Poutine) tient beaucoup du sans doute excellent club-théâtre dans lequel le jeune Président fut élevé, nous ne saurions l’oublier. Mais, foin ; ce fut une belle pièce, une belle soirée, et nous prenons. Par contre, le Jupiterisme passa moins bien la rampe quand il s’est agi de vouloir mettre au pas les médias – comme si on pouvait faire sans eux - ou de virer, entre autres, d’un coup de maître, pas moins de trois ministres de tout premier rang. Un jeu d’échecs grandeur nature. Donc, on en conviendra, trop d’autorité pourrait folâtrer avec l’autoritarisme, ce fleuron de l’« ancienne politique ».

Que dire en se baladant côté programme et surtout – philosophie – du programme. Où en est notre poupon de mai, le « ni Droite, ni Gauche » rebaptisé « Et à Droite et à Gauche » ? Fait ses dents, et navigue entre ses vaccins, le mignon. Signaux détonants, comme le veut son nom à bizarres rallonges – un soupçon d’Aides Pour Le logement épluchées, l’impôt sur la fortune dans le même jet en passe d’être, disons, élagué, des Nationalisations pétant le feu à Saint Nazaire, et le Code du Travail attendant ses ordonnances de fin août, après avoir été, tout ce qu’il y a de discuté, et de mis sur table, en été entrant. Négocié, tenant toutefois d’un tout autre vocabulaire. La Loi de « moralisation de la vie politique » (titre d’origine) qu’à première vue on pouvait supposer glisser tendrement au fond de la gorge, toute en miel, butta sur une réserve parlementaire, dont on cause à l’envi au coin des placettes des Territoires, comme si, à elle seule, elle irriguait tout. Elle énerva par quelques menues incohérences chez les hommes qui la portaient – un Richard Ferrand, un Michel Mercier… car, oui, la loi nouvelle, morale ou pas dans son titre, morale, elle reste dans les têtes. Pas facile d’œuvrer, donc, de mettre en cohérence et en conformité avec ses promesses – éternelle antienne –, pas simple de descendre du nuage, Jupitérien ou autre, il va falloir s'y faire, on marche sur terre, Monsieur le président…

Vichy était-ce la France ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 19 août 2017. dans La une, France, Politique, Histoire

Vichy était-ce la France ?

Depuis le discours d’Emmanuel Macron, le 16 juillet dernier, à l’occasion du 75ème anniversaire de la rafle du Vel d’Hiv, la polémique a fait rage.

Le président a, en effet, déclaré :

« Alors oui, je le redis ici, c’est bien la France qui organisa la rafle puis la déportation et, donc, pour presque tous, la mort des 13.152 personnes de confession juive arrachées les 16 et 17 juillet 1942 à leurs domiciles, dont plus de 8000 furent menées au Vel d’Hiv avant d’être déportées à Auschwitz. Je récuse les accommodements et les subtilités de ceux qui prétendent aujourd’hui que Vichy n’était pas la France, car Vichy ce n’était certes pas tous les Français, vous l’avez rappelé, mais c’était le gouvernement et l’administration de la France ».

Tollé tant à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche ; Florian Philippot : « cette insistance de Macron à humilier la France est préoccupante. Restons fiers, proclamons notre amour de la France », et Jean-Luc Mélenchon de faire chorus : « La France n’est rien d’autre que sa République. À cette époque, la République avait été abolie par la révolution nationale du maréchal Pétain ».

Au fait, qu’est-ce que « la France » ?

Ecartons tout d’abord la fiction de la France-personne, chère à de Gaulle ou à Péguy, cette personnalité collective ou corporative, inventée par Michelet, incorporant mystiquement tous ses membres, à l’image du Christ ou de l’Eglise dans la théologie paulinienne…

Un pays, selon l’école de sociologie historique allemande, c’est avant tout un « staatsvolk », un « peuple-état », une entité juridique composée de ses citoyens. A cette aune, la France ne fut ni collaboratrice, ni résistante – groupes ô combien minoritaires rapportés à l’ensemble de la population –, elle fut planquée ! Elle n’approuva ni ne désapprouva la rafle du Vel d’Hiv, elle s’en lava les mains…

Mais passons du plan strictement démographique au plan symbolique. Pour Patrick Buisson – et à cet égard, il a raison – il existe des « incarnations ». Un homme « incarne », à moment donné, des idées et une nation. De même que l’Allemagne nazie « s’incarna » en Hitler ou la Russie communiste en Staline, de même, de 1940 à 1944, la France s’incarna en Pétain. 40 millions de pétainistes en 40, dit Henri Amouroux. L’estimation est peut-être élevée (mes grands-parents, par exemple, furent anti pétainistes, bien avant de connaître de Gaulle) ; mais il reste que l’adhésion au nouveau régime fut massive, à l’instar de l’approbation – largement majoritaire également – aussi bien de l’hitlérisme que du stalinisme dans leur domaine respectif.

En effet donc, il existe – quoique la notion, en droit, me gêne infiniment – une responsabilité collective des pays concernés face aux crimes des hommes qui les gouvernaient et qu’ils soutenaient. Toutefois cette responsabilité ne saurait être héréditaire. Les Russes actuels ne sont pas comptables du goulag, pas plus que les Allemands d’aujourd’hui n’ont à battre leur coulpe au sujet des camps de la mort. Rien n’oblige de même les Français de 2017 à se repentir des horreurs commises dans le sillage de la « révolution nationale ».

A l’inverse de certains passages de la Bible, les fautes des pères ne rejaillissent pas sur leurs enfants…

Le clair-obscur de Macron

Ecrit par Martine L. Petauton le 01 juillet 2017. dans La une, France, Politique, Actualité

Le clair-obscur de Macron

Pardon d’y revenir, les urnes sont têtues : 57% d’abstention au soir du second tour des Législatives ; donc c’est une minorité mathématique qui a élu les députés du jour ; l’immensité des bancs « En Marche », comme moins bien éclairés… Certes, en mécanique électorale, seul compte le résultat et le phénomène majoritaire, qu’on ne saurait contester. Mais, en matière de logique gouvernementale, ça pourrait être plus compliqué. D’autant que l’équation a suivi le feuilleton des élections depuis le soir du Premier tour d’avril : Emmanuel Macron virant en tête avec ses quelques 25%, puis – par mécanismes successifs de tri largement par défaut, obtenant son 66% au soir de Mai, et – épisodes 3 et 4 de la saga, relayé par le trot impressionnant des République en Marche, majoritaires, absolument majoritaires sans plus aucun besoin d’appuis, de discussions ni de négociations, ni probablement de conseils – du moins, en l’état des choses. Sur le papier, tout autorise la mise en place du programme Macron/Philippe. Tout, et par n’importe quelle façon institutionnelle, ordonnances comprises, mais…

Depuis l’élection Macron, on vit dans un clair-obscur, celui, magnifique, des Georges de La Tour, que je vous invite à admirer dare-dare, si ce n’est déjà fait. Sous « le feu des projecteurs » avant l’heure – souvent la lumière d’une bougie – un personnage, un objet ; on ne voit que lui, tous ses détails, on ressent ses pensées, on peut en écrire sur celui-là des pages et des pages, mais, autour, derrière, comme moins ou presque pas éclairés, c’est selon, d’autres personnages – pas moins importants, des objets finement peints, par chaque détail, mais demeurés dans l’ombre. On peut s’interroger à l’infini devant le « Nouveau né » du musée de Rennes et non du Louvre, par exemple (n’y voyez aucune allusion perfide) ; cette ombre, cette pleine lumière, pourquoi ici, ou là ?

Dans la situation politique actuelle, c’est beaucoup plus simple à décrypter : la lumière, c’est la victoire d’E. Macron, de « ses » (il les revendique fortement comme les siens) « En Marche », et ce sont aussi ses électeurs emballés, les dits optimistes, ceux qui y croient et portent les bannières. Vous savez quoi, ceux qui vont plutôt bien – cela a déjà été dit partout. Ceux qui ont, non seulement du travail mais un travail choisi et porteur, s’adossent à des familles aidantes, des réseaux ; ceux, jeunes pour beaucoup, bien actifs, pour qui l’entreprise dans son esprit battant, positif donc, et seulement cette facette, est hissée au pavois de tous les lendemains s’apprêtant à chanter… Caricatural ? À peine. Ceux-là peuvent se projeter loin, et accepter un bras de mer un peu bougeant avant que de monter dans le bateau des réussites ; le grand large ne leur fait pas peur, l’étranger ils ont tous pratiqué. Ces Français qui vont bien peuvent s’autoriser à croire qu’ils tireront les autres, par la seule force de leur confiance en eux et en leur monde. Un peu trop de libéralisme ? ils ont les épaules ; un peu beaucoup de non-assistance ? eh bien, s’il le faut ! Le pas tout de suite est dans leurs gènes, et peut probablement se faire le plaisir d’une couleur sacrificielle, en plus.

Mais… dans l’ombre, bien que minutieusement dessinés – en se penchant un peu on voit tout d’eux : les autres. Ceux qui vont visiblement moins bien, qui sont à l’évidence moins solides, qui affichent des blessures mal cicatrisées. Dans ce tas, hétéroclite, des retraités, des gens qui ont besoin d’assistance, des en quête de bonne sécurité sociale, des gens qui ne s’imaginent pas, et pour cause, sans État fort encore providence, des jeunes juste au bord d’un – vague – travail, des moins guillerets en passe de tomber dans le trou noir des séniors au chômage, des… Tant. Le tissu social français dans sa diversité cahin-caha. Divers, diront les réjouis, chaotique diront les inquiets.

De quoi Mélenchon est-il le nom ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 01 juillet 2017. dans La une, France, Politique

De quoi Mélenchon est-il le nom ?

Ah le « méluche » ! On l’affublé de tellement de noms (d’oiseaux !) : pitre, fasciste d’extrême gauche, lider maximo, tribun de la plèbe, léniniste, « staluche » (ça, c’est moi !)… Difficile de définir – sérieusement – cet authentique intellectuel, espèce rare dans notre classe politique. Quelles idées se cachent-elles derrière le personnage qu’il s’est créé ?

Bernard Ravenel, auteur d’une histoire du PSU, compare les Insoumis à ce mouvement, que Mélenchon pourtant quitta, en claquant la porte (plus précisément de l’UNEF que ce parti tentait de noyauter), pour rejoindre la – plus trotskiste à son goût – OCI (Organisation Communiste Internationaliste). Ce que les Insoumis et le PSU ont en commun ? « Lier le nouveau et l’ancien, refonder, en devenant le lien entre la social-démocratie et la pureté léniniste », en un mot, reprendre le flambeau de la lutte culturelle contre le capitalisme.

Mais le tout nouveau parti se voit confronté à deux thématiques épineuses : l’une venue de l’extrême droite et issue de la fameuse poussée « dextriste », initiée par Patrick Buisson : le thème de l’identité ; l’autre venue, elle, des verts et tout aussi dérangeante pour le marxiste que Mélenchon n’a cessé d’être : l’anti-productivisme, le retour à une consommation à la fois locale et frugale.

Le jacobinisme comme identité nationale

« Je suis d’accord pour qu’on discute de l’identité, déclare-t-il, sur son site internet, jlm2017.fr ; je crois à l’identité républicaine de la France ». Oui, mais la France, au juste, c’est quoi ? Et Méluche de rire du « roman national » : les Gaulois, Clovis, les rois, bref, le répertoire classique à la Michelet. Pour lui, la « France », celle qu’il aime, la France jacobine, commence à la révolution : « dans l’histoire de France, ce qui fait sens, c’est la rupture, pas la continuité ; la grande révolution de 89, voilà ce qui fait notre identité ».

Un incident récent vient d’ailleurs d’illustrer ce credo. Danièle Obono, élue Insoumise, était invitée à l’émission Les Grandes Gueules de la radio RMC. On l’interrogea sur son soutien, en 2012, à la chanson du groupe ZEP, Nique la France. Un peu désordre pour une députée, qui justement représente ladite France. Devant ses atermoiements, un intervenant, un peu énervé, lui demande tout de go : « diriez-vous vive la France ? ». Refus de répondre. Pourtant, l’attitude de la députée était d’une logique en totale adéquation avec la pensée du maître : La France, c’est – au fond, ce n’est que – la République. Confirmation en a été donnée par Éric Coquerel, autre député Insoumis, au micro, cette fois, de RTL : Jean-Michel Aphatie le soumet au même test : « crieriez-vous vive la France ? » Réplique en pirouette : « crieriez-vous vive la République une et indivisible ? ». La République, pour les Insoumis, plus encore qu’une patrie, s’érige en identité…

L’écosocialisme comme projet de société

Le mot d’ordre, tel qu’énoncé par le sociologue Razmig Keucheyan, aux universités d’été de la France Insoumise, se résume à « abattre la frontière entre la question sociale et la question environnementale ». Capitalisme et pollution se confondent : le premier prospère sur l’exploitation forcenée et l’empoisonnement de la nature. Il convient, par conséquent, de combattre le productivisme – le toujours plus ! – et ce qui l’encourage et le nourrit : le consumérisme (vieux slogan soixante-huitard : « à bas la société de consommation ! »).

Gouvernement : l'oubli possible et regrettable du président Macron

Ecrit par Martine L. Petauton le 01 juillet 2017. dans La une, France, Politique, Littérature

Gouvernement : l'oubli possible et regrettable du président Macron

...Car, quand même, cette Germaine là, avouez qu'elle ferait un bien beau fleuron dans votre troupe mesurée au cordeau de la parité ( et bellement, ma foi) du gouvernement tout frais qui nous arrive... Femme d'abord à la tête haute, portant son identité à la moderne – bien que mariée en bonne et due forme, n'avait-elle pas le toupet de revendiquer son nom d'origine : - « mon nom  : fille de Monsieur Necker ! »  de ce père là, que vous auriez tant aimé quant à vous, Monsieur le Président, accrocher quelque part au milieu des  vôtres, n'est-ce pas ? Femme libre, féministe de bon aloi et comment, tâtant crûment du divorce que lui permettait son ennemi intime, Bonaparte, alignant quelques amants de passage et un ami-amant au long cours ; Benjamin Constant... mais, vous en serez d'accord, votre loi de moralisation de la vie politique s'arrêtera forcément à la vie privée, alors... Femme de partout,  femme que n'arrêtait aucune frontière, un temps par son mariage, Suédoise, galopant les routes d'Europe, entre Allemagne et Italie, de Suisse Lemanesque, d'où, peut-être avant l'Autre, sur ses rochers de Guernesey, elle rêva du pays de France dont elle fut quasi constamment exilée. Allant jusqu'à patauger dans les neiges si lointaines de Russie, grand reporter à sa manière... Voyageuse, et des meilleures, Germaine, disant des pays d'Europe ces mots qui ne peuvent que vous donner des idées à débattre dans les prochains sommets : « les nations doivent se servir de guides les unes aux autres et toutes auraient tort de se priver des lumières qu’elles peuvent mutuellement se prêter… on se trouvera donc bien en tout pays d’accueillir les pensées étrangères, car dans ce genre, l’hospitalité fait la fortune de celui qui reçoit » . Et vous porter à suggérer, vous qui savez apparemment si bien trouver le chemin des autres, que le drapeau étoilé de L'Europe, s'honorerait de son portrait, de sa face, comme on disait à son époque. Enfin, femme politique de premier plan, de tout premier droit, elle qui jamais ne put évidemment voter ou porter sa voix dans les cénacles du pouvoir – autrement, mais cette forte influence en vaut bien d'autres, qu'en osant écrire, et de quelle façon, des lettres et des pamphlets, des romans jamais mièvres, toujours engagés, mais habiles, sachant marquer les bornes à ne pas dépasser ; un peu « juste au milieu » à votre façon, à vous. Aimant  le vent des idées nouvelles dans la Révolution, frissonnant sous ses terribles abus, bien sûr. Elle devrait vous convenir, ni Droite, ni Gauche, à moins que, et... et. Encore monarchiste sur les bords, à l'anglaise, toujours démocrate façon représentative, intellectuelle convoquant à tire d'ailes les Grands Antiques, pas pétroleuse pour deux sous, mais tellement politique. Convenez-en, Monsieur Macron, cette Germaine est cousue pour vous, vos élans, vos fulgurances raisonnables. De là où elle est, elle a – croyez-moi, voté pour vous et elle marche ; mais méfiez-vous, rapidement – c'est une femme , sans vous quitter d'un œil vigilant, critique, quoique probablement, bienveillant !

 

Œuvres, Madame de Staël, La Pléiade, Gallimard, avril 2017, Édition de Catriona Seth avec la collaboration de Valérie Cossy, 1649 pages, 65 € jusqu’au 31/12/17

 

En La Pléiade, enfin, l’œuvre de Germaine de Staël, bien autant pour la femme actrice-arbitre de son temps s’il en fût, que pour sa plume, classique et lumineuse, solide et ambitieuse, comme elle.

Revue de presse européenne pour les législatives

Ecrit par Jean-François Vincent le 24 juin 2017. dans La une, France, Politique

Revue de presse européenne pour les législatives

A la différence des présidentielles – et à l’image de l’assoupissement hexagonal qui s’est traduit par un record absolu d’abstention – les législatives françaises ont beaucoup moins intéressé nos voisins. Les préoccupations nationales (deuil de Kohl en Allemagne, nouvel attentat à la voiture bélier, le soir même du 18 juin, à Londres) ont pris le dessus. La France ne fait plus – ou très peu – la une des journaux.

 

Trois groupes de réactions :

 

Ceux qui s’en fichent

Essentiellement les Britanniques :

Le populaire Daily Mirror n’en dit pas un mot : indifférence complète.

Le très conservateur et très respectable Daily Telegraph mentionne la nouvelle sous forme de brève, pas plus.

Même laconisme aux Pays-Bas et dans la – pourtant très proche – Belgique :

De Telegraaf, en Hollande, glisse sur la nouvelle (« majorité pour le parti de Macron », point à la ligne).

Het Laatste Nieuws, principal quotidien flamand, se penche plutôt sur le gouvernement Philippe (parce que c’est un homonyme du roi ?) : « six ministres élus du gouvernement Philippe ».

Et jusqu’au très francophone et très francophile Le Soir, qui étudie avant tout la déconfiture du Parti Socialiste (préfiguration de celle du PS local de Wallonie ?).

Les admiratifs

The Guardian tout d’abord, journal de centre gauche, qui fait exception Outre-Manche : « Macron continue de marcher ; alors que son parti gagne une large majorité, il détient toutes les cartes ».

Les Italiens ensuite, malgré quelques bémols.

La Stampa : « Macron triomphe en France ; il a la majorité absolue ; mais les Français lui ont infligé une correction et laissé en vie les autres partis ».

Analyse identique à La Reppublica : « Macron conquiert la majorité absolue. Le FN déçoit, en dépit du fait que Marine Le Pen entre pour la première fois à l’Assemblée Nationale ».

Face à la chute des siens

Ecrit par Martine L. Petauton le 24 juin 2017. dans La une, France, Politique

Face à la chute des siens

« Ne vous inquiétez pas, nous sommes immortels… »

Christiane Taubira, mai 2017

 

On va dire « chute » parce que « fin » aurait une sonorité Martin Gray trop grave, et que « mort » – que diantre – n’est pas encore de saison.

Une famille politique – de pensée qui plus est – cela n’a rien à voir avec l’opinion posée au comptoir du coin, le p'tit ballon de blanc dans la main droite ou gauche, ou le « je vote pour » de tout le monde à la table familiale. Il y a de l’engagement, un contrat de confiance mutuelle, des sentiments – et pardi, bien sûr ! – de l’émotionnel à revendre : « - tu te rappelles, ce meeting épatant de Mitterrand dans le Nord, c’était quand au juste ? - bien avant Mai 81, tellement avant les Hauts de France… ». Un cœur qui battait les soirs d’élections, qui pleurait les lendemains qui ne chantaient pas – ce fut souvent. Une vie qui pensait le boulot, le rapport aux gens, le quotidien, de ce côté-là du chemin. Nous étions militants.

 Les idées, les valeurs, la route qu’on fait, de réunion de section en meeting, pour qu’un jour, ces idées, ces valeurs s’incarnent et changent la vie, juste un peu, la nôtre, la vôtre, encore davantage… Des itinéraires personnels ? Vous voulez rire. Des fêtes de famille, celles des roses – la nôtre au bord de l’étang, sous les fleurs douceâtres des châtaigniers de Juillet, valaient tous les Noëls d’antan – Bref, marcher aux côtés de… mes chers voisins d’« En Marche », nous aussi, on savait faire.

Adhérer à un Parti, y travailler, c’est quelque chose qui habite, une peau de plus qui nous définit, nous colore, et bien entendu, nous fait mal (si je n’écrivais pas ça, on me regarderait comme la simplette du coin, ou pire, la sectaire embrigadée). Une culture, à l’évidence, une façon d’être au monde, du plus quotidien : « t’en penses quoi, toi, la socialiste ? »,autre manière de me dire bonjour pendant… ben, oui, des décennies – à l’altitude – au prisme – des plus grands évènements.

Je ne sais si je devrais – un peu faciloche, peut-être – faire dans le : « on ne naît pas socialiste, on le devient ». Mai 68, pour moi, en date de naissance, mais à l’ombre d’une ville ouvrière ; celle de deux très grands du socialisme, les Dormoy, Jean et Marx, dont j’ai souvent parlé ici. Comme une façon d’être et de voir les choses cousues d’avance au pas des sillons familiaux ; d’aucuns diraient presque méchamment ; une théologie, une légende, auxquels je répondrai, une appartenance. Puis des études d’Histoire ; ça aide vraiment ; des copains, des débats, des repas qui n’en finissaient pas… la politique, un langage, une facette du projet de vie. Et le chemin ouvert, de cette génération Mitterrand à laquelle si naturellement on a appartenu, via Pierre Bérégovoy, puis surtout notre François de Corrèze – un bail, une histoire, surtout pas une aventure. Parce que comme en amour, j’en ai connu qui « tâtaient » d’un petit bout de route au PS, comme on pioche deux olives sur la table du buffet froid, puis s’en allaient, pas tellement ailleurs que chez soi, cachés derrière la une de Libé. Faciles, ces moitiés d’engagements, ces drapeaux au fond des poches… facile, lisse, presque économique. Les mêmes que j’entends aujourd’hui glapir en se bouchant le nez : mort, le PS est mort ! Ajoutant en se léchant la babine : on l’enterre demain, viens-tu ?

Beaucoup fréquenté, ces années durant, le hall du PS, plus qu’habité ; vrai ; rafraîchi ? Vous avez raison, pas assez. Nos murs ont salement vieilli – vague odeur de moisissure, les portes ferment mal, tant de choses à réhabiliter, tant, qu’on passe son chemin – qui ne le comprendrait… Et puis peut-être une mode qui a passé ; ce temps où PS rimait avec presque tout n'est plus – du tout – de saison.

Helmut ist noch da !

Ecrit par Jean-François Vincent le 24 juin 2017. dans Monde, La une, Politique

Helmut ist noch da !

Helmut est encore là. Reprise de la fameuse phrase-slogan de 1989, à la chute du mur : « Deutschland ist wieder da ! », l’Allemagne est à nouveau là !

En 1989, je partageais les craintes de Mitterrand. Quoi ? Moi, l’hyper germanophile, j’étais devenu germanophobe ? J’avais peur (au sens étymologique de « phobos ») des Allemands, seul et unique peuple pour lequel le cosmopolite apatride que je suis ressente des sentiments pseudo-patriotiques ?

Je craignais, en effet, que la frontière Oder-Neisse fut violée. La frontière Oder-Neisse, fruit du marchandage honteux qui officialisa la purification ethnique de la Silésie, de la Poméranie et de la Prusse orientale, au profit des Polonais ; en échange de la captation de la moitié orientale de la Pologne d’avant-guerre au profit de l’URSS… un marchandage qui marqua, à jamais, les accords de Postdam du sceau de l’infamie.

Oui, pourquoi avais-je peur ? Imaginaire fantasmatique de je ne sais quel gêne expansionniste du pays de Goethe (cf. la célèbre ironie de Mauriac : « J’aime tellement l’Allemagne que je préfère qu’il y en ait deux ») ? Non, c’était plutôt mon antinationalisme : pourquoi pas deux états également démocratiques ? Pourquoi – forcément – un état unique ? Parce ce qu’ils sont peuplés de germanophones ? Alors, il faudrait y adjoindre une bonne partie de la Suisse, l’Autriche, l’Alsace-Moselle et même – Why not ? – ce Südtyrol (Trento Alto Adagio) qu’Hitler lui-même avait renoncé à annexer…

C’était, de ma part, méconnaître une donnée fondamentale de la sociologie historique allemande. Vu d’Outre-Rhin, l’état repose sur le peuple historiquement – et non contractuellement – constitué, « ein staatstragendes Volk », un peuple « porteur » d’état ; en un mot quelque chose existant de toute éternité, « Hülle des Ewigen », comme dit Fichte : une enveloppe de l’éternité. Ce pacte, ce contractualisme de la philosophie politique française – de Rousseau à Renan (cf. le plébiscite de tous les jours) – demeure ici inconnu. Le « Staatsvolk » selon l’expression du sociologue Reinhart Koselleck, c’est-à-dire le peuple « citoyen » et dont la citoyenneté se fonde sur le droit – l’accord mutuel entre l’individu et la puissance publique – et non pas sur la nature ou l’histoire, ce Staatsvolk n’est pas une catégorie allemande.

Kohl ne méconnut pas cette différence. Il donna satisfaction aux aspirations fusionnelles allemandes, tout en offrant des garanties aux Français, et surtout un cadeau magnifique : le mark ! L’euro n’étant après tout que l’extension continentale de la devise, chérie, tel un enfant, par la Bundesbank.

C’est cette intelligence géopolitique d’Helmut Kohl qui scella – précisément au moment de la réunification – une amitié indéfectible avec François Mitterrand. On se souviendra longtemps de ces sanglots silencieux, aux obsèques de Notre-Dame, de ce masque impavide – germanique ! – sur lequel descendait, une à une, un flot continu de larmes…

A l’opposé de Bismarck, le chancelier de fer, Helmut Kohl, fut un chancelier de cœur.

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