Drame dans un miroir

le 04 octobre 2010. dans France, La une, Humour

Drame dans un miroir

Les miroirs feraient bien de réfléchir un peu (…)

Jean Cocteau

 

UN SALON DE L'ÉLYSÉE, le 24 Décembre 2011, à 19 h 30

Les lumières viennent tout juste de s'éteindre. Bathory (arrière-petit-fils du Comte Dracula, dit l'Empaleur, et de la Comtesse Elizabeth Bathory) et son staff prennent place face à l'écran, dans un silence tendu. Le projecteur se met en route. Les premières diapos défilent sous les yeux des courtisans, et c'est aussitôt l'extase.

"Ah, Président, c'est génial !", s'exclame Xavier.

"Mio caro marito !", roucoule la Chanteuse.

""Sire !", brame Jean-François au bord de l'apoplexie.

"On les a niqués. Merci les Roms", soupire l'Auvergnat.

"Je vais enfin pouvoir mener ma réforme de la Justice", frétille Michèle.

"Et moi la mienne", murmure l'Auvergnat.

"Caro, carissimo", susurre encore la Chanteuse en ondulant d'aise.

Mais une invitée se tient sur la réserve, étrangement soucieuse. "T'en fais une tête, cocotte", lui lance Bathory. "Quoi, t'es pas heureuse ?" – "Si bien sûr, mais ces chiffres, ces courbes, je ne sais pas…" – "T'inquiète… Bon allez, c'est pas tout, je vous embarque. On file à TF1 annoncer la bonne nouvelle aux Français. Xavier, amène les stats, c'est parti."

À 19 h 45, les limousines démarrent en trombe et prennent la direction des studios de TF1.

Mais de quelles courbes est-il question, au juste ? Quelle annonce le Président s'apprête-t-il à faire au bon peuple de France en ce soir de Noël ? Nous n'allons pas tarder à le savoir…

FLASHBACK : LA SALLE DE BAINS PRÉSIDENTIELLE, DEUX MOIS PLUS TÔT…

Bathory, nu comme un ver, s'observe sous toutes les coutures : "Miroir, miroir, dis-moi qui est le plus beau des Présidents ?"

Le miroir garde un silence prudent.

Le lendemain, 25 octobre

Même rituel, même question, même mutisme. "Toi, tu m'as tout l'air d'une contrefaçon chinoise", lance Bathory dans l'espoir d'obtenir une réaction.

Toujours rien…

26 octobre au matin

Le miracle tant attendu se produit enfin. Le miroir répond : "Tu es assurément le plus beau."

Le Président lance alors LA question qui lui tient le plus à cœur : "Miroir, miroir, dis-moi qui est le mieux placé pour 2012."

Le miroir toussote, bien embêté. Que répondre ? Finalement, il lance bravement : "J'en vois au moins DEUX."

Bathory manque de s'étrangler : "Son of a bitch ! Demain, j'te fais démonter, j'te casse en petits morceaux, j'te jette à la poubelle !"

Le miroir ne dit mot. Il sait qu'il joue sur du velours : Bathory attend trop de lui pour le sacrifier sur un coup de tête. Effectivement…

Le 26 octobre au matin

Le miroir prend la parole le premier : "Saigneur et Maître, daigne écouter mon augure. Tu seras gagnant à condition de suivre À LA LETTRE le plan de bataille que je vais te livrer. Ne t'en écarte pas d'un pouce, aussi étrange qu'il puisse te paraître."

"Qu'as-tu à me dire ?", s'impatiente Bathory.

"Rien de plus aujourd'hui", dit le miroir, qui a retenu la leçon de Shéhérazade. "On en reparlera demain."

27 octobre

Le miroir dévoile un peu plus ses batteries : "Saigneur et Maître, voici mon plan. Tu vas ordonner une étude confidentielle portant sur tous les paramètres socio-économiques : taux de chômage, inflation, PIB, etc." – "Attends, tu te fiches de moi, là. J'en fais faire une par semaine à Buisson. Demain, j'te démonte, j'te casse, j'te brise !" – "Attends plutôt. Je t'en dirai davantage dans quelques heures."

28 octobre

Après une nuit de réflexion, le miroir livre à Bathory la suite de son plan de bataille : "Cette étude, tu la confieras à deux organismes indépendants, l'un en Laponie, l'autre au Zimbabwe, n'entretenant aucun contact l'un avec l'autre. Ils fourniront séparément des fragments de données, codées, qui seront stockées dans un coffre inviolable avant d'être confiées à un "idiot savant" nippon sourd-muet, que tu auras pris soin de faire séquestrer dans les sous-sols de l'Élysée début novembre. C'est Mme Lagarde qui lui apportera sa pitance quotidienne et lui expliquera le travail. Elle n'aura pas plus accès que toi aux données. Le 24 décembre au soir, c'est ce même autiste qui, les yeux bandés, assurera la projection des diapos en ta présence, dans un salon de l'Élysée."

Bathory est épaté : " Okayyy, itseuhdil" (OK, it's a deal)

RETOUR AU PRÉSENT. STUDIOS DE TF1, 24 DÉCEMBRE 2011, 20 H 10

Le Président et sa cour s'engouffrent dans la Tour. Bathory est quasiment chez lui ici. Il fait irruption sur le plateau du JT et demande courtoisement à Laurence Ferrari de lui céder le fauteuil ("Toi, dégage !") Regardant la caméra droit dans les yeux, il lance : "Français, Françaises, j'ai décidé de me présenter pour un second mandat. Et voici pourquoi…" Il brandit triomphalement les courbes du PIB, de l'inflation, du chômage, de la violence urbaine… et soudain, Christine pâlit, blanchit, verdit ("Oh non, pas ça, c'est trop horrible"), sort en trombe, alpague un chauffeur : "Vite, vite, ramenez-moi à l'Élysée ! "

COURTE SÉQUENCE DE MONTAGE EN FLASHBACK

Dans la voiture, Lagarde se repasse mentalement les images de l'idiot savant avec lequel elle communiquait par signes. On la voit lui amener sa pitance, lui fournir les données codées, lui expliquer le fonctionnement du projecteur qu'il opérera le 24 décembre, etc.

RETOUR AU PRÉSENT : L'ÉLYSÉE, 24 DÉCEMBRE, 20 H 30

Lagarde se précipite au salon. Le projecteur ronronne encore, à vide. Le chariot aux diapos a disparu, le petit nippon semble s'être volatilisé. Non… il a laissé un message : "Madame la Ministre, D'ici quelques minutes, vous retrouverez mon corps dans le local où vous m'avez séquestré ces dernières semaines. J'espérais servir votre honorable et respecté Président. Hélas, je réalise que j'ai causé sa perte en commettant une erreur impardonnable. Les diapos que j'ai projetées devant vous montraient à l'écran un PIB en hausse, un chômage en baisse vertigineuse, une violence quasi nulle…

MAIS LE CHARIOT ÉTAIT MONTÉ À L'ENVERS, CAR J'AVAIS ÉGARÉ LE MODE D'EMPLOI !

En bon fils de samouraï, je ne vois qu'un remède à mon déshonneur.

Désolé pour la moquette.

P. S. J'ai faxé les vraies courbes à Mediapart.

Dans la SALLE DE BAINS, le miroir se gondole, se gondole.

Et se brise.

On dit que cinq ans de bonheur s'ensuivirent.

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