Le phénomène migratoire algérien (2)

Ecrit par Nadia Agsous le 05 mai 2012. dans Monde, La une, France, Société

Le phénomène migratoire algérien (2)

Lamigrationfamilialealgérienne :Quelstatutpourlesépousesmigrantes ?

 

Les années soixante-dix marquent un tournant dans l’histoire du mouvement migratoire algérien. Car en septembre 1973, le gouvernement algérien officialise la suspension de l’émigration de travail. Cette décision est une réaction à la série d’attentats racistes qui ont visé des Algériens vivant en France. De son côté, André Postel-Vinay, secrétaire d’État à l’Immigration sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, suspend l’entrée de la main-d’œuvre étrangère en France. Cette décision est assortie de la promulgation du décret du 29 avril 1976 relatif aux conditions d’entrée et de séjour en France des membres des familles des ressortissants étrangers, qui autorisait les hommes installés en France de faire venir leurs épouses et enfants. Selon G. P. Tapinos « le regroupement familial traduit à l’origine une double préoccupation : Du point de vue des migrants, l’affirmation du droit pour tout travailleur expatrié d’être rejoint par sa famille. Du point de vue des pays récepteurs – la France – le souci de favoriser l’établissement définitif du migrant en vue de son intégration à la société d’accueil ». La suspension de l’entrée de la main-d’œuvre étrangère en France est un facteur qui va permettre à l’émigration-immigration des familles algériennes à apparaître au grand jour.


Ainsi, « au venir pour travailler s’est substitué le rester en France pour y vivre ». De ce fait, l’émigration algérienne cesse officiellement d’être une émigration de « travail », « masculine », « adulte » pour se féminiser et devenir une migration de peuplement.

La féminisation du champ migratoire ne semble pas avoir modifié les manières de faire et de penser des autorités françaises. L’homme est et demeure l’agent central puisque les épouses font partie d’un groupe social qui n’est identifié que par son appartenance à l’espace familial et à son rôle domestique et éducatif. Ces primo-arrivantes qui ne sont désignées qu’en termes d’épouses d’hommes immigrés n’ont pas de statut autonome, se trouvant ainsi sous la dépendance économique et notamment administrative des époux, puisque les textes régissant l’entrée et le séjour des ressortissants algériens attribuent à ces épouses des droits dérivés en matière de séjour (ayants-droit).

À leur arrivée en France, ces familles avaient tendance à reproduire les modes de vie et le modèle d’organisation et de fonctionnement familial prédominants au pays d’origine qui se caractérisaient essentiellement par « la primauté masculine ». La famille se distinguait par l’existence d’une hiérarchie des sexes et d’une spécialisation des rôles. L’époux occupe le rang de chef de famille, dont le rôle est notamment « instrumental », puisqu’il travaille au sein de la sphère publique afin d’assurer l’entretien matériel des membres de sa famille. Les femmes exercent rarement une activité professionnelle et sont cantonnées dans la sphère du privé, assumant un rôle  expressif, en l’occurrence des tâches maternelles, ménagères et éducatives (1).

« Ces femmes appartenant à l’immigration ouvrière, explique J. Minces, étaient davantage retenues à la maison. Elles sortaient rarement au début de leur séjour et presque jamais seules ». Et cette idée de « claustration » des primo-arrivantes est davantage développée par A. Sayad qui explique que « beaucoup d’épouses, surtout les plus jeunes, connaissent en France les conditions de la femme recluse, de la rurale transplantée en ville, signe d’embourgeoisement mais aussi de défense contre l’univers “étranger” de la ville ».

Parmi ces femmes, un grand nombre avaient un niveau culturel faible. Beaucoup étaient analphabètes et ne parlaient pas la langue du pays d’accueil et  éprouvaient des difficultés pour accéder aux codes culturels français. Loin du pays natal. Loin de la famille qui fonctionnait comme un lieu où s’exerçait une solidarité féminine notamment en matière d’éducation des enfants, ces femmes se trouvaient confrontées à un environnement qu’elles découvraient, pour la plupart, par l’intermédiaire  des médias, et à des modes de vie et de pensée qui leur étaient totalement étrangers.

Cette rupture avec l’habitus social, culturel et familial du pays de départ a précipité ces femmes dans un état de dépaysement, d’isolement, d’ennui et de nostalgie. Pourtant, au fil des ans, un grand nombre, y compris celles qui sont analphabètes, de par leur découverte de nouveaux modes de vie, ont peu à peu transformé la représentation qu’elles avaient d’elles-mêmes et de leur propre rôle au sein de la famille. Le suivi médical des enfants aux centres de Protection maternelle et infantile, ainsi que leur scolarisation, vont constituer un moyen pour sortir de chez elles et tisser des liens avec la société d’accueil. Le service social est l’un des lieux institutionnels qu’elles vont investir et où elles vont déployer des stratégies visant à acquérir une forme d’autonomie. Ces femmes qui sont à la recherche de connaissances et de reconnaissance ont identifié le service social comme un espace de socialisation, comme si le passage devant l’assistante sociale était un acte qui allait les propulser sur le chemin de « l’intégration » dans la société française et les vêtir ainsi d’un nouvel habitus qui transforme leur représentation de soi et du monde environnant. Ainsi, « parmi les transformations qu’ont eu à connaître les familles d’origine algérienne en France, celles portant sur les rapports hommes-femmes peuvent être considérées comme les plus décisives », écrit A. Zehraoui. En effet, la situation d’expatriation de ces femmes ainsi que leur contact avec des valeurs prônant l’individuation, la différence individuelle et la valorisation de soi semblent avoir favorisé des changements dans leur manière de concevoir leur place et rôle familial et social. « Progressivement mais efficacement, écrit M. Belhadj, c’est tout l’ordre familial qui est ainsi contesté jusque dans les caractéristiques essentielles au travers de la mise en place d’un modèle plus négocié et plus équilibré ainsi qu’une redéfinition des rôles entre les sexes et l’invention de nouveaux outils d’échanges et de communication ».

 

Quelleplacepourleshommesdanslasociétédaccueil ?

 

La présence des femmes et des enfants sur le territoire français semble avoir modifié le mode de vie des hommes algériens qui vivaient seuls, concentrés majoritairement dans les foyers et les hôtels. Les femmes ont soulagé les hommes des tâches ménagères. La cuisine, le ménage, l’entretien physique des membres de la famille devenaient ainsi de la responsabilité des femmes. Ces hommes qui avaient l’habitude de vivre seuls ont investi la vie familiale endossant ainsi de nouvelles responsabilités, les incitant à rompre avec des habitudes pour en adopter de nouvelles. L’objectif étant d’améliorer les conditions de vie des familles. Ainsi, pour dépenser moins et faire face aux dépenses de la famille, beaucoup d’hommes ont limité leurs sorties et fréquentaient moins les cafés, ces lieux de rencontre et de socialisation où ces hommes se regroupaient pour rompre avec l’isolement, se ressourcer et maintenir le lien avec le pays.

Ces hommes que l’on décrit souvent comme « des pères absents » ayant perdu le contrôle et l’autorité sur leur famille étaient restés très attachés aux codes culturels et aux valeurs symboliques de la société de départ. Présents physiquement en France, ces pères sont « habités pour ne pas dire hantés par le pays d’origine », note A. Zeharaoui. C’est pour cette raison, qu’« ils se retrouvent par rapport à leurs épouses et à leurs enfants en décalage d’aspirations et de projets d’avenir ».

Ces chefs de famille traditionnellement investis d’une autorité paternelle pour une grande partie se retrouvent dans des situations économiques dévalorisantes (chômage, précarité), qui compromettent davantage leur statut de chef de famille induisant ainsi des comportements de repli, de renoncement et de retrait. « D’une certaine façon, ils ont quelque peu perdu la partie et ont tendance à adopter une position de retrait dans la vie familiale », commente A. Zehraoui.

 

Lacatégoriedeshommescélibataires : « LesChibanis »

 

Parmi la population immigrée masculine résidant sur le territoire français, un groupe d’hommes, mariés au pays, vivent en France seuls, sans leurs familles. Les raisons de cette situation de « célibat » semblent être de deux ordres.

La première est essentiellement financière et matérielle. En effet, ces hommes venus dans le cadre de la migration de main-d’œuvre se sont retrouvés, notamment après la période des Trente Glorieuses, au chômage et n’ont pas de ce fait de ressources suffisantes pour accéder à un logement pour engager la procédure de regroupement familial.

La seconde raison est essentiellement d’ordre culturel et en relation avec leur statut d’immigrés venus en France pour une durée provisoire dans le cadre de la migration de travail.Ainsi, selon A. Zehraoui, ces hommes vivent hors de leurs familles car « Ils ont fortement intériorisé le modèle patriarcal et continuent de penser leur séjour comme provisoire ».

Vivant entre deux pays et deux sociétés, loin de leurs familles restées en Algérie, ces hommes, majoritairement des retraités et/ou des bénéficiaires des minima sociaux (2) sont également victimes des restructurations industrielles (automobile, sidérurgie notamment), vivent en marge de la société française car ils se sont retrouvés rejetés des circuits socio-économiques. Sur le plan résidentiel, il se retrouvent cantonnés dans des foyers ADOMA (ex-SONACOTRA), des hôtels meublés, véritables espaces clos se caractérisant essentiellement par des conditions d’habitat vétustes et insalubres, confrontés à des problématiques de santé liées aux situations de vieillissement. Cette population se maintient en France en développant des formes de mobilité originales qui prennent la forme d’allers-retours entre le pays de départ et le pays d’accueil qui permettent à ces hommes de maintenir un lien avec deux pays, deux cultures, deux modes de vie.

Il semble important de noter que depuis quelques années, et notamment à partir des années 1988, de plus en plus d’hommes migrants vivant seuls en France cherchent à faire venir leurs familles en France. Ces derniers se heurtent cependant à des difficultés car les conditions requises pour le regroupement familial ne sont pas  réunies (absence de logement, ressources monétaires insuffisantes).

 

Le troisième âge del’émigrationalgérienne : l’arrivéedesétudiant(e)s

 

Après l’indépendance de l’Algérie est apparu un nouveau type de migrant(e)s, dont la venue en France est la conséquence de la mise en œuvre d’une politique de formation à l’étranger et notamment en France. Le but étant de former des cadres par le biais de la coopération scientifique et technique.

La durée du séjour de ces migrant(e)s culturel(le)s était en principe limitée dans le temps puisqu’ils/elles étaient supposé-e-s, à la fin de leurs études, retourner dans leur pays. Cependant, beaucoup et notamment les femmes ont fait le choix de rester en France.

Ces femmes n’appartenant pas à la catégorie des travailleurs émigrés utilisent les études comme une stratégie pour « échapper au contrôle social dontellesfontlobjetdansleurpaysdorigineetauseindeleurenvironnementfamilial »,écritDenysCuche.

Selon ce même sociologue, « partir, pour ces femmes, ce n’est pas seulement fuir. C’est refuser de s’identifier à un certain ordre des choses, de se conformer à l’ordre traditionnel ». En effet, ces femmes qui parvenaient à obtenir le consentement de leurs parents pour poursuivre leurs études en France semblent utiliser l’acte de migrer comme une « stratégie de libération ». D’autre part, le recours à l’expatriation est une conduite qui exprime la volonté voire la détermination de cette catégorie sociale « d’échapper aux stratégies matrimoniales de la famille, de rompre avec l’indivision patriarcale, d’échapper à la fusion familiale et d’essayer de vivre leur vie ». Autrement dit, en quittant leur pays, en s’éloignant de leur environnement familial et social, ces femmes cherchent à prendre de la distance vis-à-vis de « l’identité de procuration » (3), à acquérir une autonomie et à s’affirmer comme des êtres à part entière jouissant d’une individualité propre.

Ces comportements que D. Cuche qualifie de « conduites de fuite » s’expliquent par le fait que la base de la société algérienne se caractérise essentiellement par la combinaison d’une structure familiale patriarcale, de valeurs religieuses conservatrices et de valeurs nationales qui considèrent les femmes comme le ciment de l’identité nationale. Ces trois aspects qui définissent l’identité des femmes ont un point commun : ils considèrent que le rôle du sexe féminin est essentiellement celui d’épouses obéissantes, de mères dévouées et d’éducatrices.

C’est dans l’objectif de produire de façon autonome une nouvelle identité que « ces femmes dissidentes » ont pris le risque de prendre de la distance à l’égard des habitus sociaux et familiaux, qui entravent leur volonté de libre disposition de soi, et accéder ainsi à une maîtrise de leur propre vie ainsi qu’à une affirmation de leur valeur individuelle.

 

 

1) Nous verrons qu’avec le temps, les femmes investiront la sphère du public pour exercer des activités professionnelles dans le champ des services majoritairement.

2) Il s’agit notamment du Revenu de Solidarité Active (R.S.A) anciennement Revenu Minimum d’Insertion (R.M.I.).

3)     Fille de, épouse de, mère de.

 

Nadia Agsous

 

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