Marine Le Pen : le dilemme

Ecrit par Jean-François Vincent le 24 mars 2018. dans France, La une, Politique

Marine Le Pen : le dilemme

C’est un dilemme, en effet, qu’a posé à Marine le Pen le congrès du Front National  des 10 et 11 mars, à Lille. Ce qu’on appelle en anglais un « double bind », un « ou bien, ou bien » : ou bien continuer la « dédiabolisation », ou bien retourner aux fondamentaux du parti…

L’objectif pour l’héritière demeure ce qu’il a toujours été, parvenir – enfin ! – au pouvoir. « A l’origine, avait-elle déclaré au micro de BFM le 25 février dernier – et elle l’a répété une fois encore le 11 mars, à Lille – nous étions un parti de protestation, mais nous sommes devenus un parti d’opposition ; il faut qu’aux yeux de tous, il ne fasse plus de doute que nous sommes désormais un parti de gouvernement ». Elle devait, à cette fin, d’abord tuer le père, vulgaire et bavard impénitent avec ses jeux de mots douteux et ses calembours antisémites. Chose faite ! Papa s’est vu exclus, interdit de congrès et il perd même son titre de président d’honneur, puisque le poste va être supprimé. La vengeance de papa se concentra, en réponse, dans cette petite phrase, au détour d’un paragraphe de ses Mémoires, tout juste publiées et qui font un tabac en librairie : « Marine me fait pitié ». Qu’importe, rétorque fifille : « pour moi, politiquement, la page est tournée… ».

Reste le nom, on troque « Front » pour « Rassemblement ». Pourquoi ? « Nous devons, explique Yvan Chichery, responsable FN dans le Morbihan, trouver des alliances et convaincre les médias que nous ne sommes pas des affreux ». Seulement voilà ! Outre que le nouveau sigle rappelle fâcheusement le Rassemblement National Populaire de Marcel Déat, il demeure flanqué – Marine Le Pen a lourdement insisté sur ce point – de la fameuse flamme tricolore, symbole d’espoir et de renouveau… or ce symbole reprend celui du Movimento Sociale Italiano fondé en 1946 par Giorgio Almirante, fasciste notoire et journaliste bien en cour auprès du Duce dans les années 30. Ce fut Almirante lui-même qui conseilla à Jean-Marie Le Pen d’adopter sa flamme pour la nouvelle formation d’extrême droite, en 1972.

Alors retourner aux sources ? Se ressourcer aux fondamentaux de l’extrémisme ? La tentation existe. Pour preuve la présence, en invité vedette, de Steve Bannon, pilier de l’« Alt Right » (Alternative Right), la droite américaine des suprématistes blancs. Nommé stratège-en-chef de son cabinet par Trump, il fut limogé à cause des révélations sulfureuses qu’il avait faites à Michael Wolff, l’auteur de la célèbre – et incendiaire ! – biographie, Fire and Fury. Bannon éructa, pendant le congrès : « let them call you racist ! Let them call you xenophobe ! Wear it as a badge of honor ! », Laissez-les vous traiter de raciste ! Laissez-les vous traiter de xénophobe ! Portez ça comme un badge honorifique ! Et Bannon de continuer : « en Italie, les deux tiers de la population ont émis un vote anti establishment. En Italie, le M5S et la Ligue se joignent pour voter contre la classe dirigeante de Rome et de Bruxelles. Vous faites partie d’un grand mouvement. En France, en Italie, en Pologne, en Hongrie. L’Histoire est de notre côté ! ».

Parlons-en de l’Italie. Marine Le Pen soutient inconditionnellement la Lega. Interrogé sur RTL au sujet de son leader, Matteo Salvini, elle tempêta : « expliquez-moi pourquoi vous dites qu’il est d’extrême droite. Quand vous parlez de la Ligue en disant “extrême droite”, vous mentez, vous ne vous exprimez pas dans une langue de vérité ». Pas d’extrême droite, Salvini ? Il a été – à l’époque où il voulait séparer le nord de la péninsule du Mezzogiorno – jusqu’à fustiger ces pouilleux de Napolitains : ces « chiens » qui « puent » (cf. ma chronique sur les élections italiennes). Bref, Marine Le Pen se tient bien droite dans ses bottes. Ne manque que le pas de l’oie…

Quant au racisme, chassé par la porte du FN, il revient par la fenêtre. Au décours du congrès, Davy Rodriguez, numéro deux du FNJ, le Front National de la Jeunesse, au milieu d’une rixe avec le videur d’un bar qui l’appelait à se calmer, a tombé le masque, le sien et celui du parti : « sale africain ! Sale nègre de merde ! ».

Les modifications issues de la « refondation » ne sont par conséquent que pure cosmétique. D’ailleurs, plus encore que rassurer d’éventuels futurs alliés, Marine Le Pen tenait à rassurer une base désorientée par une dédiabolisation trop dénaturante. Les militants peuvent à présent dormir tranquilles : Marine Le Pen a tranché son dilemme, ce sera retour à la maison du père…  sans toutefois papa !

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

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