Servir…

Ecrit par Martine L. Petauton le 23 février 2018. dans France, La une, Politique, Actualité, Société

Servir…

… Mot qu’il avait utilisé – j’avais bien aimé – sous les lumières du Louvre de son sacre, le Président. Mot que j’apprécie particulièrement, par ce qu’il contient de prise en compte, de conscience des autres, tous les autres, par ce binôme qu’il construit forcément avec « société » et pas loin, avec « tous ensemble ». « Croyez-vous que vous serez capable de faire une société ? » disait, ce matin, en radio, un intervenant au rapporteur LREM de la future loi « asile », ce qui est un autre sujet, quoique…

Car ces temps-ci, frissonne – comme parfum d’ambiance diffusé – un tissu social détricoté, troué, menacé. C’est du Service Public dont il s’agit, du nôtre, ce modèle français qui valut exemple jusqu’en un temps pas si éloigné. Aujourd’hui, pile dans le viseur des jeunes réformateurs trentenaires qui parlent haut, et « on n’y revient pas, svp ; avançons ! », sans un regard sur le peuple qui passe, car ce sont des sachant et qu’on se le tienne pour dit…

Service public, puissance publique, un refrain, qui en France, fait sens depuis si loin dans l’Histoire ; Front Populaire, Libération, grandes lois cadres du Gaullisme triomphant… jamais vraiment remis en question, ce service public, 50 ans après 68. Il était un pays où la fonction publique, on était persuadé qu’elle était bien utile, et du coup, plutôt fiers, de part et d’autre de l’échiquier politique : l’instituteur, l’infirmier de l’hôpital, celui de la mairie, ceux, l’hiver des routes enneigées, le gendarme bien au-delà de Saint-Trop, vissé à son rapport, partageant avec vous un verre carton de café innommable, enfin, enfin ! celui des trains entrant en gare au son du jingle de la SNCF. En vrac, d’autres flashs : la terrible tempête de l’an 2000 et les France Télécom à pied d’œuvre, à pas d’heure, dans les bois de Corrèze. Celui – vous en connaissez tous – qui vous a dépanné, réconforté, sorti votre gamin de la panade, pris le temps si précieux de l’écoute, de l’empathie, vieux mot passé mode… un homme, un service, un fonctionnaire (faisant son métier), un triptyque, une logique française. Un type, recruté honnêtement, dans la transparence républicaine, par des concours aussi divers et nombreux que fleurs des champs – celles du sous-préfet du vieux Daudet ? Le bonhomme que je vois, duquel je me plains s’il y a lieu, qui signe la réponse à ma lettre, bref, que j’identifie comme mon interlocuteur.

Vous me direz, votre film a quelque chose des Pagnol en noir et blanc d’avant-guerre ; c’était avant. Avant les glissements, un peu de soulagement des budgets par des ventes de la main à la main, silencieuses, de pans entiers de la Fonction Publique. Prenez les France-Télécom et leur mariage avec Orange, la carpe et le lapin, et de sacrés coups de chiens : j’emménage ces temps-ci chez le fruit monopolistique des connexions ; on m’annonce le passage d’« un France-Télécom », mais en fait, c’est une entreprise de sous-traitance, privée, qui ne sait pas, ne connaît pas les autres, ne peut donc pas dire si, quand… vague bout de tissu en haute mer. On en sort, amer, perplexe, fatigué… Qui est qui, qui fait quoi, qui, même, existe-t-il ??

Comme en s’infiltrant prestement dans la brèche, ce que j’entends du service public, ces temps-ci, relèverait d’un tout autre refrain. Relayé, avec constance et haut niveau de com, de façon complice, sans être directement hostile, par ceux qui gouvernent. Un bruit sourd et de fond, une malveillance : on se croirait quelque part dans ces pays du Sud – Egypte ou Maroc, là où prolifère un peuple de parasites corrompus, où la « fonction » trône, toute puissante et bien inutile, nourrie de bakchichs, à moins que les bureaux de Balzac…

Mais – vous vous énervez ! La SNCF ! Ces trains qui buggent à tour de gares en panne, et dans le noir, madame, sans un café monsieur, ces TGV qui bloquent au moindre souffle de vent contraire, ces pataquès au moment des vacances, ces kyrielles d’incompétences à rallonge, et tout ça à l’abri d’incroyables privilèges (chacun de nous en a au moins un à mettre sur la table des fins de repas de famille, quand il faut bien finir la soirée dans le consensus du bouc émissaire), datant de l’honneur des cheminots dans la Résistance…

Tout ça est plus ou moins vrai, mais l’arbre cache forêt, ici comme ailleurs. De considérables fonds publics sont certes injectés dans les difficultés de la SNCF à prendre le tournant de la modernité, notamment du numérique, et à s’adapter aux territoires qui  changent. Ce qui – on le remarquera – peut s’appliquer à bien d’autres champs de l’économie que le sempiternel service public, aux entreprises privées, par exemple, aux très gros groupes, re-par exemple… Je ne suis, évidemment, pas d’accord pour que mes impôts partent dans le sable : comme tout un chacun, je réclame des redditions de comptes, au centime près, des efficacités raisonnables et raisonnées, négociées entre utilisateurs, État et pourvoyeur de service. Je veux un service public, et demande à ses employés de me le fournir au cordeau, en « servant » le citoyen utilisateur que je suis, moi et mes impôts. J’ai délégué quelque chose, là, il faut donc que le service suive. Est-ce-simple et bête ! N’est-ce pas aussi un langage parfaitement économique ? je ne suis pas, en cela, moins « pragmatique » – la nouvelle idéologie du pouvoir – que LREM. La SNCF ainsi, doit se réformer, les cheminots aménager leur présent et renoncer à faire voyager gratuitement la belle famille, voire au-delà ; je leur demande aussi de mettre citoyennement sur la table les prébendes de leur statut spécial. Parce que le « tous ensemble » fait loi, et sens, et que certains syndicalistes remontés feraient bien de s’en méfier.

Y en aurait-il également trop, de ces bêtes qui s’engraissent têtues (n’a-t-on pas jadis parlé de mammouths ?) sur le cuir des autres ? Sans doute que là, comme ailleurs, il faut mesurer l’homme face à sa fonction et raisonner utile, en redistribuant aux bons postes, là où est le besoin, plutôt que décimer à la hache grossière. Sans oublier – une vraie épine est là – de brancher la loupe face à tous ces doublons Région/département par exemple… Utile et adapté ; deux mots-mamelles pour le moins.

Mais, nous sommes – et il faut souhaiter qu’on y reste – dans le « servir le public » (parlons ainsi dorénavant). Et – reprenons la route des transports – ces petites régions, loin des métropoles, ces coins quasi perdus, à peine dessinés sur la carte, ces oubliés de la démographie bondissante, et de la croissance en devenir, il faut – cela ne saurait se négocier – qu’ils puissent se déplacer, que les « petites lignes », si elles sont supprimées, soient – au cm et à la minute près – remplacées par de correctes lignes de bus service public ou tout autre moyen équivalent. A cette heure, j’apprends que le Montluçon – 60000 h – de mon enfance, ouvert, s’il en est sur le Berry, à quelques encablures d’Orléans puis Paris, n’aura d’ici peu plus aucune ligne de chemin de fer, ni grande gare, pour sortir de chez lui. Limoges sera plus difficilement rejoignable depuis mon Midi, et la ligne TGV Montpellier-Perpignan ne rentre plus dans les priorités…

Cette chanson ne vous semble-t-elle pas finalement, ritournelle-scie déjà entendue ? Ça ressemble bigrement à la déclinaison du Macronisme : cibler les actifs, les jeunes, les gagnants, les preneurs de risque, les lieux où coulent les forts taux de population, doublés des hauts chiffres des activités « porteuses » ; autant dire les demain. Et foin de ces culs de sacs, où vivent quelques vieux, au fond des territoires – vous avez dit, territoire ? Sabrer dans le dur des services publics et assimilés, à ce niveau de la problématique, ne devrait du reste poser que problèmes minimums, qu’on peut espérer être digérés par une opinion assez perméable en ces temps, à l’anti-quelque chose ; ici, un anti-fonctionnaire devrait faire l’affaire.

Ainsi, et le dossier SNCF en sera le symbole ; « servir » ce beau mot en démocratie est posé sur le plateau de tous : fonctionnaires et agents d’un service public qui se doit d’être net, impeccable et très conscient de ses missions, et à ce titre, accepter de se réformer, d’adapter ses pratiques aux besoins. « Bouge toi la fonction… » chanterait un jeune. Quant au gouvernement, on lui demandera de quitter cet air méfiant et peu amène dès qu’un fonctionnaire passe le nez (« cachez ce fonctionnaire que je ne saurais voir… ») et de bien vouloir considérer qu’il est des missions, et beaucoup, pour « sa » population, qui ne passent que par un service public, certes moderne et actif (« en même temps », dira-t-il)…

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (2)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    24 février 2018 à 13:34 |
    « Service » a deux sens. Ce peut être celui de « servilité », d’abaissement, de larbinage : c’est le service « privé », celui du patron, du maître ou du groupe industriel, en vue d’intérêts particuliers et de profits individuels/individualistes…et puis il y a le service « public » au sens – au choix, aristocratique (cf. la devise des princes de Galles : « ich dien », je sers !) ou socialiste – du terme, c’est-à-dire le service de tous et de n’importe qui, de l’intérêt général ou du bien commun, comme on voudra : s’effacer au nom des autres – frères en Christ ou camarades, peu importe – mettre de côté ses petites affaires en vue de la grande Affaire, le mieux pour chacun. De quel type de « service » s’inspirent donc les réformes macronniennes ?...

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    • martineL

      martineL

      24 février 2018 à 15:10 |
      Comme d'usage, la réforme « macronienne » s’appuiera sur ses 2 gambettes : la droite, pour ramener le sens du service public et assimilé au rentable baptisé pragmatique et raisonnable, ce qui n'est pas exactement le sens de profit, et la gauche, se devant de considérer ou faire comme si, le service au public. Mais, nous savons tous pour être un jour, passés par les mains d'un kiné, que chacun a une mobilité des jambes qui porte plutôt à droite ou plutôt à gauche ; de hanches, il s'agit, et pas moins, pour la politique de notre Emmanuel...

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