Afrique, le monde d'après

Ecrit par Matthieu Baumier le 11 avril 2011. dans Monde, La une, Politique

Afrique, le monde d'après


Deux années dans le vrai monde, ça rend moins réac. C’est ce que je pensais, vers six heures, en posant mon sac sur la table d’un bistrot de l’aéroport d’Amsterdam, le jour du retour. Impression de le connaître cet aéroport, comme un frère, une maîtresse plutôt, oui, l’une de ces maîtresses chez lesquelles on est passé plusieurs fois, un peu vite, heureux de revenir de temps à autre. Je regarde les lumières, les distributeurs de tout, de rien, les écrans, je regarde le bruit, étrange cela, et pourtant je le fais, j’observe le bruit. On regarde le bruit quand on revient du monde des autres bruits. Là-bas, c’est la mort. Pas la mort aseptisée, pas la mort cachée, même pas celle des proches, de la famille et cetera, comme ici, là-bas ce n’est pas la mort d’ici, pas la même mort. Là-bas, c’est la mort dans la vie, la mort au quotidien, la crevure sous les yeux, à chaque instant ou presque. On meurt de rien, là-bas, juste d’être né là-bas c’est tout. Michel Crépu me demande de dire ce là-bas, cette Afrique, cette vie, ces deux années en Afrique, alors les mots je vais les dire, je vais les écrire et. Quoi ? Je ne sais pas. Je ne vois pas bien quels mots peuvent traduire réellement la réalité de là-bas, celle qu’on ne comprend pas en fait. Comment saisir ce qu’est le monde d’après le monde des hommes ?


C’est fou, les discours stupides dont on se souvient une fois arrivé là-bas. Je repensais à cela, précisément, dans l’aéroport. Je pensais à ce que… je pensais la première fois, dans l’autre sens, quand j’attendais l’avion pour partir.  Il y avait les néo postcoloniaux, ceux pour qui un bon africain est un africain mort, du genre ah mais ça nous coûte cher l’Afrique, tous ces noirs fainéants. Ils n’écrivent plus nègres, trop peur des procès et cetera. Et puis, les autres, mais ce sont peut-être les mêmes, ou bien leurs clones, ceux qui vous la font Télérama ou pages culture de l’Huma, le côté bonne conscience du on est tous frères mon pote pas vrai ? Côté cour, côté jardin. Dans la cour, on n’aime pas la couleur, on en est resté au noir et blanc, on chuchote mais on n’en pense pas moins. Du racisme estampillé, vérifié par la loi ; côté jardin, chemise d’été en plein hiver, deux boutons ouverts, barbe de quatre jours, Libé à la main, hop, la couleur on adore, on en fait une religion ou peu s’en faut. On dit autant de conneries mais on est du bon côté du manche. Ce qu’on aime, dans la couleur, c’est ce petit frémissement de joie là, celui de se savoir du bon côté ou du côté des bons, c’est pareil. C’est cette image de l’Afrique, versant pile, versant face, qui vous taraude quand vous montez dans l’avion, celle des débats pour intellectuels en culottes courtes, lunettes sur le nez et courte vue. La vôtre, la mienne. Avant, juste avant.


Après, l’image c’est Sarajevo, ou le Liban de la valse avec Bachir. L’Afrique de l’ouest, le Ghana anglophone, les alentours francophones, c’est le lieu de la dévastation. Le lieu de l’homme mort. Nous, après. Ou avant, je ne sais plus. Nous y sommes et nous n’y sommes pas, une sorte d’épochè, on a suspendu le temps et on en jouit tranquillement, pendant que ça crève, vraiment, partout, mais une mort qui est la vraie mort, rien à voir avec la mort virtuelle en laquelle il nous arrive de croire vivre encore. Maintenant, je me le dis, Dantec a tort, nous ne sommes pas sur le théâtre des opérations, non, les opérations, c’est là-bas. Nous, c’est juste le théâtre. Il y a des cratères partout, l’Afrique c’est le Verdun du 21ème siècle. Et nous ne sommes pas les seuls à bombarder, nous les morts-vivants d’un théâtre sans opérations, sinon langagières, virtuelles, putassières. Les africains n’ont plus besoin de nous pour être bombardés, la colonisation n’amuse plus personne, l’Afrique se colonise toute seule. Je le sais bien, voilà une phrase qui arrive et qui ne va pas faire plaisir, un peu comme cette année où Gide a écrit ce qu’il pensait du communisme, ça choque, ça ne plaît pas, question de certitudes agressées, ou encore cette autre année où Hergé a dessiné le petit Tintin au pays des Soviets, on crie, on hurle, on n’aime pas la bousculade du réel qui défonce les portes de la forteresse du certain. Pourtant, la voilà cette phrase et cette phrase elle dit simplement que l’Afrique est maintenant colonisée par des Africains. Là-bas, il y a des salauds blancs, encore, c’est certain, on croise des pédophiles payés par l’Etat français ou des amoureux de Mussolini, buste à l’appui, dans des restaurants italiens, nostalgie des années de plomb, impossibilité de reprendre pied dans la botte. Là-bas, il y a aussi, de plus en plus, de salauds noirs. N’en déplaise aux religieux de l’arc en ciel d’ici, là-bas les couleurs déterminent toujours les rapports humains. On n’est pas obligé d’aimer, on n’est pas forcé non plus de faire comme si ce n’était pas le cas. Une fois les deux pieds en Afrique, la question des couleurs, des ethnies et des origines, vous la prenez en pleine figure. Et toute l’école de la République s’évade de vous, un liquide souillé.


Le monde n’est pas ce que l’école dit être le monde, et toutes les bonnes intentions n’y changeront rien. Le monde de l’Afrique, c’est celui d’après. Vous regardez devant vous et partout où vos yeux se portent la catastrophe a déjà eu lieu, une autre Shoah, une catastrophe menée contre toute la vie, au nom de l’anti amour que se portent maintenant les humains. Ici, radio, journaux, amis le disent : si on ne fait rien, une catastrophe va avoir lieu. Est-ce le cas ? En un sens, oui. Du point de vue européen. En réalité, non, de tous les autres points de vue. Là-bas, c’est-à-dire partout ou presque, l’autre Shoah a déjà eu lieu, aussi meurtrière, tueuse d’hommes et d’arbres, assassin de la vie, la catastrophe nous la reproduisons tous contre tous. Blancs et noirs, unis, ensemble, tous ensemble, nous sommes l’arme de notre propre destruction massive. Les yeux clignent et voient la terre battue, les enfants de la rue, vendeurs de tout et de rien entre les voitures déglingués, nippes déchirées, front suant. Les yeux voient l’immensité de la forêt tropicale détruite, morte, forêt qui peut-être n’a jamais autant existé que maintenant, l’existence incroyablement présente née de l’absence. Les trouées sont telles, brèches dans le réel du paysage, que l’on ne peut s’empêcher de la voir, la forêt, de saisir combien elle était là avant, avant la folie des humains, blancs, noirs, toutes les couleurs que vous voulez, cela n’a pas d’importance. La forêt tropicale, c’est la lune à venir, et, entre les cratères, vivent bien, encore, quelques singes. Les autres ? Le reste de la faune ? Victime de la nouvelle grande catastrophe. La rumeur dit qu’une dizaine d’éléphants vivent encore au Nord du pays, entourés de quelques espèces animales, des buffles et des phacochères. La rumeur dit vrai, je suis allé au Nord. De la faune de cette Afrique, il reste une sorte de parc d’attraction ridicule et honteux. Les derniers animaux, survivants d’un monde dévasté, vivent dans un parc, une arche sans aucun Noé. Les hommes qui vivaient en harmonie avec la forêt, l’africain rêvé par les marcheurs du désert, les habitués des tours opérateurs, deux semaines dans le Sahara et cetera ? Partis. Vers la grande ville, Accra, bord de l’océan, Golfe de Guinée, entre quatre et sept millions d’habitants. Qui sait ? Que faisons-nous ? C’est ce que je pensais en regardant le peu de canopée encore debout et, choquant ou pas, je dois l’écrire, je pensais que nous sommes en train de faire, à l’ensemble de la vie, ce que les nazis ont fait au peuple Juif. Et nous ne le savons pas, nous ne voulons surtout pas le savoir, malgré le discours vert apparent d’occident. Nos yeux voient la catastrophe et nos têtes refusent de saisir le réel.


Pourtant, mon état d’esprit, en partant, je m’en souviens parfaitement : j’allais dans le monde d’avant, le vrai monde, celui où les hommes sont encore des hommes, avec un zeste de traditions, un reste d’humains assis et regardant la beauté de l’arbre. L’Afrique. J’étais heureux de partir, écœuré par les petites guerres ridicules des ruelles des livres autant que par celles de ces politiciens véreux déboursant l’argent des pauvres gens pour manger du caviar à un million d’euros la journée. Pour cent personnes. Un seul repas. Combien nourrit-on d’êtres humains pour le prix d’un tel repas à l’Elysée ? Là-bas, comme partout, comme plus de la moitié des hommes, un individu gagne à peine un dollar par jour, environ trois cents euros par an, juste ce que vous venez de dépenser avant de lire ce texte. Bien sûr, je savais la corruption africaine, on la connaît tous, c’est une tautologie. Mais j’avais l’outrecuidance de croire que ce ne devait pas être vraiment pire qu’ici. Je me suis trompé : en Afrique, les hommes d’Etat vendent des terrains à des multinationales sud-africaines pour qu’elles construisent les premiers centres commerciaux, un peu comme le shopi à côté de chez vous, rien et cependant, à cette échelle, une sorte de temple définitif du luxe. Pour bien faire, un premier ministre vend les terrains de sa fille. Cela n’a l’air de rien, sauf que vu l’emplacement du terrain et l’absence de réseau routier correct, la moitié de la ville se retrouve paralysée chaque matin. Et pourtant ! Bienvenue ! Akwabaa, comme l’on dit au Ghana. A free country, la devise du pays. Une devise issue de l’indépendance, il y a juste cinquante ans, et transformé en liberté de mutiler l’ensemble de la vie, liberté de laisser faire la mort dans le corps des enfants. A ceux qui croyaient que le libéralisme était une doctrine politique européenne et américaine, je le dis, vous n’avez rien compris. Le libéralisme et l’Afrique, une réussite. 7 % de croissance annuelle et des gamins qui crèvent dans la rue. Parfois, c’est ma camionnette ou la vôtre qui écrase le môme, je veux dire celle que vous conduisiez le pétard à la bouche, les fleurs à la con dans les oreilles, il y a quarante ans ; votre camionnette a toujours son autocollant « F » collée derrière mais elle est devenue un tro-tro, transport en commun pour ceux qui n’ont pas d’autre moyen d’être transportés, conduit par des dingues inconscients, entre rupture d’essieux et risques de toutes sortes. On vend ces merdes à toute l’Afrique et l’Afrique adore ça, rapport au profit engendré. Pour quelques-uns s’entend. Car, le capitaliste, le vrai, pas celui du Fouquet’s, lui c’est presque une pièce de musée, le vrai capitaliste je l’ai rencontré et il est aussi noir que je suis blanc. Il est aussi meurtrier que n’importe quel meurtrier blanc. C’est lui, my brother, qui demande des subventions à l’Union Européenne pour que les gamins des écoles ghanéennes mangent de la viande à l’école, lui qui détourne la moitié du fric et utilise l’autre moitié pour acheter une saloperie de bidoche avariée. Il y a des morts ? Bien sûr, il y a des morts, des dizaines de morts, vaut mieux pas tomber malade dans cette Afrique, pauvre ou pas, on en crève des maladies, pas de trou, pas de sécu, pas d’Etat, rien que du libre-échange de la mort et de l’échange libre de profits sur le dos de la faucheuse. Là aussi, il y a des faucheurs volontaires, sauf que ce sont des gars capables de faire crever des dizaines de gosses pour avoir une belle baraque en béton vert dégueulasse et deux 4 & 4. La belle vie a un prix, celui des corps dans le caniveau, nous l’avions oublié.


Avant de mourir du paludisme, ou presque, comme tout le monde, j’ai assisté à la mort de mon fils. Sauvé uniquement parce que j’avais du fric. On était dans la deuxième ville du Ghana. Kumassi. Là, Abel s’est mis à vomir, trois heures qu’il n’en pouvait plus, dans la voiture. Vous me direz : il ne pouvait pas s’arrêter pour le soigner son gamin ? Qui a déjà essayé de s’arrêter au milieu de rien ? Là où même la nourriture manque, entre deux cratères, comme si des obus avaient matraqué la route. Quarante degrés, un climat peu propice à la fièvre. C’est pourtant cela le paludisme, la malaria comme on dit là-bas. Fièvre, diarrhée, maux de tête. Le premier jour, vous pensez crever. Le second, vous l’espérez. On est tué par un moustique au Ghana, et pendant ce temps mesdames choisissent les bonnes crèmes antirides, ici ; on va quand même pas dépenser du fric pour des maladies de noirs. Si ? Les gosses, ils meurent comme des mouches. Paludisme. Ou alors en buvant de l’eau. Ou encore en mangeant. Personne n’est à l’abri, avant le palu j’ai manqué passer de l’autre côté à cause du riz. Le riz, quand il y en a, on peut en mourir. Crever pour avoir mangé du riz. Les mots, ce n’est pas assez violent, l’écrivain a beau faire, ça fait un peu récit. Je comprends mieux Gide. Hergé, aussi. Kumassi, je me souviens. Vingt heures. Toutes les « pharmacies » sont ouvertes, c’est la deuxième ville du pays ; il y a des « pharmacies » mais pas de pharmaciens. Au pays du libre-échange africain, notre monde de demain, free country and free wolrd for ever, l’entreprise libre est reine. N’importe qui peut devenir pharmacien et personne ne connaît rien aux médicaments disponibles, peu nombreux et peu accessibles il est vrai. La plupart du temps, les étagères sont pleines de médicaments de contrebande. On trouve tout ce que l’on veut, sauf que ce n’est jamais ce que l’on croit. Libre entreprise, j’adorerai ton nom.  Le premier gars cherche à me vendre un truc chinois, des plantes qui protègent ad vitam aeternam du paludisme. Je me dis qu’il a raison, une fois passé de l’autre côté, mon gamin ne risque plus d’être malade, on se quitte bons amis. Les quatre autres n’ont pas le seul médicament antipaludique existant dans la contrée. On se dit, depuis Paris, que c’est normal, qu’avec la pauvreté et cetera, les médicaments… Non, non. C’est juste que l’antipaludique ne rapporte pas de fric. Et comme cela ne rapporte pas de fric, on ne le vend pas. Le palu, juste la maladie qui tue le plus d’êtres humains sous les tropiques. Un détail. Abel s’en est sorti. Après deux heures, j’ai trouvé le médicament. Européen, du fric. Une solution. Les autres peuvent toujours rêver d’un monde meilleur.


La ville a été bombardée. C’est ce que j’ai pensé en arrivant. Je me suis trompé. C’est juste que personne n’a pensé à la construire. Alors, elle est comme cela. La Bosnie, mais sans les casques bleus. On a le temps de l’observer, la ville. Dans les bouchons. Dans le monde d’après, il n’y a plus de modes de paiement, sauf le dollar. Dès que vous envisagez de payer une facture d’eau ou d’électricité, un loyer (deux ans d’avance en général), une voiture pourrie (au comptant), vous allez dans une banque, dans le vieux centre. La traversée d’une ville qui s’étend sur vingt kilomètres, dans cette région du monde, vous prend entre trois et cinq heures. Cela dépend. It dépends. Juste pour payer une eau non potable (cinquante ans après l’indépendance, même les copains ghanéens n’arrivent pas à comprendre comment c’est possible) ou une électricité qui vous parvient un jour sur trois. Le reste du temps, c’est la nuit et l’immobilisme des ventilateurs. Quarante degrés, jours et nuits, pas de saisons sous les tropiques. Même le plus fervent des lecteurs oublie l’existence de la rentrée littéraire.


La première fois que je me suis déplacé dans Accra, c’était en taxi. Il était quatre heures du matin et l’on venait d’atterrir. Des taxis, partout ; des milliers de taxis, une ville de taxis. Des gars qui louent un véhicule à la journée, paient le matin, financent l’essence, essaient de gagner de quoi manger. C’est la préoccupation première, ça, en Afrique, une chose que nous n’imaginons même plus, sinon les plus malheureux d’entre nous, une simple question : comment vais-je faire pour gagner de quoi manger aujourd’hui ? Et de quoi nourrir les gosses ? Juste aujourd’hui. Et demain, pareil. Chaque jour. C’est cela l’après, un monde où chacun se demande ce qu’il va manger. Et les chauffeurs de taxi sont favorisés. Les autres, ce sont les pauvres, c’est dire ; ou alors, les riches, très peu de gens. Mais cela suffit pour maintenir le pays dans un état de servage visible à chaque coin de rues, entre deux élections que nous qualifions, non sans humour, de démocratiques. Il faut être entré dans une shop, l’habitude européenne dirait « restaurant », pour sentir le poids des hiérarchies sociales du monde d’après la catastrophe. Un espace plat en terre battue, une sorte de cabane faisant office de cuisine, quelques tables et chaises en plastique, une dizaine de serveuses, chemises blanches, jupes bleue marine. On mange pour moins d’une dizaine de cédis, la monnaie locale, environ quatre euros. Un lieu de luxe en somme. Ces shop, il y en a partout dans Accra. Ceux qui mangent-là ont les moyens. Alors, ils le font savoir, bruyamment. Il y a ceux qui peuvent s’assoir là et commander un plat (banku, fufu) et les autres, celles qui ne le pourront jamais et qui servent. Les premiers insultent, parlent avec violence, montrent qu’ils sont les maîtres ; les secondes disent yes, I’am comming, et font une révérence. Toute la société dominée fait la révérence sans que rien ne lui soit demandé, servitude volontaire de la pauvreté, acceptation d’une condition maintenue en état dit d’infériorité, poids, encore, de la réalité ethnique, aussi. Il n’y a pas que le fric, il y a l’ethnie, et les deux sont souvent liés, on devient plus facilement riche ou non selon l’ethnie à laquelle on appartient. Ashanti, Ewe, Ga… Des langues différentes, l’anglais en commun, et puis la mémoire, celle de l’esclavage d’avant les européens, de la domination des uns sur les autres, toujours visible. L’ethnie qui a le pouvoir, les autres qui obéissent. Cela change un peu, doucement, tout doucement, à peine. De quoi parle-t-on entre intellectuels ? Parfois, de cela, du fait que l’« on » a un sang supérieur. Entendu cela, dans Accra, de la part de personnes au niveau d’études élevé, plus qu’entendu, un discours construit et clair, celui du racisme biologique. Entre ethnies noires. Et ce discours irrigue l’ensemble de la société : il y a les bonnes et leurs maîtres, ceux qui occupent des postes de responsabilité et les autres, l’ethnie qui domine la politique et celles qui essaient de se faire une place. La structure ethnique du pays, de manière atténuée sans aucun doute, continue de structurer le pays et la vie quotidienne.


Il me reste la peur. De voir le monde devenir ce qu’il est dans des pays tels que celui-là. Monde de destruction de la vie, des hommes, de la nature ; monde de la fin du monde qui, déjà, a eu lieu ; monde de l’asservissement consenti et de la domination racialiste des uns sur les autres ; monde de la pollution à outrance, des sacs en plastique partout, des arbres morts, des décharges plongeant dans l’eau de l’océan ; monde de l’eau non potable, de la violence sociale quotidienne, des maladies bénignes meurtrières ; monde de l’homme ne respectant plus ce qu’est un homme, si c’est un homme, oui, si c’est un homme, phrase terrible d’hier, phrase terrifiante de demain, si c’est un homme, encore, en Afrique, si c’est un homme, encore, ici, demain.

 

Texte publié dans "La Revue des deux mondes" en 2009



A propos de l'auteur

Matthieu Baumier

Matthieu Baumier

Ecrivain

Matthieu Baumier est l’auteur d’essais (L’anti traité d’athéologie, Presses de la Renaissance, 2005 ; La démocratie totalitaire. Penser la modernité post-démocratique, Presses de la Renaissance, 2007 ; Vincent de Paul, Pygmalion / Flammarion, 2008), de romans et de nouvelles(La fête des cendres, Rafael de Surtis, 1999 ; Les apôtres du néant, Flammarion, 2002 ; Le Manuscrit Louise B, Les Belles Lettres, 2005) et collabore irrégulièrement à différentes revues.

Ses prochaines publications consistent en l’édition de sa poésie.

Commentaires (7)

  • baumier

    baumier

    12 avril 2011 à 18:24 |
    Chère Martine,
    Ce texte parle en effet du Ghana, pays dans lequel je vivais il y a encore 18 mois. Ce qui n'est guère ancien. Au moment où Obama faisait son discours en effet. Ce même Ghana et ses 7 % de croissance. Sur place, la réalité est autre que celle qui apparaît dans les journaux. Du moins, de mon point de vue, celui d'une expérience subjective. La Croissance ne fait pas forcément le bonheur. Pardon de vous surprendre / choquer, ce ne sont que des choses vécues, et non simplement vues, du reste. Car du point de vue d'un voyageur de passage, le Ghana peut en effet sembler autre chose. Avant d'aller y vivre, j'avais lu tout ce que vous dîtes. Sur place, au coeur de la vraie vie, on mesure la distance qu'il y a entre la réalité et ce qu'on peut lire. Un peu comme Tintin chez les soviets en somme. Deux ans sur place et j'espère qu'il y a vraiment un avenir après cet "avenir de l'homme" que pourrait être cette Afrique là. Les autres Afrique (s), je ne suis pas qualifié pour avoir un véritable avis.

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  • Martine L

    Martine L

    12 avril 2011 à 16:31 |
    Parlez vous du Ghana ? Dont la croissance est une des plus fortes d'Afrique de l'ouest, avec à la différence de la Côte d'ivoire, peu de conflits ethniques ou, d'ailleurs, religieux ( comme chez le grand voisin nigérian )
    Parlez vous du Ghana ? Choisi délibérément par Obama, pour y faire «  son » discours africain, saluant les efforts et les réussites ( mais oui! ) du continent noir , ainsi, d'ailleurs que la marche heurtée, mais visible vers le temps démocratique. Ce continent qu'à force de généralisations, vous nous présentez comme le fossoyeur a- écologique de la planète entière ( n'exagérez vous pas !! )
    N'en seriez vous pas resté au Ghana plus ancien, duquel les voisins ivoiriens , quand l'âge d'or du cacao avait des ratées, disaient : «  être tombé comme au Ghana » ?
    Un peu d'encouragements et d'optimisme, s'il vous plait ! Lisez, par exemple «  jeune Afrique »dont le regard ne manque ni de lucidité, ni de sévérité, mais ne perd pas de vue que «  l'Afrique pourrait être l'avenir de l'homme » ou, du moins, en prendre sa part

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    • Pascale TRÜCK

      Pascale TRÜCK

      12 avril 2011 à 19:04 |
      La croissance du PIB ne profite qu'à une minuscule poignée d'hommes. La grande majorité des Ghanéens gagnent 30 € par mois, font la manche à partir du 10 de chaque mois, vivent comme des chiens, à Accra, dans des "maisons" de fortune et voient passer les gros 4X4 des plus riches, leurs chers compatriotes qui eux ne les voient pas. C'est ce qui est le plus choquant peut-être : la mort de la solidarité, qui existait pourtant avant le développement de ce libéralisme sauvage. Le calme dont vous parlez -effectivement, pas de violence lors des élections, etc, etc - rend fous ceux qui aimeraient qu'un peu de révolte souffle parfois, quand les choses deviennent trop difficiles. Il y a un fatalisme insupportable. La carte postale est jolie -les palmiers, les pirogues... - mais la pellicule de sucre-glace est très fine. Derrière, le pays souffre, le peuple est méprisé. Total et Coca-Cola ont pris le pouvoir. Le Ghana et les autres pays du Golfe de Guinée ont rpis un chemin qui fait peur. Avez-vous vu ce qui ce passe à Lagos ? Inhumain, non ? Eh bien c'est le chemin pris.

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  • Macée de Léodepart

    Macée de Léodepart

    12 avril 2011 à 12:04 |
    Tableau noir d'encre d'une Afrique et – pardonnez moi, monsieur Baumier, hélas rien de l'Outrenoir qui éclaire si bien les Soulages – je ne me retrouve pas toujours dans votre texte, dont je salue l'excellence de l'écriture, et, pour moi, ça coince ça et là.
    j'ai eu, en vous lisant une quasi constante impression de généralisation abusive et du coup, dommageable intellectuellement et surtout géographiquement et politiquement . Certes, je lis votre texte, comme « impression de séjour », sans prétention scientifique ou analytique mais je lis souvent une volonté très affichée de nous dire L 'afrique et LES africains, alors qu'il y en a cent !! et que – ce n'est pas à M Baumier, écrivain ouvert sur son époque, que je l'apprends – la généralisation est presque toujours redoutablement dangereuse ! Je crains aussi, à lire pas mal de passages de votre dur et accablant réquisitoire que vous ne donniez du grain à «  salement » moudre à certaines cohortes , cette fois, bien noires, et qui sont embusquées, masquées ( voir la chronique édito du jour ) … risque que vous prenez, peut-être ; d'où la nécessité d'être prudent, et armé jusqu'aux dents...
    Il est vrai que , dans la déclinaison de votre texte, je me range du côté («  du manche » ?? ) des potes et de Télérama ! 

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    12 avril 2011 à 04:20 |
    Du beau et sombre récit que vous faites de votre séjour en Afrique, une impression dominante et terrible se dégage : le caractère mortifère de ce continent. En débarquant à Amsterdam, vous avez l’impression de renaître, car, comme vous le dites, « là-bas, c’est la mort » ; et pas une mort virtuelle, aseptisée : une mort hideuse faite de pathologies endémiques, de pauvreté et de chalatanerie, une mort à laquelle vous-même et votre petit garçon avez failli succomber, si ce n’était… « le fric » ! Devant une telle désolation, on se prend à faire siens les mots du héros de Conrad, dans « Heart of darkness » : « the horror, the horror ! ».
    Pour le reste, vous posez LA bonne question : où réside la spécificité africaine dans ce retard chronique au développement ? Legs de la colonisation ? « Recolonisation » par les potentats africains eux-mêmes ? Tribalisme et conflits ethniques ? Il semble qu’il faille chercher très loin dans les mentalités les causes de ce désastre. On pense à la réponse du Prince Salina, le « Guépard » de Tommaso di Lampedusa, interrogé sur l’inertie fataliste des siciliens : « il faut qu’ils aient quitté le pays avant l’âge de trois ans, après c’est trop tard ».
    Votre regard est pessimiste : vous rejetez les bonnes intentions missionnaires – religieuses ou laïques – des coopérants de tous poils : « et toute l’école de la République s’évade en vous, un liquide souillé », condamnation sans appel d’une certaine bonne conscience. Allez-vous trop loin dans le désespoir ? Qui peut dire ? Les africains eux-mêmes sont paradoxalement les plus mal placés.

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  • Mahmed Akrich

    Mahmed Akrich

    12 avril 2011 à 01:17 |
    Brillant et foisonnant. En effet on pense aux travaux de Stephen Smith. L’Afrique est un continent magnifique dont l’avenir éclairera un jour le monde ! Encore faudra-t-il quelques décennies pour qu’elle sorte de la gangue de l'identité victimaire et pour basculer de l'identitaire racialiste (noir, tribal, ex-colonisé) vers l'existence. Alors on verra des pays, des nations et des villes à la place des champs de désespoir.
    Votre vision est pessimiste et je l'entends. Les événements récents de "mon" Maghreb me laissent penser que les peuples se réveillent et que l'optimisme est permis.

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  • Jacques Chouraki

    Jacques Chouraki

    12 avril 2011 à 00:46 |
    Excellent article cher Matthieu Baumier. Audacieux, fin et terriblement juste. Je connais bien l’Afrique et la légende victimaire du destin africain fait encore et encore plus de victimes ! A force de ressasser le passé colonial, les « maîtres » d’aujourd’hui, sur tout le continent, ont réussi à passer inaperçus pendant des décennies. Mais la légende se lève et les tyrans locaux ne valent pas mieux que ceux d’hier. Les peuples du nord ne s’y laissent déjà plus prendre et annoncent par leurs révolutions une nouvelle ère. Daoud ne dit-il pas « se libérer des libérateurs » ? Et Stephen Smith (« Négrologie ») est un pionnier dans ce déblayage du pathos sur l’Afrique.
    Bien à vous

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