Aux nouveaux réactionnaires

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 07 novembre 2015. dans France, La une, Politique

Aux nouveaux réactionnaires

Il fut un temps où le mot « intellectuel » signifiait quasiment automatiquement engagement politique à gauche, et notamment « compagnons de route » du Parti Communiste Français, et où même le terme de « social-démocratie » était considéré avec une certaine condescendance, voire mépris, car éloigné des aspirations logomachiques « révolutionnaires » du « socialisme existant » de la période stalinienne, puis néo-stalinienne. Or, que se passe-t-il de plus en plus sous nos yeux depuis environ une trentaine d’années ? D’abord, les « intellectuels » que l’on nommait « progressistes » se sont progressivement tus, à de très rares exceptions près ; et surtout, le terrain – essentiellement médiatique – s’est trouvé de plus en plus occupé par ce que l’on a pu appeler, par rapport aux thèmes qu’ils développent, « Les nouveaux réactionnaires ». Je vais ici me limiter aux quatre exemples les plus connus, parmi ceux qui envahissent le plus souvent les plateaux de télévision, tout en étant différents.

Marcel Gauchet, historien et philosophe, m’apparaît comme étant le moins concerné par l’évolution droitière de ce camp des « nouveaux réactionnaires ». Cet homme, venant de la gauche et qui avait accueilli mai 68 comme l’illustration de ses « idées », s’était progressivement converti aux idées de droite, en se mettant à dénoncer pêle-mêle Georges Dumézil, Claude Lévi-Strauss, Jean-Pierre Vernant (les structuralistes), Michel Foucault, Pierre Bourdieu, Jacques Derrida, Jacques Lacan, etc. Pour lui, ces penseurs provoquèrent « une catastrophe de la pensée française », et, pour certains d’entre eux, furent « en connivence avec l’univers mental du totalitarisme » (traduisez stalinien)… ! Le fait qu’il devint l’un des membres les plus importants du Centre de recherches politiques Raymond Aron ne fait certes pas de lui en soi un partisan des thèses de l’extrême droite (!), même si ses prises de positions apparaissent comme conservatrices. Même si Marcel Gauchet fait notamment de plus en plus l’apologie d’un christianisme conservateur et dénonce avant tout la remise en cause des rapports d’autorité depuis mai 68, ce n’était pas une raison pour appeler au boycott contre lui – lancé par quelques-uns –, à l’annonce du fait qu’il allait prononcer, en 2014, la conférence inaugurale des « Rendez-vous de l’Histoire de Blois » sur le thème « Les rebelles ».

Pour ce qui concerne l’essayiste et philosophe Alain Finkielkraut, venu lui de la gauche, je dois reconnaître d’abord que je lui maintiens mon estime, mon respect et même une certaine affection, notamment en rapport avec l’excellente émission de philosophie qu’il anima sur France Culture et sa participation – chaque année – aux Rencontres de Pétrarque organisées par Le Monde et France Culture, à Montpellier, en compagnie du journaliste Emmanuel Laurentin. Cela dit, bien qu’ayant toujours admiré la manière dont il manie les concepts philosophiques, je suis depuis fort longtemps en désaccord presque total avec lui sur ses prises de position socio-politiques. Ainsi sur l’école (celle, réactionnaire, qu’il souhaiterait voir revenir de nos jours, et qui n’a en fait jamais existé…) et surtout sur ses conceptions que j’appellerais « identitaristes », en faveur du judaïsme ou de la judéité, puisqu’à mon avis il est indiscutable qu’Alain Finkielkraut fait une « fixation » non pas contre l’islamisme (car, sur ce terrain, comment ne pas le suivre !), mais contre l’islam en tant que tel. Alors que comme français juif « progressiste » qu’il fut, il aurait pu servir de pont entre les communautés, ce penseur de valeur a, selon moi, sombré, sur cette question, dans le rejet, l’amalgame et la caricature. Et puis, je dois vous dire que je ne supporte pas cette façon qu’il a de se présenter toujours comme une victime, une sorte de « Saint Sébastien percé de flèches »… A se demander si, quelque part, il n’y prend pas un certain plaisir… (?) Enfin, il y a ses positionnements « souverainistes » qui se heurtent à mes conceptions « altermondialistes ». Il n’est d’ailleurs pas étonnant qu’il ait tant de sympathie pour Jean-Pierre Chevènement…

En ce qui concerne le philosophe Michel Onfray, pour moi, les choses deviennent déjà nettement plus tranchées. Il ne s’agit pas ici de se prononcer négativement sur son « université populaire de Caen », ni sur ses ouvrages purement philosophiques (ainsi, comment lui reprocher quoi que ce soit sur ses ouvrages à propos de Nietzsche et surtout de Camus ?), mais de ses prises de positions politiques sur les plateaux de télévision où il trône en majesté – tout particulièrement au sein d’un trop connu (à mon goût) talk show ! Venant lui aussi de la gauche, ayant soutenu la Ligue Communiste Révolutionnaire (devenue Nouveau Parti Anticapitaliste) à l’époque d’Olivier Besancenot, puis le Front De Gauche, voilà en effet que ce « Monsieur », se disant « libertaire » et employant un langage du type de celui de l’époque stalinienne, considère comme des « traîtres » toutes les gauches – de celle de gouvernement autour de François Hollande et de Manuel Valls jusqu’au Front De Gauche avec Jean-Luc Mélenchon et Pierre Laurent, etc. ! De plus, il s’est mis récemment à réclamer « l’union de tous les souverainistes de droite et de gauche », rejoignant ainsi, au moins partiellement, les thématiques de Marine Le Pen et du Front National sur « l’union des patriotes de droite et de gauche ». Je partage tout à fait le point de vue du quotidien Libération qui l’a accusé de faire « dans l’air du temps », en contribuant (peut-être indirectement, voire inconsciemment, mais j’en doute… ?) à développer des idées allant dans le même sens que celles des frontistes et de leurs alliés objectifs. Michel Onfray – et d’ailleurs il s’en réclame – n’est qu’un thuriféraire du cynisme et de l’anarchisme (j’ajouterais anarchisme… de droite – mauvais souvenirs potentiels… !). De plus, je dirais que son livre Art de jouir. Pour un matérialisme hédoniste, directement issu de L’art de jouir de Julien Offray de La Mettrie, il sait avant tout le mettre en pratique par la façon méprisante avec laquelle il s’adresse à ses contradicteurs, autant sur les plateaux de télévision que pour de réels débats qu’il refuse… !

Le « cas » d’Eric Zemmour, le seul de ces quatre hommes à ne pas avoir eu le moindre rapport avec quelque gauche que ce soit, est évidemment le plus grave à mes yeux, et même, à certains égards, « pathologique ». Se prétendant écrivain et essayiste, en fait Eric Zemmour n’est « rien »… sauf journaliste au service politique du quotidien Le Figaro (depuis 2009) et chroniqueur au Figaro magazine. Oui, journaliste et surtout agitateur-provocateur, devenu « intellectuel organique » du Front National depuis ses délires révisionnistes historiques dont il abreuve les crédules (ainsi à propos du régime de Pétain/Laval) lors d’émissions de télévision (encore… !). Marine Le Pen ne déclara-t-elle pas récemment qu’elle le verrait bien ministre de la culture le jour où elle pourra former un gouvernement après avoir remporté les élections présidentielles ?! Vous imaginez… Ce polémiste ne se sent bien que lorsqu’il fait parler de lui. Il n’est certes pas le seul, c’est vrai, mais dire à son sujet qu’il est « un intellectuel » (d’importance) relève de l’imposture ; ou bien alors, c’est que nos compatriotes qui le lisent (sur le « déclinisme », autre imposture) et le regardent « jouir » de lui-même (phénomène de compensation personnelle, en tant qu’homme à problèmes… ?), sont tombés bien bas… ? Rappelons-nous qu’il avait, par jeu provocateur (mais pas seulement), « conseillé » à Nicolas Sarkozy de devenir un « Viktor Orban français » ! Pour terminer cette chronique, il y aurait enfin deux questions à se poser : pourquoi les évolutions droitières de ces « nouveaux réactionnaires » (pour ceux venant de la gauche) et surtout pourquoi le silence (au moins médiatique) des intellectuels de gauche ? Mais, cela ne pourrait correspondre, étant donné l’importance du sujet ainsi posé, qu’à une autre chronique.

A propos de l'auteur

Jean-Luc Lamouché

Jean-Luc Lamouché

Rédacteur

 

Professeur d'Histoire

Auteur d'ouvrages sur Tulle et la Corrèze

Rédacteur à "Tutti-magazine - La musique à voir et à entendre"

 

Commentaires (4)

  • Robin Forel

    Robin Forel

    10 novembre 2015 à 19:27 |
    M'intéressant à l'Histoire, même si la communication est ma formation de base, j'avais un peu suivi l'affaire des « Rencontres de Blois » en ce qui concerne Marcel Gauchet. Comme communicant, je serais tenté de dire que la politique de la « chaise vide » n'est jamais une bonne solution et qu'il aurait sans doute fallu tenter de débattre avec ce « nouveau réactionnaire » qu'est incontestablement Gauchet, pour autant que cela fut possible. Ceci étant dit, le problème, avec au moins trois des hommes que vous avez cités, c'est qu'ils ne produisent aucun concept et qu'ils se contentent de rédiger des pamphlets et d'envahir les plateaux de télévision ! Et ceci contrairement aux grands intellectuels d'antan qu'ils dénoncent et dont vous avez rappelé les noms (à propos de Marcel Gauchet). Vous avez raison de dire que ces gens ne sont en fait « rien »... Mais, le problème, c'est qu'un nombre de plus en plus important de nos compatriotes qui regardent tout particulièrement les « talk show » adorent ce « rien » parce qu'il devient synonyme de « dégommage » d'icônes (Freud par exemple, par Michel Onfray). Nous vivons en effet dans une époque où le cynisme se généralise. Le grand sociologue français de la communication Dominique Wolton nous a conseillés, dans ses ouvrages, de tenter de maintenir le plus longtemps possible le contact avec l'autre par le biais du « oui mais » ou du « non sauf ». Mais, le problème, c'est qu'avec les quatre personnes que vous avez citées (et pour des raisons différentes), cela est impossible, car ils refusent systématiquement tout débat véritable en employant par exemple la moquerie facile (Onfray) ou en se perdant dans l'identitarisme forcené (Finkielkraut). C'est bien dommage, car ils ne sont pas sans qualités potentielles intrinsèques !

    Répondre

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    08 novembre 2015 à 20:36 |
    Tout en étant pleinement d’accord avec votre chronique, je voudrais faire une remarque sur l’impropriété sémantique de l’expression « nouveaux réactionnaires ». En effet, toute « ré-action » suppose une action préalable. Historiquement et politiquement, il s’agit, en général, d’une action révolutionnaire : les premiers « réacs » (de Maistre, Bonald, etc.) réagissaient contre la révolution française. Les « réacs » des années 70 entendaient de lutter contre le développement des idées de Mai 68 (Fig Mag version Hersant, Club de l’horloge, entre autres). Par conséquent, sans négation d’une affirmation originelle, l’on ne saurait parler de « réaction ». Or – vous le dites vous-même - ce qui frappe dans la situation actuelle, c’est le « silence » des intellectuels de gauche. Autrement dit, en contrepoint des « nouveaux réactionnaires », il n’y a…rien ! Il en résulte, en toute logique, que les « nouveaux réactionnaires » ne réagissent pas à quoi que ce soit : il agissent ! Ce qui, à la limite, n’en est que plus inquiétant…

    Répondre

    • Jean-Luc Lamouché

      Jean-Luc Lamouché

      12 novembre 2015 à 08:51 |
      Juste deux points à préciser. D'abord, une "réaction" est une tentative inversée de "révolution", puisqu'il s'agit toujours de revenir, par définition, en arrière. Prenez par exemple ce que l'on appela la "révolution iranienne" avec Khomeiny ; en réalité, et même par rapport à la "révolution blanche" du Shah, il s'agissait bien d'une contre-révolution... ! Ensuite, il y a en fait encore de très nombreux intellectuels de gauche (ou "progressistes"), parmi les universitaires et les chercheurs (par exemple) ; mais, ils ne s'expriment que très rarement, et ceci pour plusieurs raisons - notamment parce que les médias considèrent que, n'étant pas pour la plupart connus, ils ne feront pas le "buzz"...

      Répondre

  • Danielle Alloix

    Danielle Alloix

    07 novembre 2015 à 17:52 |
    Voilà ce qu'on pourrait faire méditer à ces « prétendus » maîtres à penser ( le mot d' « intellectuels » ayant dit-on, été fabriqué par Clemenceau au moment de l'affaire Dreyfus). C'est dans «  lettre à la jeunesse » de Zola : «  où allez-vous, jeunes gens, qui battez les rues, jetant au milieu de nos discordes la bravoure et l'espoir - nous allons à l'humanité, à la vérité, à la justice ! » Beau comme la définition de l'intellectuel dans la Cité...

    Répondre

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.