Aux origines du phénomène migratoire algérien

Ecrit par Nadia Agsous le 27 avril 2012. dans Monde, La une, Politique, Société

Aux origines du phénomène migratoire algérien

 

La migration algérienne est considérée comme « la première immigration en provenance du monde sous-développé ». Elle est la conséquence « d’une intrusion coloniale au sein d’un ordre social qui avait sa logique propre, et qui en fait fut irrémédiablement bouleversé ».

A ses débuts, cette émigration revêt une dimension essentiellement masculine. Ses motivations sont essentiellement économiques. C’est une main-d’œuvre ouvrière non qualifiée. Selon J. Simon, c’est « une immigration de travail modulable selon l’offre sur le marché du travail en France ».

Ce processus de déplacements des migrants algériens vers la France a connu différentes étapes qui ont contribué à transformer ses composantes et ses caractéristiques. Ainsi, ce phénomène se structure globalement en trois grands mouvements qui correspondent à des moments historiques bien déterminés, en l’occurrence la période de la colonisation française, de l’indépendance et post indépendance.

Le temps de la colonisation française : La première génération d’émigrés (1870-1945 : « Au service de la paysannerie »)

 

Les mouvements de populations remontent à la fin des années 1870, soit quelques années suivant le débarquement des troupes coloniales françaises en Algérie. Issue principalement de la région de Kabylie, cette migration est essentiellement le résultat du bouleversement de la structure économique et sociale algérienne. En effet, l’imposition du système colonial, avec son lot d’expropriations et de dépossessions foncières au profit des colons, a engendré la déstructuration de l’économie traditionnelle algérienne, d’une part. Et d’autre part, l’appauvrissement et la paupérisation des paysans algériens. « De l’état pastoral et patriarcal, où il n’y avait ni riches, ni pauvres, la société algérienne, déchue de ses bases économiques et brisée dans ses structures internes tendait à se stratifier selon une autre hiérarchie : multiplication du nombre des petits propriétaires et fellahs, sans terre, transformations de ces derniers d’abord en khemas (métayers) puis en ouvriers agricoles », écrivent A. Sayad et A. Gillette.

Entre 1916 et 1924, le flux migratoire connaît une forte accélération. J. Simon met l’accent sur trois facteurs majeurs ayant contribué à l’amplification de ce phénomène.

Primo, en 1914, les autorités françaises ont procédé à la suppression du décret du 16 mai 1876 intégré dans le Code de l’Indigénat, et qui rendait obligatoire l’obtention d’un permis de voyage pour entrer sur le territoire métropolitain.

Secundo, durant la première guerre mondiale, les autorités coloniales ont fait appel aux Algériens pour servir dans les tranchées et pour remplacer dans les usines les Français qui étaient au front. Ces besoins militaires et en matière de main-d’œuvre ont conduit à « l’intégration de manière durable des travailleurs algériens dans l’appareil de production et l’outil militaire de la France », faisant ainsi de l’immigration algérienne « une composante importante de la classe ouvrière française », selon ce même auteur.

Tertio, la transformation de la main-d’œuvre algérienne « en armée de réserve industrielle du capitalisme français a conduit à l’intégration de l’Algérie dans l’économie française – entraînant ainsi – la modification de l’appareil de production et du marché du travail en France ».

La période qui s’échelonne entre 1924 et 1945 se caractérise essentiellement par un ralentissement du mouvement des déplacements des hommes algériens vers la France. Cet état de fait s’explique par la promulgation de la circulaire de septembre 1924, dont l’objectif est de réglementer l’entrée des Algériens sur le territoire métropolitain. Ainsi, ce document juridique exigeait à tout candidat à l’émigration d’avoir en sa possession et ce, avant le départ, un certificat d’engagement visé par le ministère du travail, un certificat médical et une carte d’identité. Cette mesure restrictive est abrogée par le ministère de l’Intérieur par arrêté du 19 juin 1925. Les Musulmans d’Algérie qui venaient en métropole étaient alors contraints de se munir d’un certificat médical, d’une carte d’identité et d’un casier judiciaire vierge. Ces mesures durèrent huit ans. Puis en 1936, la libre circulation des personnes est rétablie. Cependant, sous la pression des colons, les autorités coloniales réintroduisent la réglementation de l’entrée des Algériens en métropole et ce, en exigeant la production de documents dont la liste a été fixée par les décrets du 04 août 1926 et du 04 avril 1928.

Les émigrés de cette première génération qui venaient de Kabylie étaient essentiellement concentrés « dans les mines et les usines du Nord-Pas de Calais, dans les raffineries et les ports marseillais et dans les entreprises parisiennes ». Ces hommes étaient des « émissaires délégués par leurs familles et par le groupe pour une mission précise, limitée dans le temps », analyse A. Sayad. Ainsi, les hommes qui traversaient la mer pour vendre leur force de travail en France « étaient sélectionnés par le groupe selon les principes de l’habitus paysans ».

De ce fait, l’émigration était un acte collectif « décidé, programmé par la communauté paysanne », provisoire et limité dans le temps. Les émigrés avaient pour mission de se mettre au service de l’ordre paysan, de le « sauvegarder (…) et de lui donner ainsi les moyens de se perpétuer en tant que tel ». Ces émigrés du « premier âge » étaient animés par « l’esprit mutualiste, coopératif et de solidarité » qui régissait la vie dans les villages de Kabylie. « Les anciens – écrit l’écrivain Mouloud Feraoun –, étaient davantage attachés à leur village, à leur terre, aux mœurs kabyles. Ils se hâtaient de retourner chez eux avec leurs économies pour améliorer leur situation au village ».

Cet esprit « d’association et de solidarité » se prolongeait au delà des frontières pour se perpétuer en métropole sous d’autres formes. En effet, ces travailleurs/ouvriers qui n’étaient perçus ni « comme Français ni comme étrangers » avaient tendance à se regrouper « par villages ou par régions », dans des lieux spécifiques tels que les marchés et notamment les cafés. Ces espaces qui étaient essentiellement conçus comme des lieux de rencontre, de convivialité et d’échanges, avaient deux fonctions principales. D’une part, créer du lien social communautaire entre ces hommes qui vivaient loin de leurs familles et de leur terre natale. Et d’autre part, réguler les rapports sociaux et assurer le contrôle des villageois qui, à la force de choses, étaient devenus des paysans urbanisés. Malgré le fait que l’émigration ait sur un plan essentiellement matériel amélioré la situation économique et sociale des villageois, il semble important de noter que sur le plan symbolique, « el ghorba » (l’exil) était associé au « couchant, à l’obscurité, à l’éloignement, à l’isolement, à l’exil, à la frayeur, à l’égarement, au malheur », explique  A. Sayad dans son ouvrage La Double absence.

 

La seconde génération d’émigrés algériens (1945-1962 : « l’émigration comme une fin en soi »)

 

C’est à partir de 1946 que le mouvement migratoire reprend en s’amplifiant. Ces déplacements s’inscrivent dans le cadre d’une politique d’immigration qui, selon J. Simon, « évoluera en fonction d’une double logique démographique et économique ». En effet, aux lendemains de la seconde guerre mondiale, la France s’engage dans « la refonte de ses institutions et de son empire ». Par conséquent, elle adopte une politique d’immigration ouverte pour combler ses besoins d’industrialisation, de reconstruction et permettre à sa puissance de se perpétuer.

C’est donc dans ce contexte qu’elle fait appel à la main-d’œuvre algérienne et promulgue de ce fait une loi qui, d’une part, « lève toute mesure, règle ou loi d’exception dans les départements algériens ». Et d’autre part, proclame « l’égalité effective entre tous les citoyens ». Parallèlement aux besoins en matière de main-d’œuvre, les autorités coloniales prônaient une politique de peuplement dont l’objectif était de combler un vide engendré par un ralentissement général de la fécondité.

En 1944, le Général de Gaulle mettait l’accent sur la nécessité « d’introduire au cours des prochaines années, avec méthode et intelligence, de bons éléments d’immigration dans la collectivité française ». Et c’est dans cette logique que le décret du 24 septembre 1945 qui visait à « définir et à appliquer une politique de peuplement visant à assurer une répartition satisfaisante de la population sur le territoire métropolitain » a été promulgué.

Les hommes ayant pris l’initiative de faire émigrer leurs épouses et enfants font partie de cette catégorie de migrants dont la migration « a libéré des groupes familiaux et sociaux originels ». Cette émancipation de la tutelle familiale et communautaire est induite par « l’apparition des revenus monétaires – facteur qui – affaiblit la dépendance à l’égard du clan et du village, et du ménage à la grande famille ». En effet, en émigrant, ces hommes sont devenus salariés de la grande industrie notamment. Leurs salaires étaient censés couvrir les besoins du groupe. Et cette situation leur a permis d’acquérir une position dominante où ils étaient « les seuls à pourvoir aux besoins de la famille en envoyant des mandants souvent calculés pour couvrir les besoins identifiables et prévisibles ».

Durant ce « deuxième âge », l’acte d’émigrer en famille revêtait une signification particulièrement négative puisqu’il était conçu comme un manquement à la morale du groupe. Par conséquent, partir, quitter le village en famille était vécu comme un acte « honteux ».

Cette modification de comportement des émigrés et la perte de contrôle du groupe sur les individus n’est pas que le fait des hommes mariés. Cette émancipation s’élargit également aux hommes célibataires « qui semblaient ne plus rien attendre de l’émigration, sinon qu’elle soit à elle-même sa propre fin ». En effet, l’acte d’émigrer de cette seconde génération revêt un aspect essentiellement individualiste. Il est volontaire, décidé et planifié par le migrant lui-même et non plus par le groupe. L’émigration, note A. Sayad, « n’était plus confiée par le groupe à l’un de ses membres. C’est l’acte d’un individu agissant de son propre chef et pour son propre compte ».

Ainsi, de « paysan mandaté » par le groupe pour « une missions limitée dans le temps », l’émigré du second âge adopte une attitude qui se caractérise par un affranchissement des contraintes communautaires et une appropriation d’un certain nombre de valeurs de la métropole, en l’occurrence l’individualisme. En allongeant ses séjours en France, en devenant un salarié « quasi-permanent » dans la grande industrie, l’émigré participe ainsi à la modification du caractère saisonnier et provisoire de l’émigration algérienne. D’autre part, l’apprentissage de l’individualisme a engendré un affaiblissement du sens de la solidarité envers la communauté vivant au pays, et ainsi une recomposition des rôles sociaux et familiaux. Autrement dit, par leur comportement individualiste, les émigrés de la seconde génération ont bouleversé l’ordre social établi dans les villages, modifiant ainsi les fonctions des chefs du groupe communautaire jadis détenteurs du pouvoir et de toute décision concernant les affaires de la communauté et les comportements des membres du groupe.

 

L’émigration algérienne au temps de l’indépendance : la troisième génération d’émigrés. L’achèvement d’une « émigration exemplaire »

 

Le mouvement migratoire algérien prend de l’ampleur aux lendemains de l’indépendance de l’Algérie. On dénombre ainsi près de 262.000 départs d’Algérie en 1963 dont 34.500 femmes et enfants et 269.000 en 1964. Les facteurs générateurs de l’émigration algérienne vers la France sont essentiellement d’ordre économique. En effet, à l’indépendance, les Algériens récupèrent un pays dont la structure économique est essentiellement sous-développée. De plus, aux « causes traditionnelles de l’émigration – notent A. Sayad et A. Gillette –, s’ajoute le fait que l’indépendance a suscité en Algérie la fermeture d’un certain nombre de moyennes et petites entreprises, dont la gestion ou les débouchés dépendaient des pieds noirs ».

Avec l’indépendance, l’émigration vers la France s’effectue dans un contexte non plus de colonisation mais de décolonisation. Les ressortissants algériens émigrant en France sont considérés comme des étrangers, et dès lors qu’ils s’installent durablement sur le territoire français, ils deviennent de ce fait des immigrés. Par conséquent, les conditions d’entrée, de séjour, ainsi que le statut de ces personnes dans le pays d’accueil, sont définis et réglementés par des textes de loi qui prennent la forme juridique d’accords bilatéraux entre l’Algérie et la France.

Bien que les Accords d’Evian aient accordé aux travailleurs algériens un statut privilégié, notamment en matière de liberté de circulation entre les deux pays et d’égalité des droits avec les citoyens français à l’exception des droits politiques, les Accords franco-algériens en matière de main-d’œuvre introduisent un certain nombre de mesures visant à maîtriser les flux en instaurant un contrat de travail et un contrôle médical pour les travailleurs algériens. De plus, ces accords subordonnent l’entrée des familles algériennes sur le territoire français à l’obtention d’un « logement décent ». Ce texte de loi est révisé quatre années plus tard par les Accords du 27 décembre 1968 dont l’objectif est de poser les conditions et de réglementer l’entrée des ressortissants algériens et de leurs familles sur le territoire français. Les dispositions de la nouvelle législation ont la spécificité de renforcer le contrôle du régime de l’émigration algérienne, d’une part. Et d’autre part, elles confirment et institutionnalisent le statut d’immigrés des travailleurs algériens vivant en France.

La volonté de contrôler le flux migratoire algérien en limitant les déplacements des ressortissants algériens s’est également manifestée du côté des autorités algériennes et ce, en instaurant une autorisation pour quitter le territoire algérien.

Après 1962, la main-d’œuvre algérienne continue à être peu ou pas qualifiée. Celle-ci est essentiellement employée « dans les secteurs délaissés par la main-d’œuvre nationale, où le travail est pénible, sale, dangereux et mal payé ». En effet, elle se concentre dans les secteurs du bâtiments, des travaux publics, des industries mécaniques et électriques, la métallurgie, la chimie, les mines, la voirie et les services de nettoyage. Les conditions de logement se caractérisent essentiellement par la vétusté, l’insalubrité et la promiscuité. La grande majorité des familles vivaient dans des bidonvilles, des cités de transits, des hôtels meublés et des immeubles insalubres, et avaient, par conséquent, beaucoup de difficultés à accéder à un logement salubre et décent.

 

Nadia Agsous

 

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Nadia Agsous

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Commentaires (4)

  • Nadia Agsous

    Nadia Agsous

    28 avril 2012 à 20:14 |
    Bonjour Jean-François Vincent.
    C'est bien vrai que la migration familiale a bien commencé avant la fin des années 1970 et début 1980. Mais c'est à cette période que la migration familiale est rendue officielle par le processus du regroupement familiale. et le point le plus important concerne notamment l'arrêt de la migration de travail. Et bien évidemment ces événements ont contribué à changer les visages, la nature et les objectifs de la migration algérienne qui a repos de plus belle à partir de 1988 et notamment après l'arrêt du processus électoral (1991). Partir est devenu un rêve qui revêt une dimension essentiellement collective. J'en parlerai dans mes prochains articles. N. Agsous

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  • Nadia Agsous

    Nadia Agsous

    28 avril 2012 à 18:33 |
    Bonjour,

    Merci.
    Une suite est envisagée.

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  • Lévy Maurice

    Lévy Maurice

    28 avril 2012 à 11:29 |
    Bravo pour ce tracé, rapide mais pertinent, de l'histoire de ces vagues démigration algérienne, dont, en Algérie, on avait une vague conscience ...
    Merci pour la reconstitution de ces étapes de la collaboration France-Algérie, qu'elle fût voulue ou subie par les travailleurs algériens... M.L.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    28 avril 2012 à 10:20 |
    Passionnante étude où l'on voit les changements de psychologie, aussi bien du oint de vue du migrant, que de celui de l'état hôte...Le passage d'une immigration de travail à une immigration de (re)peuplement est bien plus abcien qu'on ne le croit.Il serait intéressant de prolonger cette étude aux années 70-80.

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