Bachar el-Assad complice de Daech ?

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 16 avril 2016. dans Monde, La une, Politique

Bachar el-Assad complice de Daech ?

On insiste souvent, notamment dans certains milieux politiques, ainsi que chez des experts en ce qui concerne les questions de l’essor du djihadisme terroriste sunnite et plus généralement de la géopolitique du Proche et du Moyen-Orient, sur les très importantes responsabilités de l’Arabie Saoudite (le salafisme et le wahhabisme) et de la présidence de Bush fils (en rapport avec la Seconde guerre d’Irak) ; et l’on a raison. Mais il est non moins incontestable que le régime de Bachar el-Assad, et la personne même du dictateur syrien, portent également une énorme responsabilité dans la naissance et l’essor de la secte totalitaire « théo-fasciste » (expression de plus en plus utilisée par nombre d’observateurs et d’historiens français) qu’est Daesh. C’est de cette question que je vais essayer de traiter dans cette chronique.

La guerre civile organisée à l’origine par le régime syrien dictatorial de Bachar el-Assad fut l’une des bases des recrutements de combattants pour Daesh, beaucoup de jeunes qui voulaient seulement à l’origine une libéralisation du régime et ayant subi une répression aveugle passèrent en effet dans les rangs de l’opposition qui leur apparut assez rapidement comme la plus active et virulente, celle des djihadistes sunnites, au détriment des opposants laïcs et potentiellement démocrates – favorables à une « transition » aboutissant à la disparition du régime d’Assad.

Lorsque les troupes de Daesh prirent le contrôle de la cité antique de Palmyre, surtout symbolique, mais aussi – ne l’oublions pas – assez stratégique, non seulement Assad ne fit rien contre elles, mais il favorisa leur progression, car il savait que les djihadistes sunnites étaient moins dangereux pour lui – en termes d’image et pour son régime – que les autres tendances démocratiques de l’opposition. Il n’ignorait pas non plus que la peur que suscitait cette secte totalitaire lui amènerait des soutiens de la part d’un certain nombre de groupes ethniques et religieux (comme celui des Alaouites, qui sont des chiites, ou les chrétiens), la Syrie ayant pratiqué un incontestable mélange des cultures et des religions d’une manière multiséculaire, mais, avec Assad, à la condition expresse de soutenir son système.

Pendant très longtemps, et pour les mêmes raisons, Assad combattit très mollement les troupes de Daesh dans le nord de la Syrie (au niveau du « sanctuaire » de la secte sunnite), ainsi que les djihadistes présents vers « la Syrie utile » (celle qui borde la mer Méditerranée avec le bassin Levantin). Par contre, il frappa avec une brutalité inouïe les autres oppositions à son régime qui est fondé sur le Parti Baas (le même que celui de l’ancien dictateur irakien Saddam Hussein). On sait qu’Assad est responsable au total – directement ou indirectement – du massacre de 300.000 à 400.000 syriens, dans la droite ligne de ce qu’avait commis anciennement son père Hafez el-Assad, avec surtout l’écrasement du soulèvement dans la ville de Hama en 1982, qui correspondit à une terrible répression ! C’est dans le contexte du régime dictatorial de Bachar el-Assad qu’il existait une grande prison vers Palmyre, au sein de laquelle on torturait tous ceux qui s’opposaient au régime.

Assez récemment, Assad a infléchi sa tactique, en vue de tenter de sauver la place qu’il occupe dans le régime syrien pour l’avenir, et peut-être même également sous la pression des russes. Il a en effet, certes avec l’appui des forces spéciales russes et du Hezbollah chiite libanais (lié à l’Iran), accepté de s’en prendre militairement et sérieusement à Daesh, récupérant ainsi, au détriment de la secte sunnite, des portions de zones désertiques syriennes et Palmyre (tout récemment), ce qui apparaît excellent pour sa propagande ainsi qu’en ce qui concerne les intérêts géopolitiques de Vladimir Poutine et de la nouvelle « nomemklatura » russe ; ceux-ci ayant profité du fait que les Américains étaient pratiquement hors-jeu depuis les errements catastrophiques de Bush fils et des « néo-conservateurs » lors de la Seconde guerre d’Irak, qui amenèrent le président Obama à tenir ses promesses de « désengagement ». C’est ainsi – et cela peut se comprendre, en raison de la peur que suscite Daesh – que le dictateur syrien et le dirigeant de la Fédération de Russie ont gagné d’importantes portions de popularité dans l’opinion publique européenne, et notamment française. Pourtant, l’archéologue français Maurice Sartre a expliqué, en partant de ce qui s’était passé pour Palmyre (il en est le spécialiste en compagnie de son épouse Annie Sartre Fauriat), qu’Assad fut à l’origine de tout en ce qui concerne cette zone pour Daesh.

Nous nous trouvons donc aujourd’hui, de ce point de vue, dans une situation simple, au sein de cet « Orient compliqué ». Assad, qui fut à l’origine le problème, ne peut plus être exclu politiquement de la solution, ceci d’autant plus que les Occidentaux ne peuvent pas utiliser facilement l’argument de la dénonciation du « dictateur » (même si, en l’occurrence, c’est de très loin le pire de tous dans la région, avec le nombre de ses compatriotes qu’il a fait massacrer). En effet, les Américains et les Européens soutiennent le turc Erdogan (qui a fait récemment tirer sur son opposition et mène un triple jeu par rapport à son hostilité envers les Kurdes et sa volonté d’influence géopolitique régionale !) et la dynastie régnante en Arabie Saoudite (qui finança à l’origine Al-Qaïda et Daesh, même si ce semble terminé).

Ce qui pourrait se passer – car il devrait à un moment y avoir une « transition » –, c’est que les Occidentaux et les Russes négocient un maintien du régime du Baas (amendé), dont Assad ne serait plus le chef suprême. En effet, en dehors de l’envoi de forces spéciales, les Occidentaux ne veulent pas s’embourber en Syrie (comme à l’époque catastrophique de Bush fils en Irak) et les Russes n’aspirent qu’à une chose : maintenir avant tout leurs intérêts géopolitiques dans cette zone avec une présence assurée dans les ports syriens de Lattaquié et de Tartous, leur permettant l’accès aux « mers chaudes », vieux rêve qui obsède les dirigeants de ce pays essentiellement terrestre depuis le règne de la tsarine Catherine II. Mais, cela peut prendre du temps et Daesh est bien loin d’être réduit, malgré ses pertes (environ 1/3 des territoires qu’il contrôlait, en quelques mois) dans son « sanctuaire » situé au nord-est de la Syrie et au nord-ouest de l’Irak.

 

Docteur Bachar, Mister Assad, Jean-Marie Quéméner, Éditions Encre d’Orient, 2011, 145 pages

Le piège de Daech, Pierre-Jean Luisard, La Découverte, 2015, 192 pages

A propos de l'auteur

Jean-Luc Lamouché

Jean-Luc Lamouché

Rédacteur

 

Professeur d'Histoire

Auteur d'ouvrages sur Tulle et la Corrèze

Rédacteur à "Tutti-magazine - La musique à voir et à entendre"

 

Commentaires (4)

  • Diane Brouard

    Diane Brouard

    23 avril 2016 à 04:01 |
    Finalement votre conclusion est presque optimiste :-) Les syriens pourront enfin retourner chez eux et ravoir leur pays qui leur appartient au lieu d'essayer de s'adapter à d'autres pays. Mais un cas grave de diaspora c'est sûrement déjà formée ce qui prive la Syrie de "compétences" qui ne reviendront probablement pas vue que le pays ne se reconstruira pas en un éclair...Mais la place de la laïcité ne me parait pas du tout évidente à moins que le fond de base des partisans Assad reste en place - ce qui ne serait pas rassurant pour le changement du pouvoir politique - car "l'opposition" semble parfaitement islamisante :-)
    Je me suis toujours demandée ce qui dans la politique Assad ne convenait pas aux américains ? Est ce parce que sa politique financière ressemble plus à celui d'un régime socialiste - donc de la Russie - c'est à dire toute la finance et la richesse du pays concentré sur Assad et redistribué en partie au peuple dans un principe plus proche du socialisme que du capitaliste ? Il me semble que Kadhafi aussi dont on dit qu'il fournissait son peuple en éducation, énergie électrique, hôpitaux etc. tout en s'octoyeant toutes richesse du pays. Il me semble qu'on pourrait appeler cela un nouveau concept politique de «dictature socialisante".

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    • Jean-Luc Lamouché

      Jean-Luc Lamouché

      24 avril 2016 à 07:44 |
      Il est vrai que le parti Baas se voulait - à l'origine - "socialiste", au sens de ce qui avait été tenté (et échoué) depuis l'égyptien Nasser dans le cadre du nationalisme arabe. Cela dit, le système de Bachar el-Assad correspond avant tout dans les faits à l'enrichissement du clan structuré autour de sa personne. De plus, l'hostilité principale de l'administration démocrate d'Obama à l'égard du régime syrien est fondée avant tout sur le fait qu'il s'agit de la dictature la plus sanglante du Proche et du Moyen-Orient. Je rappelle que bien qu'Assad ne soit certes pas le seul dictateur de la zone régionale en question, c'est lui - et de très loin... ! - qui a provoqué le massacre de la quantité la plus importante de sa population ; j'ai cité à ce sujet dans mon article le chiffre d'au moins 300.000 morts...

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    16 avril 2016 à 14:36 |
    Bachar, ou comment s’en débarrasser ? Pour reprendre du Ionesco…je souscris entièrement à votre analyse.
    On est en présence, comme on dit en anglais, d’un "double bind", d’un ou bien, ou bien infernal : ou bien on l’ignore, voire on le combat et alors, outre la persistance d’un dictature sanguinaire, impossible de pousser les migrants syriens à rentrer au pays ; ou bien on l’admet comme partenaire respectable dans la coalition anti Daech et alors on pérennise sa tyrannie, sans, pour autant, être sûr d’éradiquer Daech.
    Les Russes, eux, n’ont pas ce dilemme : tout ce qui leur importe est de conserver un de leurs derniers satellites.
    Oui, la Realpolitik interdit d’avoir les mains propres.

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    • Jean-Luc Lamouché

      Jean-Luc Lamouché

      19 avril 2016 à 18:18 |
      Tout le problème qui va se poser maintenant consiste à connaître le niveau de la "transition" (qui devrait avoir en principe lieu) que les Russes accepteront. Il est certain qu'à terme la personne de Bachar el-Assad en tant que tel leur importe peu. Seul le maintien des bases essentielles du régime en place, soutenant leurs intérêts, avec un dirigeant plus "présentable" à sa tête, compte vraiment pour Poutine et la "nomenklatura" de la Fédération de Russie. Cela dit, quelle place celle-ci accepterait-elle de donner à des éléments laïcs et potentiellement démocratiques syriens, et - de plus - combien en reste-t-il vraiment... ? Encore une question : de quel poids peuvent peser les Occidentaux dans le cadre de cette "transition" qui s'annoncerait pour le moins limitée... ?!

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