Ce que Hollande dit à la gauche

le 16 juin 2018. dans Auteurs, France, Politique

Ce que Hollande dit à la gauche

Son livre-bilan, Les leçons du pouvoir (dont on a déjà parlé à RDT)est intéressant à plus d’un titre. Lecture souvent passionnante où le pavé se mange sans faim, à la manière d’un roman réussi, expliquant sans doute les foules assez impressionnantes qui se pressent aux séances de signature, un peu partout sur le territoire.

Ce qu’on aime dans ce livre, c’est peut-être pêle-mêle, cette faculté que Hollande a en 10 lignes, pas une de plus, de dire – exactement – ce qu’il faut savoir et retenir de tel ou tel point, pourtant si complexe, le précieux (et le piquant) de raconter là où il fut, et ceux qu’il croisa, ses justifications, plus que son seul point de vue, sur le déroulé du quinquennat ; à mon sens, une miette trop « je » et un poil glissade parfois monarchienne (mais oui, même lui !). La partie dite privée étant, enfin selon moi, largement inutile…

Mais c’est à la fin du livre que l’œil s’aiguise particulièrement, et c’est de ces courts chapitres dont il sera question ici – 50 pages à peine – quand F. Hollande parle à la gauche d’aujourd’hui et à celle de demain, et qu’il décortique, démonte, puis remonte et même recrée le sens du socialisme ; merveille d’horlogerie dont on guette le tic-tac qui suivra, et le « ça marche ! » qui pourrait aller avec. Vraiment intéressant en soi, historiquement, politiquement, et plus, car venu de celui qui a si difficilement tenté d’accommoder le mot et ses composants pendant 5 dures années, qui écornèrent l’image et bien plus le rêve socialiste, souvent à tort, mais que voulez-vous ! les représentations accompagnent tout dans le politique.

C’est de la social-démocratie dont il s’agit, Hollande en ayant été comme une marque de fabrique, tout au long d’une vie politique grandie à l’ombre de Delors. Son plus que solide argumentaire rassemblé en deux forts chapitres commence par le « constat », avant d’ouvrir sur « espérer ».

« Elle était la reine de l’Europe, elle a perdu sa couronne », constate-t-il en arrivant aux affaires ; dans les années 80/90, elle était partout : 12 gouvernements sur les 15, « le capitalisme s’était soumis à ses injonctions, concédant les lois sociales, acceptant des mécanismes de redistribution, admettant des protections pour les salariés, leur ouvrant de nouveaux droits face aux aléas de la vie ».Quand il est arrivé au pouvoir, elle avait disparu de l’Europe et ce ne fut pas le moindre des obstacles qui s’opposèrent à lui, dès le début, quand il aurait voulu mettre à l’ordre du jour la relance en Europe. Aujourd’hui, seuls Suède, Malte et le Portugal parlent encore « le social-démocrate » ! L’état providence marque le pas, on exige de la rigueur ; « budgétaire » est devenu comme un nouveau drapeau. Sa victoire en 2012 est plus l’échec de son prédécesseur qu’un élan « en faveur des valeurs de solidarité »admet-il.

Comment dresser le portrait de l’essoufflement ? de l’échec actuel de la social-démocratie ? Quelques jalons : l’individualisme triomphant, le vieillissement des populations, les effets de la crise et les peurs anesthésiantes ; la mondialisation dévorante en guise d’internationalisme, l’insuffisante force des socialistes pour humaniser cette mondialisation et pousser vers une Europe plus juste. Et de cibler ce divorce des socialistes sur l’Europe en 2005 (référendum sur le traité constitutionnel) que Hollande n’hésite pas à nommer un congrès de Tours-bis. Quant à l’adversaire premier du camp social démocrate, nul ne sera étonné d’entendre parler du concurrent gauche radicale : ni modèle, ni construction, ni idéologie, sans aucun système alternatif, adversaire rêvé du capitalisme… (et passe un Mélenchon !). Hollande montre les défis qui attendent et menacent la sociale démocratie : certes l’économie, et le peu qui reste à redistribuer, « la gauche incarne le progrès ; tout manquement à cette obligation est vécu comme un reniement »,mais de nouvelles fractures se présentent : l’aspiration sécuritaire par exemple, « les libéraux ont peu à peu insufflé l’idée que moins de protections faisait plus d’emplois et que l’indemnisation des chômeurs pouvait avoir des effets « désincitatifs » sur leur retour vers l’activité ».La sécurité est vécue de plus en plus comme personnelle, moins sociale ;« très individualisées, les sociétés n’obéiront plus à des logiques de classes appuyées sur des intérêts, mais à des solidarités de réseaux fondées sur des aspirations ».La tendance à la dépolitisation et désaffiliation partisane est posée dans le tableau, et conseil est donné aux socialistes d’être dans la vigilance et la réactivité, car la sociale démocratie n’est plus « la seule alternative possible »,et de lister les quêtes identitaires, le goût du pouvoir fort et les populismes triomphants, le terrorisme, les replis.

Alors, peut-on – doit-on – espérer en un rôle fort et possible du socialisme demain ? – yes, we can, répond Hollande, mais c’est un modèle nouveau de sociale démocratie qui doit émerger, car les demandes adressées aux puissances publiques ont changé : on ne peut plus se contenter de fournir de manière uniforme des prestations, des aides ; il faut imaginer un « socialisme de l’individu », énoncé jadis déjà par un DSK (donner à chacun les occasions de mettre en œuvre ses capacités – la « capabilité » de Amartya Sen, prix Nobel en économie). Mettre en haut de l’affiche citoyenne une éthique de la sollicitude(« si la dégradation de la situation d’autrui menace mon bien-être, alors, j’ai avantage à la prendre en compte »). Fort séduisante cette nouvelle citoyenneté axée au départ sur l’individu, comme dans une inversion entre anciennes et nouvelles façons de décliner le socialisme.

Un capital de départ – un exemple – pourrait, sous forme de prêt jeune, débuter chaque entrée en vie active, suivi de près par ce compte personnel d’activitéqu’avait amorcé le quinquennat Hollande, capital immatériel de droits portables sous forme de formation, indemnisations chômage, points de retraite et couverture des soins. L’état providence n’est plus un simple fournisseur, c’est un encadrement au long cours… Quant au revenu universel, si F. Hollande en respecte l’esprit, il revendique plutôt – équation d’un socialiste classique – de veiller à ce que ceux qui ont peu aient plus que ceux qui ont beaucoup… Finissons par un écolo socialisme avec croissance s’il vous plaît, une laïcité en guise de pierre angulaire, un conseil d’élargir encore les libertés et la justice en matière de mœurs,  de passer au large de tous les pièges identitaires.

Une sacrée feuille de route pour les socialistes de demain ; en moins de 50 pages plus que riches, colorées de cette confiance en demain qui signe un François Hollande. Quelque chose, un frémissement qui donnerait envie…

 

Les leçons du pouvoirFrançois Hollande, Stock, 22 €

Commentaires (2)

  • Jean-Francois Vincent

    Jean-Francois Vincent

    16 juin 2018 à 13:42 |
    F.Hollande n’est-il pas l’illustration emblématique, presque caricaturale, de ce que décrit – et fustige - Michéa dans le livre que je recense? L’alliance du libéralisme politique/sociétal (la loi Taubira) et du libéralisme économique (la rigueur immédiate)…certes, le « dégagisme » français de 2017 a accouché, avec E.Macron, d’une combinaison quasi à l’identique ; mais le « dégagisme » italien de cette année a abouti à de tout autres résultats. Gare à 2022 !

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    • Lilou

      Lilou

      18 juin 2018 à 10:08 |
      C'est parfaitement vrai Monsieur Vincent... Faudra voir en 2022 où en est ... l'Italie et ses pseudo rigolos à la tête d'un état parvenu au terme de sa parabole populiste à contre sens de l'Histoire. Pour la France, la macronisation des esprits aura été accomplie (surtout sur ceux qui veulent une parcelle de pouvoir de droite comme de gauche), n'ayons tout de même pas de doute là-dessus. Une question malgré tout pour François le mal aimé, que serait-il devenu au bout d'un septennat?

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