"citoyen" peut-il être un adjectif ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 20 avril 2012. dans France, La une, Politique

 

Cet emploi adjectival du vénérable substantif est apparu au milieu des années 90, entrant ainsi directement en concurrence avec « civique ». Néologisme ? Effet de mode ? Ignorance de l’étymologie (« civis », « civitas ») ? Un peu de tout cela sans doute ; mais il existe un partage des rôles assez précis : on parlera de devoir civique (voter), mais de marche (manifestation) citoyenne ; d’instruction civique, mais d’assemblée citoyenne (meetings de Mélenchon !) ; de morale civique mais d’éthique citoyenne.

« Civique » évoque la frugalité et la rigueur de la res publica romaine, son austère virtus ; alors qu’inversement, il existe des banquets, voire des pique-niques citoyens ! « Civique » a je ne sais quoi d’autoritaire, de contraignant, de puritain ; « citoyen », au contraire, est ludique, festif, épicurien. Les valeurs « civiques » – le respect des lois – a quelque chose de figé, de marmoréen ; les valeurs « citoyennes » vibrent des passions de la gauche : liberté, égalité, fraternité. Plutôt que fraternité (encore trop connotée religieusement), on préfèrera évoquer la solidarité citoyenne. C’est l’expression qu’emploie une ONG catholique se réclamant de sœur Emmanuelle… Exit la charité ! On pourrait même établir un tableau comparatif des connotations des deux mots :

Civique Citoyen

 

Devoirs                              Droits

Morale                               Éthique

Obligation                           Engagement

Contrainte                           Liberté

Charité                               Solidarité

 

On l’aura compris, les valeurs citoyennes s’enracinent dans ce jacobinisme révolutionnaire, exaltées par le radical-socialisme de la IIIème république ; mais elles diffusent désormais bien au-delà : la culture « républicaine » n’est plus l’apanage des radicaux cassoulet d’antan, la droite se l’est appropriée… Et jusques aux non-républicains (cf. la place de la laïcité dans la campagne de Marine Le Pen) !

Dans l’emploi adjectival de « citoyen », il y a du militantisme, de l’activisme. Une démarche, une action, de nos jours, est plus volontiers citoyenne que civique. Mutatis mutandis, c’est aussi une affaire de générations. Dans les années 60, aux États-Unis, on luttait pour les droits civiques ; les luttes aujourd’hui sont citoyennes. Après tout, pourquoi s’en plaindre ? Si la mode permet d’élargir les horizons de l’individualisme déferlant, tant mieux… C’est parfois la langue qui détermine l’évolution d’une société, et non, comme on le croit trop souvent, l’inverse.

 

Jean-François Vincent

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (1)

  • Danielle Alloix

    Danielle Alloix

    21 avril 2012 à 18:32 |
    A la veille d'un jour fondamental pour la démocratie, où se font entendre - décomplexées - les voix des abstentionnistes et autres indécis qui hésitent carrément entre droite et gauche ! entre Mélanchon , Le Pen et Bayrou - bonjour la cohérence ! on pourrait recommander à ces têtes " peu ou mal équipées" votre rappel, utile et pertinent sur ce beau mot de citoyen.

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