Complot et théorie du complot

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 17 février 2018. dans La une, Politique

Complot et théorie du complot

A travers l’Histoire, les exemples de dénonciations de complots ne manquent pas, et il est certain qu’il y en eut un bon nombre de tout à fait vérifiables. Mais, il ne faut pas confondre complot(s) et « théorie du complot », celle-ci correspondant – j’y viendrai – à la fois à un fonctionnement psychologique, et souvent idéologique. En ce qui concerne les complots réels les plus célèbres, on pourra citer l’assassinat de Jules César, l’organisation de la Saint-Barthélemy (contre les protestants), les complots contre-révolutionnaires pendant la Convention montagnarde (qui entraînèrent une extension considérable du terme « d’aristocrate »), l’attentat contre Napoléon, la Nuit des Longs Couteaux (au moment où Hitler fit liquider les chefs SA par les SS), la façon dont Pierre Laval et Philippe Pétain étranglèrent la IIIème République en 1940 (au Casino de Vichy), etc. Pour la théorie du complot, je vais me limiter à quelques exemples concernant l’histoire contemporaine, dont j’essaierai – dans cette courte synthèse – de cerner le profil des personnes prêtes à les « avaler », et de percer à jour les dénonciateurs. Voici donc d’abord quelques exemples de la théorie du complot dans la période allant depuis 1789.

La première grande théorie du complot fut lancée par la « thèse de l’abbé Barruel », qui dénonça un soi-disant complot maçonnique. Dans l’un de ses ouvrages, Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme (paru en 1798-1799), cet ecclésiastique français (un jésuite), réfractaire à la Constitution civile du clergé (et avant cela aux idées des Encyclopédistes et à la philosophie des Lumières), bientôt réfugié à Londres, énonça le fait que la Révolution Française aurait été organisée clandestinement par un groupe nommé « Les illuminés de Bavière », ou « Illuminati ». Ceux-ci correspondaient en fait à une société secrète allemande (car interdite en 1785), qui avait été fondée en 1776. Elle était favorable aux idées des Lumières, et l’abbé Barruel l’accusait (là est la théorie du complot) d’avoir infiltré la franc-maçonnerie dans le but de changer l’ordre du monde et d’asservir l’humanité. Il s’agissait – selon l’abbé Barruel – de détruire la religion catholique et la royauté, en liaison avec les concepts qui avaient été développés par les philosophes du XVIIIe siècle et l’action révolutionnaire des Jacobins ! Les milieux de la contre-révolution s’emparèrent avec avidité de cette thèse, sous la Restauration (dès 1815), d’autant plus qu’un écossais du nom de John Robison avait déjà lancé la même idée dans un livre paru en 1797.

Il y eut ensuite la « théorie » comme quoi un vaste « complot juif » existerait, à travers « Les Protocoles des Sages de Sion ». C’est à Paris – par le biais d’un russe travaillant pour la police secrète tsariste –, et vers la fin du XIXe siècle (sous le règne du tsar Nicolas II), que fut entièrement fabriqué ce « document », un faux grossier, que le tsar bien qu’antisémite n’osa de ce fait pas exploiter ; notons au passage que ce faux fait florès de nos jours dans nombre de pays musulmans, et même parfois au sein de nos banlieues. « Les Protocoles des Sages de Sion » amenaient des antisémites et des obsédés de l’ésotérisme à dénoncer l’existence d’un complot des juifs et des francs-maçons dans le but de s’assurer la domination du monde, par la violence, les troubles sociaux, les révolutions, mais aussi, fait éminemment contradictoire… par le capitalisme ; tout ceci étant organisé – bien-sûr – par quelques bonnes dizaines de réunions secrètes dont le but devait consister à aboutir à « un plan d’asservissement mondial ».

Toujours à propos des juifs et des francs-maçons, il faut en venir maintenant à l’hitlérisme et au régime de Vichy – celui-ci ayant été centré sur son idéologie de la « Révolution Nationale ». D’abord, avec le nazisme, la théorie du complot prit vraiment toute son ampleur. « Le Complot Juif » (« Juden Komplott »), qui servit bientôt à justifier la « Solution finale » et la « Shoah », était en fait extrêmement élaboré, puisque, tout en s’appuyant sur ce qui vient déjà d’être dit plus haut, il s’agissait de cibler les trois ennemis – jugés comme mortels – de l’Allemagne : les juifs, les francs-maçons, et les marxistes. Pour Hitler, les juifs étaient camouflés derrière toutes les formes d’internationalismes, soit à travers le capitalisme (notamment anglo-saxon), soit derrière le communisme et le socialisme (les « marxistes »), pour mieux porter atteinte aux intérêts nationaux vitaux du « peuple » allemand (« Volk »). Ensuite, avec le régime de Vichy et les collaborateurs les plus extrémistes (Jacques Doriot, Marcel Déat), on retrouva bien cette idée du « Complot judéo-marxo-maçonnique ». Vichy organisa d’ailleurs la chasse aux communistes, aux francs-maçons, et livra prioritairement les juifs aux autorités allemandes ; pensons à la rafle du Vel’ d’Hiv en juillet 1942, où la police française collabora au regroupement des juifs – y compris les enfants, que les nazis n’avaient pas demandés – avant leur envoi dans les camps.

La mise en cause du « Complot américano-sioniste » apparaît comme une version moderne du « complot juif ». Même s’il est vrai que les gouvernements américains et israéliens (depuis la création de l’État d’Israël actuel, en mai 1948, après la présence des Hébreux en terre de Palestine dans l’Antiquité) ont toujours considéré qu’ils avaient des intérêts stratégiques convergents, les extrémistes palestiniens, ainsi qu’une partie de l’extrême-gauche en Occident ont progressivement glissé – eux aussi – vers la théorie du complot, passant par étapes de l’antisionisme (positionnements contre l’existence d’un État juif en Palestine) à l’antisémitisme, trouvant ainsi parfois des passerelles avec l’extrémisme de droite – en fait toujours antisémite.

D’autres exemples de la théorie du complot, plus récents, se sont développés à foison depuis l’essor d’internet, et notamment des réseaux sociaux. Citons celui comme quoi les Américains n’auraient pas marché sur la Lune en 1969 et que tout aurait été filmé en studio (!). Ou celui en rapport avec le 11 septembre 2001 et selon lequel le Pentagone n’aurait jamais été touché par un des avions des attentats, et surtout pour qui « les juifs » auraient été prévenus à l’avance (par les services de renseignements israéliens : le Mossad) de l’attaque sur les deux tours du World Trade Center par Al-Qaïda afin d’échapper au massacre. De même pour la dénonciation du « Complot mondial » (Conspiracy theory) censé être organisé en sous-main  par les tenants de la globalisation et les « mondialistes » de tous bords, dans le cadre du NOM, ou Nouvel Ordre Mondial.

Que dire sur le profil psycho-idéologique de ces gens ne percevant la vie qu’à travers la « théorie du complot ». Psychologiquement, il s’agit de personnes qui, face à un monde de plus en plus complexe, se contentent de réponses simplistes, fondées sur le « On nous cache tout ! On nous ment ! »… Nous sommes ici à la fois dans la nouvelle « culture populaire » massivement diffusée sur Internet, un ensemble de rumeurs (le « buzz »), et une sorte de bazar de l’ésotérisme fait de légendes et de croyances – dont certaines très anciennes. Il faut y ajouter une dose de goût pour le mystère et une attirance à l’égard du millénarisme. Au niveau idéologique, on a généralement affaire à des extrémistes (de droite, mais pas uniquement) finissant par se trouver objectivement des ennemis communs. Encore un point : si ces individus engagés dans des mouvements extrémistes voient des complots partout, c’est qu’eux-mêmes en ont souvent tenté dans l’Histoire. Citons par exemple, en France, pour l’extrême droite, « La Cagoule », ou CSAR (Comité Secret d’Action Révolutionnaire), dans les années 1936-1941 ; ou, en Italie, pour l’extrême gauche, les sociétés secrètes de type « carbonariste », au cours du XIXe siècle. Nous voici donc là dans les formes actuelles du « croire », en dehors du champ des anciennes frontières du religieux institutionnel et idéologico-politique, qui traduit bien la crise des structures de croyances traditionnelles, et en rapport avec la montée des intégrismes – pas seulement islamiste.

 

La foire aux illuminés : ésotérisme, théorie du complot, extrémisme, Pierre-André Taguieff, Mille et une nuits, 2005, 612 pages

La théorie du grand complot mondial : mythe, réalité, fantasme, paranoïa, Jean-Luc Caradeau, Trajectoire, 2012, 224 pages

A propos de l'auteur

Jean-Luc Lamouché

Jean-Luc Lamouché

Rédacteur

 

Professeur d'Histoire

Auteur d'ouvrages sur Tulle et la Corrèze

Rédacteur à "Tutti-magazine - La musique à voir et à entendre"

 

Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    17 février 2018 à 13:16 |
    Je n’ai rien à ajouter à votre – excellente – chronique, si ce n’est pour évoquer ce paradoxe si emblématique de notre temps : d’un côté, le « complotisme », la dénonciation de machinations occultes ourdies par des puissants nationaux ou internationaux ; mais de l’autre, un rapport plus que fluctuant et ambigüe à la vérité : « fake news », « post truth », « postfaktisch » sont devenus monnaie courante en peu partout et sans que personne ne s’en émeuve vraiment. Condamnation donc du mensonge et des manigances d’autrui, mais parallèlement petits arrangements avec soi-même quand il s’agit de diffuser des demi-vérités, des faits réels mais juste un peu truqués. Juste un peu. Le mensonge ne devient gênant que lorsqu’il atteint une certaine ampleur…

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