Con (élection, piège à)

Ecrit par Alain Jugnon le 04 août 2011. dans France, La une, Politique, Société

Con (élection, piège à)

 

"Casse-toi, pauvre con !"

Nicolas Sarkozy


"La matière peut démentir les prévisions et ruiner les efforts, elle n'en demeure pas moins inerte, faite pour être conçue et maniée du dehors; mais on ne peut jamais ni la pénétrer ni manier du dehors la pensée humaine. Dans la mesure où le sort d'un homme dépend d'autres hommes, sa propre vie échappe non seulement à ses mains, mais aussi à son intelligence; le jugement et la résolution n'ont plus rien à quoi s'appliquer; au lieu de combiner et d'agir, il faut s'abaisser à supplier ou à menacer; et l'âme tombe dans des gouffres sans fond de désir et de crainte, car il n'y a pas de limites aux satisfactions et aux souffrances qu'un homme peut recevoir des autres hommes."

Simone Weil

Ce peut être :

Nicolas Sarkozy.- Ecarte-toi de mon chemin, manant.

Ou bien :

Nicolas Sarkozy.- Fais place citoyen, je suis l'Etat.

Ou encore :

Nicolas Sarkozy.- Chers amis, vous m'avez élu ce dimanche, je serai le président de tous les français.

Non, ce sera :

Nicolas Sarkozy.- Casse-toi, pauvre con.

Qu'est-ce à dire ? Cela a-t-il un sens ?

Puisque cela fut dit et qu'il y a nécessairement une raison de dire pour le président français de la république, qu'est-ce qui a été dit là et à qui cela a-t-il été bel et bien dit ?

Après tout, c'est en France que ceci a eu lieu, terre de naissance de la citoyenneté politique et du droit humain à un ordre social juste et commun à tous :

 

Jean-Jacques Rousseau.- "J'entre en matière sans prouver l'importance de mon sujet. On me demandera si je suis prince ou législateur pour écrire sur la Politique? Je réponds que non, et que c'est pour cela que j'écris sur la Politique. Si j'étais prince ou législateur, je ne perdrais pas mon temps à dire ce qu'il faut faire; je le ferais, ou je me tairais" (Du contrat social, Livre premier)

A-t-on déjà compris le rapport entre Nicolas Sarkozy et Jean-Jacques Rousseau ? un président de la république française ? un genevois philosophe amateur de théâtre et de chemins herbeux ? une certaine idée de la France ? un citoyen ? un ordre juste ? la Politique ?

Non ?

Voyons la chose. Il y a matière.

Grâce à la parole sarkozienne, celle qui fut portée et celle qui signe dans le texte l'origine française du discours, on peut mesurer l'effet biopolitique de la volonté de puissance réactive (au sens de Gilles Deleuze, voir Nietzsche et la philosophie) des droites françaises depuis, en gros, 1945.

Il faut prendre dans son sérieux poétique une telle expression, en tant qu'elle est énoncée par le politique. Le nôtre, le politique, sujet du verbe "être politique", ce fameux verbe rousseauiste qui affirme ne pas être Prince ni législateur mais qui se revendique comme celui qui parle de la politique, celui qui pense la politique.

Grâce à Rousseau la Politique est simplement la grammaire d'usage de tout sujet politique, sujet de droit, car un homme, une voix, une parole et une vie.


Tu dis, je dis, nous disons.


Histoire de mots dits. Ce n'est pas fini.


Con. C'est le mot.


Tout d'abord con, c'est ce que est dit ici, et de surcroît pauvre, c'est l'épithète. Le con est pauvre et il est marqué aux fers, en première instance, par cette faiblesse, cette incomplétude, ce manque à gagner. C'est le pouvoir qui parle et c'est le pauvre qui fait le con  : il peut ne pas se sortir de cette situation, matérielle et par le bas, il peut ne pas comprendre l'interpellation en sujet dé-fait, dé-terminé, dé-construit, alors il va en justice (ce que le con en question a fait) et il perd le procès de son humaine citoyenneté. Quelques euros perdus et le tour est joué.

La situation, elle, fut républicaine.

Etre con, et avoir été le pauvre du président, mais cet homme malgré tout, comme un chien parmi les chiens. L'affaire est close, c'est un fait, mais il y a eu chien d'homme. Pas le droit.

Ce que cela donne comme situation chez les chiens :


Franz Kafka.- "Dans une cour violemment éclairée par le soleil, deux chiens venant de directions opposées couraient à la rencontre l'un de l'autre" (Journal, 18 novembre 1913)


Voilà ce qui eut lieu en terre de France : Nicolas Sarkozy, humanisé et s'humanisant par le bas, a traité un français de con (cela aurait pu être  : de bite, le sexe humain du sujet politique ne compte pas dans cette histoire, seule joue la chose publique ramenée à son essentiel) en le marquant selon sa pauvreté républicaine : les affaires publiques vont pouvoir continuer bon train, sans mal et en mots.

On dira désormais  : con de pauvre, comme on pensera : pauvre con.

Avec cette parole, le sarkozysme démontre son anti-humanisme primaire ou primal (comme le cri) : c'est la présentation d'un fait de chien, ce n'aura pas été un moment animal, encore moins démocratique, ce fut simplement méta-physique. Hors toute physique humaine. Autrement dit à rebrousse poil de tout humanisme des besoins.


Qui peut encore parler aujourd'hui d'une droite décomplexée ?

J'aurai évoqué quant à moi une droite bêtement cynologique.


Alain Jugnon


A propos de l'auteur

Alain Jugnon

Rédacteur

Alain Jugnon, philosophe et auteur dramatique. Enseigne la philosophie dans un lycée public.

Dirige la revue Contre-attaques (Editions Al Dante).

A publié dernièrement : "Artaudieu" (Nouvelles Editions Lignes) et "A corps défendant" (Editions Nous).

Fera paraître à la rentrée 2011 un livre sur Guy Debord et un autre sur Michel Onfray.

Commentaires (3)

  • Martine L

    Martine L

    05 août 2011 à 20:20 |
    Un très bon moment en" com"- pagnie de votre texte inspiré et tonique ; manque à vos pistes d'analyse - qui peuvent "con" courir pour le lancer de la campagne ! - le " casse toi " ! n'y aurait-il pas quelque chose à éclairer ?

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      06 août 2011 à 12:05 |
      Vous ne croyez pas si bien dire, chère Martine, en rapprochant le "cum" (avec) de "compagnie" et de "concourir" du "cunnus"...Un poème anonyme, Priapeia, les juxtapose de manière cocasse :

      "obscenis, peream, Priape, si non
      uti me pudet improbisque verbis
      sed cum tu posito deus pudore
      ostendas mihi coleos patentes
      CUM CUNNO mihi mentula est vocanda".

      Plutôt mourir que d'user de mots obscènes et déplacés; mais quand tu apparais, toi, Priape, un dieu, et que tu exhibes tes couilles, il m'est loisible de parler de cons et de bites!

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    05 août 2011 à 18:11 |
    « Con » se réfère primitivement aux organes sexuels féminins, du latin « cunnus ».

    « Accessi quotiens ad opus mixtisque movemur, Inguinibus, cunnus non tacet, ipsa taces » dit Martial (épigrammes VII,18 ) : toutes les fois que j'entame avec toi la douce affaire, et que nous agitons nos corps voluptueusement entrelacés, ton vagin fait grand bruit (litt. ne se tait pas), et tu te tais. Beaucoup de langues européennes en conservent la trace (cf. néerlandais « kut », anglais « cunt »), signe que la vacuité du sexe de la femme, et sa – prétendue ! – passivité sont assimilés à de la faiblesse (cf. la phrase célèbre de saint Augustin sur Eve, « imbecilitas naturae », faible de nature).

    Ainsi donc Sarkozy, profitant de la faiblesse des français, les « enconnerait », mot encore en usage au XIXème siècle pour désigner la pénétration ; et, ayant assouvi son désir – de pouvoir, de domination ? – il « déconnerait » (également en usage au XIXème) en se retirant ( le retrait ou la retraite étant, de par la constitution, obligatoire à l’issue du second mandat).

    Quel forme décidément ce Sarkozy, à vous lire, M.Jugnon !

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