Conservatismes et corporatismes français ?

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 17 septembre 2016. dans France, La une, Politique, Société

Conservatismes et corporatismes français ?

Pour autant que cette formule ait vraiment un sens, pour un pays qui s’est construit au pluriel depuis la proto-histoire, la France a toujours eu la réputation d’être irréformable et ingouvernable, et ceci sous tous les gouvernements. Or, avec la montée de l’hyper-individualisme depuis environ une trentaine d’années (l’équivalent de la « me generation » américaine mais sans les aspects positifs du comportement d’une partie des citoyens étasuniens), ce phénomène s’est considérablement aggravé. Cela aboutit à de véritables blocages de notre société, qui lui donnent – à certains égards – des caractères relativement sclérosés rappelant ce qu’était notre pays en 1788, avec la multiplication des « privilèges », qui correspondaient alors à des statuts particuliers (de « privus-lex » en latin), et qui enclenchèrent le processus de la Révolution de 1789-1795 (avec sa phase libérale, puis radicale). Aujourd’hui, ceux qui font une comparaison avec cette France d’avant 1789 sont – à mon avis – dans l’erreur sur le plan des comparaisons d’analyse historique, et je vais tenter d’expliquer en quoi.

D’abord, la France est devenu le pays des conservatismes, grands, moyens et petits. Prenons quelques exemples. Au niveau des « élites », si l’on se penche sur le cas du cumul des mandats, les « politiques » – de droite comme de gauche – restent très majoritairement hostiles à une mesure démocratique de ce type. De même, des élus (dans les collectivités territoriales) sont souvent très réticents à l’égard de la « démocratie participative » – même si son harmonisation avec la « démocratie représentative » n’est pas simple, en raison des problèmes de légitimité conférés ou non par le suffrage universel. J’ajoute aussi que le fait d’être un élu est progressivement devenu un véritable métier (et il est vrai que la gestion, cela ne s’invente pas, et doit donc s’apprendre) ; d’où l’accusation envers les « politiques », de la part de nos compatriotes – largement fondée –, d’être devenus des politiciens professionnels. N’oublions pas également les conservatismes des élites technocratiques sorties de sciences-po et qui croient tout savoir tout le temps et pour toujours ! Quant aux élites « économiques », que dire de leurs stock-options, des scandaleuses retraites-chapeaux, ou des pratiques d’optimisation fiscale et de fraude fiscale (qui atteignent, pour ces dernières, au moins le chiffre de 100 milliards d’euros par an…) ? Pour autant, au niveau du « peuple », tout va-t-il pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Certainement pas lorsqu’on voit par exemple la montée de la dénonciation (parfois justifiée) de « l’assistance », sauf lorsqu’une personne est directement concernée par la défense de ses privilèges appelés le plus souvent par elle acquis sociaux ! Le privilège devient ainsi le droit qu’a l’Autre, et le droit, le privilège dont on dispose… Qu’on aille ainsi se renseigner un peu par exemple en ce qui concerne les avantages inadmissibles des familles de ceux qui travaillent à EDF-GDF, ou (à certains égards) à la SNCF, etc.

Ensuite, le moteur sur lequel s’appuient ces conservatismes c’est la défense, non plus collective mais pratiquement toujours individuelle des corporatismes. Je vais en donner deux exemples. En premier lieu, les corporatismes qui se sont déchaînés au moment de la loi-travail dite El Khomri, et qui ressemblaient parfois bien davantage à des sortes de jacqueries plutôt qu’à de véritables actions syndicales – sans oublier les aspects politiques de l’opposition de la CGT et de SUD (essentiellement), voire de FO, à l’égard de l’Exécutif actuel.

De quoi s’agissait-il ? Tout simplement de s’opposer à quelque réforme que ce soit, et tout particulièrement à la mise en place en France (comme dans les pays scandinaves) d’une « flex-sécurité », destinée à assurer plus de flexibilité pour le recrutement de la main-d’œuvre envers le chef d’entreprise et d’une sécurité professionnelle pour le travailleur (d’où, entre autres, le soutien de la CFDT dont bénéficia cette loi).

En second lieu, les corporatismes de certains syndicats enseignants, SNES-FSU en tête, lançant des mouvements dès la rentrée des classes, alors que 40.000 postes sur les 60.000 promis depuis 2012 ont déjà été créés (Nicolas Sarkozy, pour ce qui le concerne, en avait supprimé des quantités considérables entre 2007 et 2012), et que les salaires des enseignants furent assez nettement augmentés (notamment pour les professeurs de écoles).

Cela dit, la réforme des collèges suscita effectivement de vifs mécontentements – justifiés – en rapport avec le changement des programmes pour les différents niveaux. J’ajoute que la grève en question ainsi que la manifestation parisienne furent un fiasco total, puisque seuls 5% des enseignants se mirent en grève et qu’il n’y eut qu’environ 300 personnes pour manifester…

Mais alors, comment faire pour passer par-dessus ces conservatismes et ces corporatismes et arriver à réformer la France en profondeur ? Rien n’est jamais perdu dans notre pays, car notre peuple est capable de sursauts certes minoritaires (pensons à la Résistance), lorsque la situation devient extrêmement problématique ; or, nous y sommes, et ceci sous plusieurs aspects, même si notre pays ne connaît pas l’austérité (que ceux qui emploient ce terme aillent voir en Grèce, en Espagne, voire au Portugal, et même en Italie, etc.). Par contre, il est certain qu’il doit faire face actuellement à de très importantes difficultés économiques et sociales. La croissance est repartie, mais d’une manière trop limitée (sans doute 1,2% pour l’ensemble de l’année 2016 ?), et la « crise systémique » apparaît comme globale : économique, sociale, politique, morale et culturelle. De plus, comme dans la plupart des autres pays de l’UE et aux États-Unis, les peurs diverses (chômage, mais aussi terrorisme islamiste) nous tétanisent et amènent de plus en plus de gens à déléguer éventuellement pouvoir à des hommes (ou à des femmes) providentiels ; ce qui est en opposition totale avec la conception citoyenne d’une sortie de crise par le haut. Serait-ce donc cela « la solution »… ?

Les « logiciels » traditionnels livrés clés en main sont morts ou quasiment obsolètes. Le communisme est moribond (ses propositions étant vues comme archaïques), le socialisme démocratique est en très grande difficulté (car il ne peut pas répartir équitablement les richesses sans une croissance d’au minimum 2%), les révolutionnaires (trotskistes et autres) sont activistes, certes, mais impuissants car peu influents dans notre société, et le libéralisme, quant à lui, est en perte de vitesse et, en réalité, impopulaire. C’est dans ce cadre qu’ont fleuri, surtout depuis les années 1990, les deux fléaux (qui se nourrissent l’un l’autre, comme en miroir) que sont l’islamisme radical (débouchant sur le terrorisme) et l’ultranationalisme des partis populistes et d’extrême-droite, en France comme plus généralement en Occident. La crise identitariste étant la plus difficile à calmer, même si celle des économies (avec leurs conséquences sociales) s’améliorait vraiment, un nouvel élan de notre démocratie (à refonder), sans tomber dans le piège d’une sorte de néo-bonapartisme ou de poutinisme, semble peu probable (au moins à vue d’une génération). Pour l’instant, seuls les comportements citoyens du type « agir global et penser global, notamment en rapport avec des attitudes d’alter-consommateurs, sont envisageables à moins d’une recomposition politique générale provoquée par une montée de plus en plus forte du Front National ; celle-ci finissant par opposer d’un côté les partisans d’une société ouverte (mondialistes et une partie des internationalistes) et de l’autre ceux d’une société fermée (ultra-nationalistes et souverainistes de tout poil). Soit la mise en place d’une coalition politique gouvernementale et réformatrice qui – comme disent les politologues – couperait « les deux bouts de l’omelette », en laissant dans l’opposition seulement l’extrême-droite, la droite dure, et une partie de « la gauche de la gauche…

A propos de l'auteur

Jean-Luc Lamouché

Jean-Luc Lamouché

Rédacteur

 

Professeur d'Histoire

Auteur d'ouvrages sur Tulle et la Corrèze

Rédacteur à "Tutti-magazine - La musique à voir et à entendre"

 

Commentaires (2)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    17 septembre 2016 à 13:06 |
    La constitution d’oligarchies dominantes est une des rares choses – avec peut-être la prohibition de l’inceste, selon Lévi-Strauss ! – qui soient véritablement universelles. Ni la « république » romaine, ni l’Athènes du VIème siècle n’y faisaient exception, pas plus – évidemment – que les régimes révolutionnaires ou « communistes », divers et variés…
    L’équation rousseauiste, démocratie = démocratie directe (tous les citoyens légifèrent) est donc une u-topie, au sens littéral du terme : ce qui ne se trouve nulle part et n’a jamais existé. Mais, bien sûr, l’absolue nécessité de la représentation pose crument le problème du fondement de la légitimité : si ce n’est pas le peuple qui est souverain, alors quelle peut être la référence ultime ? Une refondation conceptuelle s’impose.
    Quant aux corporatismes, on sourit en constatant que ceux-là mêmes qui se cramponnent à leurs avantages (privilèges ?) acquis sont les premiers (Nuit Debout par exemple) à dénoncer l’élitisme des autres. A conservateurs, conservateurs et demi, le « nanti », étant toujours le voisin, jamais soi-même.
    Enfin, je souscris entièrement à votre idée de coalition des modérés. Mais cela ne vous rappelle-t-il pas la « troisième force » de la quatrième ? L’alliance MRP/ SFIO, laissant à la marge les gaullistes du RPF et les communistes ? Comme vous savez, ça n’a pas bien fini…

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    • Jean-Luc Lamouché

      Jean-Luc Lamouché

      17 septembre 2016 à 20:20 |
      Je voudrais vous répondre sur deux points ; pour le reste, nous sommes entièrement en accord. D'abord, ce que j'annonce (tout en n'étant pas "prophète"), ce ne serait pas vraiment une "troisième force", dans la mesure où celle-ci se définissait bien davantage par ce à quoi elle s'opposait plutôt que par ce qu'elle voulait (pouvait ?) mettre en place. Ce que je pense de plus en plus, c'est que, si la progression du Front National continue (en rapport avant tout avec la crise identitariste), nous irons vers une véritable recomposition politique au contraire relativement cohérente et en rapport direct avec les grands problèmes du XXIe siècle : mondialistes face aux souverainistes se rapprochant de plus en plus des nationalistes ; ce qui ferait imploser le clivage classique gauche/droite. Ensuite, vous savez tout comme moi que la "troisième force", sous la IVème République, avait à subir deux écueils, et même deux problèmes - extrêmement graves. En premier lieu, le contexte de la Guerre froide entre les pays du bloc de l'Est (communistes staliniens, puis néo-staliniens) et ceux de l'Ouest (capitalistes libéraux ayant ingéré des doses plus ou moins importantes de sociale-démocratie). Et en second lieu, l'instabilité des institutions du régime parlementaire de la IVème, qui faisait que les gouvernements ne tenaient parfois que pour quelques mois, voire moins. Même s'il nous faut (c'est en tout cas mon avis) aller vers une réforme (limitée) de nos institutions (mises en place par le général de Gaulle entre 1958 et 1962 - pour l'essentiel), la situation d'instabilité/stabilité dans laquelle nous nous trouvons (même actuellement !) n'a rien à voir (et n'aurait donc toujours rien de comparable) avec ce que nous connaissions à l'époque du régime précédent...

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