Déraison d'état, Fabrice Tassel

Ecrit par Patryck Froissart le 23 juin 2012. dans La une, Politique

Déraison d'état, Fabrice Tassel

 

Eminences grises, conseillers spéciaux, rédacteurs anonymes et sans visage des discours des ministres et du président… qui sont ces personnages occultes, grassement rémunérés sur des fonds hors de contrôle, qui se terrent dans d’obscurs recoins des grands cabinets ?

Seuls les initiés, ceux qui constituent les « réseaux » complexes de la toile d’araignée de la gouvernance connaissent leur existence, parfois leur nom, plus rarement leur visage.

« J’en suis ! », dévoile pourtant Paul, le narrateur, qui gravit lestement les échelons de l’Intérieur à l’Elysée en passant par Matignon.

S’il s’agit là d’une confession, elle se fait sans contrition.

Paul est atypique.

Foncièrement, le personnage est un humaniste, un homme de gauche qui en est venu à rédiger articles, programmes et discours au service de l’idéologie d’une droite dérivant peu à peu vers l’extrême-droite.

Sa veulerie lui donne la nausée, alimentée par le mépris de ceux de ses proches qui connaissent quelque peu l’importance du rôle invisible qu’il joue dans la politique du pays, et par les regards et les silences éloquents de son épouse…

De même que certains ne peuvent exprimer leur mal être que par la tentative de suicide, de même Paul tente de provoquer, en perpétrant incognito des actes de plus en plus odieux, sa propre chute, qui, en le rendant au monde visible, le délivrera de sa schizophrénie croissante.

Ma proie ne tarde pas à apparaître. Je la choisis tout de suite, sans hésiter…

C’est alors qu’il découvre, avec effroi, l’étendue de son pouvoir, qui le rend insoupçonnable, et, en réalité, totalement intouchable.

Jusqu’où devra-t-il pousser ce jeu dangereux, auquel il prend goût, pour que soit rompue cette impunité qui, tout à la fois, lui pèse et le fascine ?

Je ne dirais pas que je suis en manque. C’est impossible. Mais mes petits rendez-vous avec la mort m’offrent des frissons inégalables…

Sinuant dans les coulisses d’un quinquennat qui tire à sa fin, impliqué à contrecœur dans la campagne de réélection présidentielle, chargé de fomenter des « coups de communication » fondés sur la manipulation des statistiques et l’exacerbation des instincts primaires des populations, Paul, personnage de l’ombre, met en lumière en ce roman qui pourrait ne pas en être un, tant sont claires les allusions au quinquennat qui vient de se terminer, les mécanismes froidement pensés d’un système prétendument démocratique qui ne tient plus aucun compte des règles ni de la morale républicaines.

 

Patryck Froissart

 

Fabrice TASSEL est journaliste à Libération depuis quinze ans. Déraison d’étatest son premier roman.

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Commentaires (2)

  • Patryck Froissart

    Patryck Froissart

    24 juin 2012 à 21:31 |
    Merci, JF Vincent, pour ce commentaire.
    Les conseillers que vous citez sont ceux qui apparaissaient en pleine lumière. Ceux qu'évoque cet ouvrage sont les autres, dont le public ne connaîtra peut-être jamais les noms ni les visages...

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    24 juin 2012 à 10:17 |
    Le problème est moins l'existence de conseillers, d'éminences grises ou de père Joseph (sa bure tranchait, en effet, avec la pourpre cardinalice de Richelieu) - il y en a toujours eu - que le rôle que leur laisse jouer le prince : c'est ce dernier et lui seul qui doit décider. Un Attali ne faisait que proposer, un Villepin suggérait de manière déjà insistante, un Guéant se comportait en vice-président de fait. Là et là seulement se situe la dérive.

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