Fin de l’Occident, naissance du monde, Hervé Kempf

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 04 mai 2013. dans Monde, La une, Politique, Société

Le Seuil, janvier 2013, 155 pages, 15 €

Fin de l’Occident, naissance du monde, Hervé Kempf

La terre du trou

Il est des livres qu’on ne regrette pas d’avoir lus tout en déplorant qu’ils aient dû être écrits. C’est hélas le cas de plus en plus fréquent d’essais portant sur cette société capitaliste dont les Français, en cela plus lucides ou plus alarmistes que tout autre peuple au monde, voient, avec un incurable sentiment de déréliction, les excès annoncer un déclin catastrophique.

Hervé Kempf est un journaliste engagé dont les ouvrages sont traduits dans de nombreuses langues et plusieurs fois primés. Il couvre au journal Le Monde le domaine environnemental. Autant dire qu’il n’a pas que des amis. D’autant que ses réflexions sur l’écologie l’ont précédemment amené à dénoncer les oligarchies qui dirigent le monde désormais improprement qualifié de démocratique. Dans ce nouveau livre dont on ne peut recommander la lecture sans prévenir qu’elle vous réserve peu de raisons de vous réjouir, l’auteur explique de façon difficilement contestable que l’espoir d’une mondialisation du niveau de vie occidental est tout simplement une utopie. Après que l’humanité s’est heurtée pendant des millénaires au mur des ressources énergétiques, elle a soudain fait un bond prodigieux grâce à quelques progrès techniques favorisés par la découverte du charbon en Angleterre et du coton en Amérique. Je résume, bien sûr.

L’erreur sur laquelle nous vivons, et que les fameuses oligarchies ont un intérêt obtus à entretenir, est que le modèle de bonheur par la consommation qui fait rêver des milliards d’individus deviendrait progressivement leur réalité et assurerait enfin l’harmonie et la paix universelle. Notons au passage, car Hervé Kempf y tient à juste titre, que ces milliards d’individus ne sont plus seulement des ressortissants de pays pauvres, lesquels ont tous désormais leurs oligarques milliardaires, mais aussi et de plus en plus des laissés pour compte des pays riches. Mais pourquoi diable ne pourrait-on exporter dans nos anciennes colonies et dans nos banlieues ce merveilleux bien-être dont nous jouissons béatement ou presque ? Simplement parce que nous nous heurtons à ce nouvel obstacle qu’est le mur écologique. Toujours sommairement résumée, la théorie, hélas fort convaincante de Kempf, est que la planète ne peut supporter les dégâts écologiques qu’engendrerait la poursuite, au même rythme exponentiel que ces dernières décennies, de la consommation industrielle, agricole et même de services. Paradoxalement, c’est moins par manque de ressources naturelles non renouvelables, quoiqu’elles soient de plus en plus coûteuses à exploiter, non plus que par les difficultés de mise en œuvre et le faible rendement énergétique des énergies renouvelables, que par l’impact sur la biosphère de leur utilisation massive que le projet d’une société mondiale de la consommation (du gaspillage) est une pure aberration. La terre dispose encore de suffisamment de combustibles fossiles pour assurer en quelques décennies une élévation de la température de plus de 2 degrés. Or il est incontestable que ce seuil est celui au-delà duquel des catastrophes humanitaires sont inévitables. De tout ceci, que je résume à grands traits maladroits que l’on réfutera moins aisément à la lecture du livre d’Hervé Kempf, celui-ci tire la leçon évidente d’une simple alternative : prendre rapidement le virage exemplaire d’une consommation limitée ou se préparer à des affrontements violents. Bien sûr, l’auteur développe autant qu’il le peut les moyens d’éviter cette violence en réformant toutes nos habitudes de pays riches. Tant qu’il s’agit de renoncer à trouver dans nos supermarchés cent types de yaourt différents pour n’avoir plus le choix qu’entre une dizaine, nous le suivons docilement. Nous renonçons de même volontiers à tout ce dont nous ne disposons pas : voitures de grand luxe, yachts… Il sera déjà plus difficile de limiter le nombre de nos voyages d’agrément en avion dévoreurs de carburant, de nous priver de la possession de multiples écrans gourmands en métaux rares, de la consommation de boissons ou de desserts sucrés, quoique nous soyons inquiets de l’obésité qui nous gagne, que nous réduisions spontanément nos frais kilométriques et que la saturation nous guette de ces gadgets technologiques dont on nous impose le renouvellement compulsif. Mais le plus grave est qu’il ne faut pas seulement nous battre vertueusement contre nous-mêmes, ce que la perspective d’un partage plus équitable peut rendre gratifiant, mais d’abord contre ces redoutables oligarques internationaux qui ont fait main basse sur la finance mondiale et ont tout intérêt (à court terme) à nous convaincre de continuer à écouter le chant des sirènes publicitaires et leurs rodomontades sur la crise et à rêver tout en payant de nos impôts les erreurs de stratégie qu’ils accumulent. Or c’est de ce double combat que dépend la naissance d’un nouveau monde et la fin honorable de l’Occident.

À ce stade de ma recension du livre de M. Kempf, je m’efface, conscient de ne pas être capable de résumer en quelques lignes sans la trahir la vision désormais plus philosophique que journalistique à laquelle l’auteur consacre la dernière partie de son livre. Il m’est venu en le refermant, le souvenir d’un autre livre qui, lui, a enchanté mon enfance : Le sapeur Camember, dû au talent de Marie-Louis-Georges Colomb, dit Christophe, ouvrage daté de 1890, d’une haute portée morale et sociale, dénonciateur visionnaire de certains comportements invariants. Le sergent Bitur, supérieur hiérarchique et respecté du sapeur Camember, ordonne à ce dernier de faire disparaître dans un trou préalablement creusé par le docile militaire un tas d’ordures qui dépare la cour de la caserne. Mais après avoir éliminé les ordures, le sapeur se trouve embarrassé de la terre du trou. Il en réfère au sergent qui lui fait finement observer qu’il suffit de creuser un autre trou que Camember remplit aussitôt de la terre du premier. Mais le voici perplexe devant le tas de terre issu du deuxième trou. « Sergent ! réitère Camember, …ousque j’vas la mettre celle-ci ? – S’pèce de double mulet cornu ! m’ferez quatre jours pour n’avoir pas creusé le deuxième trou assez grand pour pouvoir y mettre sa terre avec celle du premier trou ».

Les lecteurs qui m’auront suivi jusqu’ici transposeront d’eux-mêmes.

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

Commentaires (8)

  • Kaba

    Kaba

    12 mai 2013 à 16:00 |
    On disait déjà, en 1976, que le modèle américain n'était pas exportable.
    J'ai entendu un "spécialiste" dire sur France Inter, il y a quatre ou cinq ans, que nous avions trop de ressources pétrolières : les consommer (brûler) toutes reviendrait, disait-il, à augmenter la teneur de l'atmosphère en dioxyde de carbone à un niveau insupportable ; et nous atteindrons bientôt - car nous n'avons pas l'intention d'arrêter - le niveau du carbonifère.
    Je vous livre la réflexion d'un autre "expert" parue dans "la Croix" en octobre dernier :
    La Croix - 10/10/12 - 18 H 23
    Augustin de Romanet : « L’Église est muette sur les conséquences de la mondialisation »
    Directeur général de la Caisse des dépôts de 2007 à 2012.
    « Le domaine dans lequel le monde a le plus changé depuis Vatican II, et sur lequel l’Église est la plus muette, est celui des conséquences de la mondialisation sur la vie des hommes. Notamment l’égalisation des conditions de vie, qui va produire un bouleversement total des trois plaques tectoniques qui constituent notre monde d’aujourd’hui : les pays de l’OCDE, qui représentent 500 millions de travailleurs gagnant 135 dollars par jour en moyenne ; les pays émergents, dont les 1,1 milliard de travailleurs gagnent en moyenne 12 dollars par jour ; et les paysans des zones rurales du reste du monde, au nombre de 1,3 milliard de personnes, dont le revenu est de 1 à 2 dollars par jour. Certains chercheurs estiment que les deux premières plaques vont converger à 60 dollars par jour d’ici à 2025. Cela va avoir des conséquences très importantes."

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  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    10 mai 2013 à 12:41 |
    Vous avez ici, à mon avis, fait une excellente recension de ce livre - permettez-moi de vous le dire, avec sincérité -, et cela m'a donné, bien évidemment, l'envie de m'y plonger. « Fin de l'Occident » ? Cela dit, je voudrais essayer de donner mon propre éclairage d'historien, ainsi que mon opinion de citoyen, avec certains points que je partage sur ce qu'écrit cet auteur dans cet ouvrage et d'autres que je nuancerais très fortement.
    Comment ne pas être conscient du « mur écologique » face auquel nous nous trouvons et des risques « d'affrontements » qui pourraient en découler, si un partage plus équitable des richesses mondiales n'est pas possible ? De la même façon, l'impossibilité d'atteindre le « bonheur par la consommation » me rappelle l'erreur fondamentale d'analyse qu'avait faite l'américain Francis Fukuyama, lorsqu'il prédisait « La fin de l'Histoire... », un peu après l’effondrement du mur de Berlin et des pays communistes ; avec le triomphe du capitalisme libéral. Enfin, il y a cette « finance mondiale » et ses abbérations : ce qu'on appelle la « sphère financière », le premier pouvoir, juste devant la télécratie médiatique ; tout cela laissant très largement en rade les anciens trois pouvoirs distingués par Montesquieu dans « De l'esprit des lois » - publié en 1748...
    Pourtant, tout ne me semble pas perdu pour notre planète. D'abord, la « mondialisation » (que partout ailleurs on nomme « globalisation »...) a permis à des centaines de millions de personnes de sortir de la pauvreté, voire de la misère, dans le monde : ainsi, en Chine, en Inde et au Brésil ! Certes, cela frappe aussi la planète de plein fouet, avec la pollution et le CO2 (par exemple en Chine). Mais, qui nous dit que ces pays n'évolueront pas plus vite que nous vers des sources d'énergies propres ? Ensuite, si la décroissance est une utopie sociale (qui serait rejetée en bloc), je pense qu'une croissance sélective et une sociale-écologie serait une assez bonne méthode : avec des secteurs restant en croissance, d'autres en stagnation, et certains en décroissance. Enfin, j'ajoute que - même si cette notion peut davantage inquiéter de nos jours -, le thème du « déclin » est un vieux serpent de mer : ainsi, c'est Oswald Spengler qui écrivait un livre célèbre, juste après la guerre de 14 : « Le Déclin de l'Occident »... ! En fait, ce n'est pas, à mon avis, parce que le monde est devenu multipolaire que nous sommes condamnés - en tout cas pour l'instant - à ce fameux déclin irrémédiable... et ceci malgré les anciennes thèses d'Arnold Toynbee...

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  • Johann LEFEBVRE

    Johann LEFEBVRE

    06 mai 2013 à 23:22 |
    Je n'ai pas lu le livre. J'en connais les tenants, que vous résumez ici. Jean-François Vincent a dit l'essentiel ; l'économie est incompatible avec le vivant, et dans bien des cas elle en est carrément l'antithèse. Il me semble important de jouer d'abord individuellement une modulation raisonnée entre économie et écologie, et de partager au mieux cette pratique, d'en définir théoriquement les principes et d'en déduire des pré-requis, pour en faire quelque chose qui circule efficacement. au-delà de la simple gestion du désastre... A ce titre, je vous invite à prendre connaissance, en complément, de l'ouvrage paru aux Editions de l'Encyclopédie des Nuisances, "Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable" (juin 2008) de René Riesel et Jaime Semprun. L'économie dispose d'une arme redoutable, la technique, et avec les moyens qu'elle permet, la croissance économique future sera possible grâce, entre autres joyeusetés, à la gestion du désastre écologique, qui est un véritable marché d'avenir.

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  • Bernard Péchon Pignero

    Bernard Péchon Pignero

    06 mai 2013 à 01:47 |
    C’est justement le propos de ce livre que de dénoncer l’absurdité du rêve optimiste que je partageais jusqu’ici avec vous et auquel, de bonne ou de mauvaise foi, on nous incite à croire. Elever la consommation mondiale au niveau de la nôtre se heurte selon Kempf à une stricte impossibilité écologique quand bien même les obstacles techniques tels que la pénurie de nombreuses matières premières seraient surmontés, ce qui reste à établir. Toujours selon lui et, sur ce point, mon adhésion à sa thèse lui est assez spontanément acquise, cette impossibilité n’est pas un si grand mal car notre niveau de consommation est absurdement gonflé par une course effrénée vers une surconsommation savamment orchestrée par ces oligarques sans scrupules qui en tirent plus de profit que nous n’en éprouvons de réelles satisfactions. Je ne vous en ai pas convaincu, je le sens bien et d’une certaine façon, je m’en réjouis car il serait fâcheux qu’une recension d’une page fût suffisante pour imposer une thèse qui a demandé à son auteur d’en faire un livre.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    04 mai 2013 à 21:36 |
    Le problème, cher Bernard, se situe dans l’incompatibilité des deux démarches : l’écologique et l’économique. Ce que les uns appellent – péjorativement ! – consommation (cf. le « à bas la société de consommation » de mai 68), les autres le nomment « croissance ». C’est un vieux rêve écologiste que de réduire la croissance ; René Dumont en faisait déjà son slogan dans sa campagne pour les présidentielles de…74 ! Aujourd’hui ses héritiers spirituels parle de « décroissance », ce qui dans le langage plus cru de la macroéconomie se dit « récession », avec son cortège de misères sociales….
    Certes, on peut conjuguer économie et écologie, au sens où l’on peut produire mieux, plus propre, avec moins d’énergie et avec des matériaux réutilisables. Produire mieux, oui, produire moins, non !

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    • Bernard Péchon Pignero

      Bernard Péchon Pignero

      05 mai 2013 à 10:30 |
      Je ne crois pas, cher Jean-François que l'auteur préconise de moins produire et si je l'ai fait comprendre ainsi, c'est que je l'ai trahi. Il me semble que son message est plutôt que nous (occidentaux favorisés) devons nous attendre à moins consommer (gaspiller) si nous voulons plus d'égalité dans le monde : moins produire pour nous et davantage pour ceux qui en ont besoin. Mais pour bien comprendre Kempf, le mieux est de lire son livre, mon rôle n'étant pas de le défendre mais d'inciter à le lire. Et pour bien comprendre les invariants de la bêtise humaine, je recommande également le Sapeur Camember.

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      • Jean-François Vincent

        Jean-François Vincent

        05 mai 2013 à 16:07 |
        Il y a pourtant un lien évident entre consommation et croissance. Si les ménages (c.a.d les particuliers) consomment moins, la production s'adapte et diminue...Moins de consommation = moins de croissance. Promouvoir l''égalité avec le tiers-monde consiste à élever le niveau de vie jusqu'au nôtre, et non à abaisser le nôtre jusqu'au leur.

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        • Kaba

          Kaba

          14 mai 2013 à 22:39 |
          En 1976 déjà ("la République impériale"), on stigmatisait l'impossible "modèle" américain : les EEUU représentaient 6% de la population mondiale et consommaient plus de 50% des matières premières.
          Combien de "terres" faudrait-il pour "élever jusqu'au nôtre" le niveau de vie des populations du tiers-monde ?

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