Jean-Luc Mélenchon est-il de gauche ?

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 20 septembre 2017. dans France, La une, Politique

Jean-Luc Mélenchon est-il de gauche ?

Ceux qui qualifient Jean-Luc Mélenchon comme étant le chef français de « la gauche radicale », ou de « la gauche de la gauche », ou encore de « l’extrême gauche », se trompent en très grande partie, en tout cas à mon avis. Je vais donc tenter dans cette chronique,  plutôt spécialisé – par mon enseignement antérieur, mes conférences, et d’autres activités – dans le domaine de l’Histoire contemporaine (depuis 1789), et notamment en ce qui concerne l’Histoire immédiate (liant l’Histoire et l’Actualité), de le démontrer. Il va de soi que je ferai le maximum pour essayer d’être le plus honnête possible sur le plan intellectuel, même si je suis moi aussi – comme vous toutes et vous tous – un citoyen, et que, dans ces conditions, je ne puis vous assurer d’une totale objectivité, un concept qui n’existe d’ailleurs pas, car étant soit chimérique, soit hypocrite.

Faisons très attention à ne pas caricaturer, car il y a en effet, incontestablement, dans l’idéologie de Jean-Luc Mélenchon, un certain nombre d’éléments qui sont liés à ce qu’était le socialisme marxiste orthodoxe français depuis Jules Guesde à la fin du XIXe siècle (et non celui, humaniste et réformiste, de Jean Jaurès), et aussi le communisme de Vladimir Ilitch Lénine et celui de Léon Trotski, etc. Je voudrais préciser avant toute chose qu’il ne faut pas mélanger l’idéologie personnelle de Jean-Luc Mélenchon avec celle d’une partie importante des Insoumis, même si une majorité d’entre eux ont été subjugués plus ou moins inconsciemment par la personnalité de celui qui est devenu un peu comme une sorte de « gourou » aux yeux de ses « fans » ; pensons ainsi, sur ordre de Jean-Luc Mélenchon lui-même, à la mise en place d’une chaîne YouTube (« pour ne pas avoir à répondre aux journalistes », dixit), aux meetings de l’entre-soi, et à l’hologramme, tout ceci pour la dernière campagne électorale de 2017.

Prenons des exemples de cette radicalité « socialo-communiste » (au sens large de ces termes) classique, de type marxiste, que l’on peut trouver dans le mélenchonisme. En premier lieu, on a, en son cœur, un anticapitalisme radical et même relativement jusqu’au-boutiste (mais que l’on retrouve aussi dans le Front National de Marine Le Pen, au niveau de la tendance « sociale » qui s’est organisée autour de Florian Philippot). En second lieu, il faut rappeler le principal slogan lancé par Jean-Luc Mélenchon depuis au moins 2012 : « La révolution par les urnes » ; une « révolution » qui se structurerait immanquablement – comme au Venezuela de Nicolas Maduro – par la réunion d’une « Constituante », aboutissant à la mise en place d’un nouveau régime (appelé la « VIème République »). En troisième lieu, on trouve chez Jean-Luc Mélenchon la volonté de générer des dépenses tous azimuts, ceci en rapport avec une relance par la seule consommation (comme François Mitterrand entre 1981 et 1982), donc sans rapport avec celle par l’offre ; ce qui risquerait de la rendre très problématique au niveau des aspects éventuellement positifs de ses résultats économiques et sociaux. En somme, le chef des Insoumis propose une politique de type néo-keynésienne extrêmement traditionnelle et qui fut l’une des grandes caractéristiques du socialisme français et des gauches hexagonales et européennes, en gros de 1945 jusqu’aux conséquences de la crise économique, avec le premier choc pétrolier en 1973, puis le second en 1979 ; tout ceci étant mâtiné d’une certaine dose de marxisme-léninisme plus ou moins archaïque.

Mais alors, en quoi le mélenchonisme n’a-t-il plus rien à voir, à certains égards, avec « la gauche radicale », « la gauche de la gauche », ou « l’extrême gauche », et même « la gauche » tout court (?). Ce qui pose bien sûr le problème fondamental consistant à savoir ce que sont réellement les fondements réels et basiques de l’identité idéologique du mélenchonisme, en tout cas dans le cerveau de son chef. Premier point… Il est évident que Jean-Luc Mélenchon mène de plus en plus d’Insoumis dans une direction hostile au système parlementaire, c’est-à-dire à la démocratie représentative classique (pensons à son ancien slogan « Qu’ils s’en aillent tous ! ») avec son idée « bolivarienne » d’une Constituante à la Nicolas Maduro, comme j’y ai déjà fait allusion ; et ceci un peu à l’image de ce que fut en France le boulangisme (dans sa tendance blanquiste) vers la fin du XIXe siècle. Inévitablement, les affrontements qui en découleraient – en cas de prise du pouvoir – risqueraient de mener la France au bord de troubles très graves (?). Par parenthèse, il est bien évident qu’en tant que citoyen, je pense que nous allons devoir réformer nos institutions sur plusieurs plans et aller vers une Vème République bis, avec par exemple une dose de proportionnelle pour les élections législatives, le non-cumul systématique des mandats, et de plus en plus de démocratie participative.

Second point… Jean-Luc Mélenchon est passé, par étapes, depuis au moins deux ans, du souverainisme au nationalisme, ce qui est à l’opposé de toute la tradition internationaliste des gauches socialistes au sens large (depuis au moins la fin du XIXe siècle), puis du communisme (en France à partir du Congrès de Tours de 1920, qui vit les socialistes et les communistes se scinder en deux partis politiques distincts). A ce niveau, la situation que crée le mélenchonisme ouvre des perspectives politiques que certains jugent potentiellement autoritaires (?), voire extrêmement problématiques pour le fonctionnement normal de notre démocratie (?). Pensons ainsi à la fascination de Jean-Luc Mélenchon (relative certes, mais réelle) envers le dirigeant russe Vladimir Poutine (quoiqu’il s’en soit défendu, ayant senti le danger de rester sur cette ligne – d’ailleurs pour des raisons avant tout anti-américaines). De même, comment ne pas signaler le soutien apporté par le chef des Insoumis à l’égard des régimes populistes « bolivariens » d’Amérique latine (anciennement Hugo Chavez, et aujourd’hui Nicolas Maduro, au Venezuela, etc.), et même ce qu’il faut bien appeler une relative complaisance à l’égard du système de Bachar el-Assad en Syrie – allié de Poutine.

En guise de conclusion provisoire… Les connexions thématiques entre Jean-Luc Mélenchon et l’aile Philippot du Front National apparaissent comme de plus en plus nettes. Et ce n’est pas un hasard, ni une simple basse manœuvre, si Florian Philippot avait proposé assez récemment une invitation à « prendre un café » à Jean-Luc Mélenchon, ceci afin de discuter de leurs « points communs ». Si, d’ici les années qui viennent, ces connexions s’accentuaient, nous assisterions inévitablement à la mise en place de passerelles tellement importantes entre une partie du mélenchonisme et une fraction de l’extrême droite actuelle que cela ne pourrait qu’aboutir à une forme d’alliance (au moins objective) entre tous ceux que les politologues appellent depuis longtemps déjà, à tort ou à raison, les « Rouges/Bruns » : « Rouges » (comme les néo-marxistes plus ou moins radicaux) et « Bruns » (à l’instar de ce qu’avaient été les fascismes)… (?). Nous n’en sommes certes pas là. Mais, il est évident que l’hostilité d’une bonne partie des mélenchonistes envers Emmanuel Macron est nettement plus forte que celle qu’ils ont à l’égard du Front National, avant tout en rapport avec le rejet qu’ils ont de ce qu’ils appellent « le système » – tout comme les frontistes…

A propos de l'auteur

Jean-Luc Lamouché

Jean-Luc Lamouché

Rédacteur

 

Professeur d'Histoire

Auteur d'ouvrages sur Tulle et la Corrèze

Rédacteur à "Tutti-magazine - La musique à voir et à entendre"

 

Commentaires (3)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    20 septembre 2017 à 15:13 |
    Pour répondre à la question que vous posez, il faut d’abord définir les concepts : qu’est-ce qu’être de droite ? Qu’est-ce qu’être de gauche ? Il est clair que, pour ce faire, ni la science économique, ni la science politique ne suffisent. Les sensibilités « de droite », comme « de gauche » sont méta-économiques (libéralisme versus marxisme) et méta-politiques (liberté versus autoritarisme).
    Tout commence avec la querelle des Anciens et de Modernes (XVIIème siècle) : les anciens veulent avant tout conserver ce qui est, les lois immuables de la nature, le fond des choses ; les modernes inventent la notion de progrès, cette idée qu’aujourd’hui est mieux qu’hier, et que demain sera mieux qu’aujourd’hui. Le pro-grès s’accompagne d’un pro-jet en vue d’une pro-gression vers un meilleur. La gauche est pro-active : elle ne se contente pas de ce qui existe, voire elle se révolte contre le présent ; la droite (les anciens), au contraire, pense que l’héritage du passé doit être préservé, car il découle d’une instance transcendante – la nature ou Dieu, les deux, d’ailleurs, se recoupant, cf. le célèbre « Deus sive natura » de Spinoza – l’on ne s’étonnera pas dès lors que la thématique de droite soit l’identité (la nature profonde de ce que l’on est) ; la souveraineté (les nations sont des entités éternelles voulues par Dieu, cf. De Maistre ou encore l’aphorisme de Napoléon revêtant la couronne de fer des rois d’Italie à Milan : « Dio mi la data, guarda a chi la tocca ! », Dieu me l’a donnée, gare à qui la touche !) ; enfin l’autorité (la hiérarchie procède d’un ordre supérieure, au choix, naturel ou divin). La sensibilité de droite pousse ainsi à la résignation et à la soumission. Inversement la sensibilité de gauche pousse au changement, à un changement s’inscrivant dans le cadre d’une necessité historique : l’Histoire a un sens (Hegel, Marx), elle est un retournement (le sens étymologique du mot « révolution », cf. ma chronique de la semaine prochaine) qui écarte les choses « révolues » ou dépassées, au profit des choses nouvelles.
    A cette aune, Mélenchon se classe incontestablement du côté de la gauche : reprenant le thème – droitier – de l’identité, il proclame : « mon identité, c’est la Révolution française » ; la France, pour lui, c’est la République, elle commence en 1792, à la différence de Michelet : tout ce qui précède relève de l’ancien, du dévalué. L’ « être » de Mélenchon, c’est donc non la stabilité conservatrice, mais le mouvement « progressiste » !...
    Mais serait-ce également le cas de Macron, qui met le « changement » à toutes les sauces ? Non, et c’est bien là son imposture : à l’instar du centrisme traditionnel – mais beaucoup plus nettement encore que lui – il feint le changement pour mieux préserver/conserver le système. Ses « réformes » visent avant tout à maintenir en place, en améliorant encore son efficacité en termes de profit, l’économie libérale/monétariste fondée sur l’offre et la baisse de coûts salariaux. Loin d’être « et de droite, et de gauche », son approche est fondamentalement conservatrice de l’existant, donc de droite. Il compense – mais seulement partiellement – cette drastique droitisation économique et sociale par une attitude, en effet, progressiste sur les sujets « sociétaux » (PMA entre autres).
    Mais cela ne suffit pas. Macron n’est point – à égale mesure - de droite et de gauche, mais, disons, 75% à droite et 25% à gauche (et encore je suis très, très optimiste).
    Mélenchon, lui, est 100% à gauche ; même si c’est une gauche des plus discutables, comme vous le dites si bien : archéo-stalinienne, « bolivarienne », etc.etc. Mélenchon veut tout sauf le statu quo.

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    • Jean-Luc Lamouché

      Jean-Luc Lamouché

      23 septembre 2017 à 23:57 |
      Pour moi, même si votre commentaire - dans ses premières descriptions - correspond effectivement à certaines anciennes différences entre progressistes (la gauche) et conservateurs (la droite), pour le XXIe siècle (au sein duquel nous avons maintenant largement pénétré), vous êtes totalement dans le faux ! Oui, tout faux, lorsque vous comparez la "gauche" de Jean-Luc Mélenchon à la "droite" d'Emmanuel Macron. Pourquoi ?! Tout simplement parce que vous n'avez toujours pas compris que nous avons changé de paradigme (de modèle), et que ce phénomène d'inversion va s'accentuer de plus en plus. Jean-Luc Mélenchon est un conservateur sur un bon nombre de points alors qu'Emmanuel Macron est un progressiste en ce qui concerne les problèmes qui vont devenir de plus en plus cruciaux pour le monde actuel et à venir (pensons ainsi à son magnifique discours à l'ONU, qui a obtenu récemment un succès considérable !). On voit à quel point vous n'avez rien compris (toujours à mon avis, mais argumenté) à l'importance des changements actuels. Vous passez - comme un aveugle - à côté de la naissance d'une nouvelle structure politique (le macronisme) dépassant le vieux débat qui agita les gauches socialistes (au sens large) entre "réforme" et "révolution"... ! Vous n'avez aucune idée en effet de ce qu'est la naissance des "évolutionnaires-révolutionnaires", d'abord parce que vous n'êtes pas un historien de l'Histoire immédiate, ensuite en raison du fait que vous vous arche-boutez sur des schémas complètement archaïques, ce qui fait que votre raisonnement ne tient pas.. ! Je pourrais développer des quantités d'éléments sur ce point, mais je n''ai pas le temps pour le faire, étant pris par de très nombreuses et diverses activités. Dans ces conditions, je vais me limiter à une seule dimension - absolument fondamentale et même prioritaire. Vous n'avez pas du tout perçu le fait que Jean-Luc Mélenchon est devenu une sorte de nationaliste d'un nouveau type (rappelant à beaucoup d'égards celui de Florian Philippot et bien avant lui de Benito Mussolini !)... De la même façon, vous faites intellectuellement un impasse totale sur le nouvel internationalisme du XXIe siècle (en liaison avec notre monde multipolaire) développé par Emmanuel Macron face à la régression guesdiste du type fin XIXe-début XXe de Jean-Luc Mélenchon (et avec le nationalisme en plus !)... Bon... Je m'arrête là, car il me faudrait écrire un ouvrage pour montrer à quel point vous êtes à côté de la plaque, étant en réalité entièrement hors de notre temps... y compris pour ceux à venir...

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      • Jean-François Vincent

        Jean-François Vincent

        24 septembre 2017 à 10:50 |
        Alors, selon votre modéle "XXIème", Gattaz, le grand copain de Macron, est un réformiste "paradigmatique" LOL!!!

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