L’autorité en question

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 02 mai 2015. dans France, La une, Politique, Société

L’autorité en question

Les Français ont toujours eu un rapport particulièrement complexe avec l’autorité. En effet, au moins depuis la Révolution de 1789, nos compatriotes ont toujours oscillé entre deux aspirations complètement contradictoires : celle, qui nous est éminemment caractéristique, de liberté individuelle, et celle, opposée, de désir d’autorité. C’est un peu comme si la majorité de nos concitoyens aspiraient à l’autorité lorsqu’ils vivent dans un contexte de liberté (la démocratie, en gros, sous toutes ses formes) et à la liberté quand un système apparaissant comme autoritaire se met en place. Mon propos ne va pas consister ici à faire un bilan historique des déplacements du « curseur » par rapport à la liberté et à l’autorité dans notre Histoire contemporaine depuis 1789, mais à me limiter au fait d’aborder une actualité brûlante : la montée du désir (apparent) d’autorité dans notre pays.

La première question qui se pose est de percevoir les causes de cette montée du désir d’autorité, qui touche un nombre de plus en plus important de Français – toutes catégories sociales confondues. Il y a bien évidemment le contexte de crise multiforme dans lequel se trouve notre nation (et que connaissent aussi la plupart des autres pays de l’Union Européenne). Cette crise, que l’on appelle parfois « post-moderne », est à la fois économique, sociale, politique, morale, culturelle – donc globale, et en fait « de civilisation » (Edgar Morin), en lien direct avec la façon dont nos concitoyens vivent (négativement ou positivement) la « mondialisation ». On peut dire que nous sommes ainsi entrés dans une nouvelle phase « conservatrice », voire « réactionnaire », à la Reagan, ou du type « Tea Party », par rapport à ce qu’avaient été les aspirations libertaires du mouvement de « mai 68 ». Soit une sorte de phénomène correspondant à une dimension générationnelle ; on prétend d’ailleurs parfois que de nombreux jeunes ressembleraient plus actuellement aux parents des anciens « soixante-huitards », voire à leurs grands-parents, qu’à ce qui pourrait être une « projection progressiste » (?). C’est ce que l’on appelle – en Histoire – un « changement de cycle », ou bien, plus communément, un retour de balancier ; car l’évolution historique ne se fait pas d’une manière linéaire, mais par à-coups.

Les secondes interrogations tournent autour du fait de savoir par quoi se manifeste ce désir d’autorité et quelles sont ses éventuelles contradictions (?) La demande d’autorité apparaît – au premier abord – comme assez générale. Ainsi, sur le plan politique, on assiste d’une part, essentiellement à droite, à un véritable tir de barrage contre ce que seraient censées être les conséquences uniquement négatives de « l’esprit de mai 68 » (rappelons-nous des propos de Nicolas Sarkozy sur ces questions), et d’autre part à la recherche d’un « homme fort » (j’y reviendrai). De même, au niveau social, en prenant le cas de l’école publique, la plupart des parents d’élèves (les enseignants le disent) sont de plus en plus demandeurs « d’autorité » à l’égard des enfants et des adolescents. Mais, toutes ces « demandes » apparaissent comme pétries de contradictions. En effet, politiquement, une bonne partie des Français rechigne à ce que des gestes et des actes d’autorité réelle soient faits par des hommes d’État vus comme des « Élites » déconnectées du « réel » et de la « proximité » (les « politiques » ne s’occuperaient pas assez des « vrais gens » – traduisez de « moi » !!). Un exemple : au sein d’une partie des électeurs de gauche et du centre, le caractère soi-disant « autoritaire » (mêlé d’une dénonciation « d’arrivisme ») de l’actuel Premier Ministre, Manuel Valls, n’est pas toujours vraiment bien reçu ; on pourrait même dire que certains le considèrent comme un « homme de droite » prêt, par exemple, à rogner sur les libertés publiques pour lutter contre le terrorisme islamiste (il serait sur le point de mettre en place un « Patriot Act » à la française…). J’ajoute qu’à l’opposé, Valls jouit d’une popularité indéniable auprès d’un bon nombre d’électeurs de droite – et ceci pour des raisons inverses. En ce qui concerne les aspects sociaux, il est sidérant de voir qu’un bon nombre de nos compatriotes parents d’élèves, s’ils demandent effectivement de « l’autorité », réagissent très négativement lorsque celle-ci touche leurs chers « rejetons » ou « têtes blondes » !

La dernière, et fondamentale, question qui se pose, est celle des conséquences politiques et citoyennes de la montée du désir d’autorité pour les grandes consultations électorales à venir. A ce niveau, on peut dire qu’une bonne partie de nos compatriotes ont un comportement extrêmement curieux. En effet, d’un côté, grâce aux nouvelles technologies (la « fracture numérique » ayant tendance à beaucoup se réduire), ils veulent « dire leur mot », affirmer leur « moi », considérant que les « politiciens » sont « tous pourris » ; et – de l’autre – ils sont de plus en plus nombreux à réclamer un « homme providentiel » qui « tiendrait la baraque », quitte à  limiter les libertés ! Or, cette vieille tradition française, qui fait qu’on entend aujourd’hui des voix nostalgiques par rapport à ce qu’avait représenté le gaullisme (à travers la personnalité du Général), sur le plan de nos structures politiques, correspond au bonapartisme. Il faudrait d’ailleurs plutôt écrire, aux bonapartismes, car il en existe en réalité trois types : un bonapartisme de droite (très autoritaire), un bonapartisme centriste ou axial (plus libéral, au sens politique de ce terme), et un bonapartisme de gauche (que l’on peut qualifier de progressiste, sous la forme d’un Napoléon-Bonaparte qui serait resté Premier Consul). Or, si l’on considère le « marché bonapartiste » actuel, en vue des élections présidentielles de 2017 (et de 2022 ?), on voit bien quelles pourraient être les personnalités aspirant à devenir chef de l’État – en fonction de ce qui vient d’être précisé et de leur charisme. Le bonapartisme autoritaire (mêlé de néo-mussolinisme) correspondrait tout à fait à Marine Le Pen ; celui, centriste, à Nicolas Sarkozy (Alain Juppé et François Fillon relevant bien davantage de la conception orléaniste – décrite par René Rémond dans son livre sur « Les droites en France ») ; et celui de gauche, à Manuel Valls (Ségolène Royal étant désormais hors-jeu pour la première place, puisqu’ayant, semble-t-il, raté le train de l’Histoire en 2007). Une vive interrogation se situe dans ce contexte : comment percevoir François Hollande ? Un orléaniste de gauche ou bien une espèce de crypto-bonapartiste de gauche qui n’aurait pas dit son dernier mot ?

Pour finir cette chronique, je voudrais faire allusion au philosophe du radical-socialisme, Alain (sous la IIIe République), pour qui, à propos de son rapport à « l’autorité », le Français était avant tout, dans ses gènes, « Le citoyen contre les pouvoirs », un peuple ingouvernable, le seul à dire (traditionnellement), lorsqu’il fait allusion à l’État et aux « politiques » : « Mais, qu’est-ce qu’Ils font ? eux ! là-haut ! »…

 

Les Droites en France, René Rémond, Aubier-Montaigne, 4ème édition revue et mise à jour en 1992, 544 pages (pour le bonapartisme)

Le citoyen contre les pouvoirs, Alain, Slatkin Reprints, 2014, 244 pages

Crise de l’autorité et socialisation des jeunes, François Dubet, La Documentation française, 2011, 104 pages

A propos de l'auteur

Jean-Luc Lamouché

Jean-Luc Lamouché

Rédacteur

 

Professeur d'Histoire

Auteur d'ouvrages sur Tulle et la Corrèze

Rédacteur à "Tutti-magazine - La musique à voir et à entendre"

 

Commentaires (10)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    05 mai 2015 à 20:38 |
    Je retiens votre – intéressante – distinction entre horizontalité et verticalité. Si la verticalité pure aboutit à la dictature, l’horizontalité pure (anarchie ou démocratie directe, c’est-à-dire absence d’autorité ou une autorité atomisée en tellement d’individus qu'elle se dilue jusqu'à disparaitre) est une imposture : l’autorité ressurgit d’une manière ou d’une autre sous la forme de « leaders » par défaut qui manipulent ou influencent les réputés « égaux ». Comme l’écrit Orwell dans « animal farm » : " some are more equal than others ".

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  • Martine L

    Martine L

    02 mai 2015 à 17:38 |
    En fait, cette demande – pas vraiment assumée – de délégation de pouvoirs et d'action, donc d'autorité, on la retrouve à tous les échelons – sociétal, politique, familial – toujours sur le même mode : quand ça ne va pas trop, ou pas du tout, on redevient enfant, et, pffft, nous voilà partis sous le jupon de la mère ( de famille, du fonctionnement de la société, et bien entendu, du « père » par excellence, le gouvernement). On peut du reste peut-être expliquer par ce biais le phénomène Marine Le Pen, dont les attributs de la féminité font quand même tâche au comptoir de sa «  famille de pensée » ( ou bien , faut-il aller du côté des matriarcats archaïques ?).
    Et puis, dès que le gamin a moins peur, évidemment, il reprend du champ, en gueulant même pour «  grandir », après Maman. Ce qui peut laisser entendre, que le choix Valls, par exemple ne va pas tant de soi, que ça, et que - je le croirais volontiers – Hollande, sa fausse bonhomie, sa «  vraie » fermeté, cet «  entre-deux » possible a encore quelques levers de soleil dans la besace...

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    • Jean-Luc Lamouché

      Jean-Luc Lamouché

      02 mai 2015 à 20:48 |
      En ce qui concerne la comparaison entre Valls et Hollande, je ne suis pas vraiment d'accord, et ceci pour une raison très simple. Celui-ci s'est engagé plusieurs fois à obtenir, par sa politique économique, une stabilisation, puis une baisse, du chômage. Je ne vois pas comment ce "pari" (dangereux pour un homme d'Etat, mais courageux) pourra être gagné. Dans ces conditions, il me semble inévitable, pour l'actuel Président de la République, qu'il soit amené à s'effacer au profit de son actuel Premier Ministre - dont, par ailleurs, la popularité est incommensurablement plus importante (en tout cas aujourd'hui). L'image "d'autorité" de Manuel Valls l'emporte largement, à tort ou à raison, sur celle de François Hollande. Maintenant, bien sûr, qui vivra verra - comme on dit...

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    02 mai 2015 à 14:55 |
    L’autorité est un concept très difficile à définir. Max Weber, dans son célèbre « Gesellschaft und Wirtschaft » (économie et société), parle de « Charisme », c’est-à-dire d’une grâce (charis, litt . un don, un don des dieux) qui fait de vous un chef.
    Sans doute faut-il en revenir au droit romain (cf. l’ouvrage fondamental du grand romaniste André Magdelain, « Auctoritas principis » paru aux Belles Lettres en 1947), qui distingue clairement potestas, le pouvoir conféré par la constitution de l’auctoritas, supériorité naturelle qui devint source de droit, déterminant ainsi la passage de la république au principat. On explique, en effet, dans les Res gestae divi Augusti (les actes du divin Auguste) que celui-ci ne disposait d’aucun pouvoir (potestas) supplémentaire par rapport à ses pairs, les consuls, mais qu’il les surpassait tous par son autorité « praestiti omnibus auctoritate ». L’autorité fondant de la sorte du régime impérial romain.
    Il n’est pas inutile de lire ce qu’écrit sur le sujet un professeur de droit public allemand de l’époque nazie, Hans Triepel, dans son livre, « Die Hegemonie » (1938). Ce qui définit, pour lui, la « Führerschaft », ce qui fait d’un Führer en général et pas seulement d’Hitler en particulier, un guide, c’est sa « Gefolgschaft », littéralement sa « suite » : le fait que spontanément d’autres le suivent, « la Gefolgschaft, dit Triepel, repose sur la libre décision de ceux qui sont guidés, les « Geführten ». En échange, le Führer doit être prêt à se sacrifier : « le sacrifice du Führer, dans sa forme la plus haute, montre, en définitive, que le concept de puissance à la base du « Führertum » (qu’on peut traduire par principat) s’efface en ceci que le Führer se livre lui-même jusqu’à l’autodestruction ». On est pas loin de la kénose christique (Phil 2,6) : « : Lui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu. Mais il s'anéantit (εκένωσεν) lui-même, prenant condition d'esclave, et devenant semblable aux hommes. S'étant comporté comme un homme, il s'humilia plus encore, obéissant jusqu'à la mort, et à la mort sur une croix ! « 
    Face à une telle grandeur quasi divine, la légitimité populaire compte peu : « Autorität, nicht Majorität ! » s‘écrie Triepel.
    L’autorité, par ce qu’elle a de « numineux », de surnaturel, est la porte ouverte à tous les abus, à toutes les impostures, son fondement n’étant pas objectif mais subjectif, voire affectif, car elle en appelle non la raison, mais au cœur, si ce n’est aux tripes avec tout ce que cela peut avoir de dangereusement passionnel

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    • Jean-Luc Lamouché

      Jean-Luc Lamouché

      04 mai 2015 à 16:47 |
      Tout d'abord, merci à vous pour les précieuses informations que vous apportez à ma chronique et qui permettent de l'éclairer sous un angle surtout philosophique, alors que le mien se voulait essentiellement historico-citoyen. Cela dit, j'apporterais, pour ce qui me concerne, de très fortes nuances en ce qui concerne votre dernière phrase - et je pense qu'en fait nous tomberons d'accord sur la distinction que je vais m'empresser de préciser. En effet, pour moi, autant l'autoritarisme est un comportement dangereux pour nos libertés (il m'apparaît comme mettant en cause les bases même de la démocratie), autant l'autorité est un des fondements nécessaires au sein d'un système de liberté(s) équilibré. Un seul exemple pris dans l'Histoire : que se serait-il passé si la Grande-Bretagne et la France (les démocraties d'avant-guerre) avaient su faire preuve d'autorité à l'égard d'Hitler lorsqu'il remilitarisa la Rhénanie en mars 1936, voire - même si c'était sans doute trop tard - lors du "lâche soulagement" (expression de Léon Blum) au moment des accords de Munich en septembre 1938... ?!

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      • Jean-François Vincent

        Jean-François Vincent

        04 mai 2015 à 21:12 |
        Tout à fait d'accord; mais dans l'exemple que vous prenez - une éventuelle intervention militaire en Rhénanie en 1936 - il se serait agi d'une décision proposée par une gouvernement démocratiquement élu et responsable devant un parlement, qui - par hypothèse - l'aurait avalisée.
        L'autorité d'un état démocratique n'a rien à voir avec celle d'un homme seul. Il n'existe et ne peut exister aucun "Duce" ou "Führer" collectif. L'autorité - au sens strict - est d'abord et avant tout une affaire individuelle.

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        • Jean-Luc Lamouché

          Jean-Luc Lamouché

          05 mai 2015 à 00:12 |
          D'accord, globalement, sur la distinction entre la façon dont l'autorité s'exerce dans un Etat démocratique et un système autoritariste, voire totalitaire (Mussolini et Hitler, pour les exemples que vous citez). Mais, vous oubliez une exception extrêmement importante et fondatrice de notre démocratie - même si elle fut largement liée au contexte que notre pays connut à cette époque. Il s'agit de ce que de nombreux historiens ont appelé la "dictature collective" de l'époque de la "Convention", qui n'était donc pas, par définition, "une affaire individuelle" ! C'était bien une sorte de "démocratie", sinon comment expliquer que Robespierre, Saint-Just, Couthon et leurs amis aient pu être arrêtés puis guillotinés par les Thermidoriens... ?!

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          • Jean-François Vincent

            Jean-François Vincent

            05 mai 2015 à 11:50 |
            Franchement Jean-Luc, le "comité de salut public", c'était d'abord et avant tout - si ce n'est exclusivement - Robespierre. Avez-vous jamais lu quelque part que Couthon ou Saint Just aient été qualifiés de "tyran"?!!!

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    05 mai 2015 à 19:09 |
    Ce que je veux dire, c'est qu'il existe pas d'autorité "collective" : celle-ci s'incarne toujours dans un homme, explicitement ou implicitement. C'est dans les rapports entre cet homme et les autres qu'il convient de chercher la nature de l'autorité.

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  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    05 mai 2015 à 16:53 |
    Cela n'a rien à voir, Jean-François, puisque, justement, le terme de "tyran", employé par rapport à Robespierre, ne correspondait pas à ce qu'était fondamentalement la "Convention", même sous l'autorité d'exception du "comité de salut public" ! Il est de plus évident qu'étant intoxiqués par l'Antiquité grecque (notamment) - pendant laquelle le terme de "tyrannie" n'avait pas du tout le sens que nous lui attribuons aujourd'hui -, les Conventionnels ne mettaient pas totalement dans cette notion le contenu que vous y voyez. Je veux dire par là qu'en aucun cas on ne peut faire de Robespierre une sorte d'ancêtre des dictateurs totalitaires du XXe siècle, car il s'agirait alors à la fois d'un anachronisme et d'une erreur d'analyse historique... !!

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